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Gaston était introuvable. Comment faire ? La dernière fois qu'elle l'avait laissé seul, il avait détruit trois portes d'armoire dans la cuisine, écumé le frigo, mis le garde-manger sens dessus-dessous. Roxanne avait trouvé la bête gémissant sur le linoléum au milieu de conserves écrasées, la tête sur un sac de maté éventré. Gaston s'en était mis plein les écailles et sa maîtresse avait dû recourir à la pince à épiler pour en retirer chacun des minuscules fragments d'herbe. L'outil se butait contre les fines lamelles, l'animal se hérissait, Roxanne saignait.

Mue par une soudaine inspiration, Roxanne enfila un imper, engloutit la horde sous le capuchon, et grimpa quatre à quatre l'escalier qui menait chez le voisin du troisième. Julien − elle se rappelait son prénom pour l'avoir entendu prononcer à l'épicerie bio où il travaillait les week-ends, − lui ouvrit, prudent, étonné. Ils ne s'étaient jamais salués.

Le jeune homme fit d'abord une tête incrédule en voyant les dreads noirs poindre de la capuche de sa belle voisine. Il comprit mal ce qu'elle voulait.

« Voici les clefs. Ne t'en fais pas, tu ne le verras pas. Il passe tout son temps sous le sofa. Oui, il peut aller où il veut dans l'appartement, même dans mon lit.

- Je ne sais pas...

- Si, tu sais.

- Tu en as pour longtemps ?

- Oh ! Euh... Une urgence au travail. »

Elle dévalait les marches. Julien la suivit. Sur le pallier du deuxième, il la perdit. Il se dirigea vers la porte de la belle cliente du Biomango, celle qui ne le voyait pas. Son râleur de chimiste à ses basques, elle parcourait les allées d'un œil expert. Elle savait toujours comment distinguer le vrai du marketing pour hipsters. Cette fille respirait l'authenticité. Comment pouvait-elle s'être attifée de ces immondes tuyaux rastas, noirs comme de la suie, rêches comme de la laine d'acier ? Sidérant.

Alors même qu'il ne lui avait jamais tenu la main, il pénétrait dans le lieu de son intimité. Il se promit de rester discret. Un animal de compagnie ? On les interdisait dans l'immeuble. Il chercha Gaston, l'appela. En vain. Julien bondit sur le sofa, atterrit sur les fesses, et étendit les jambes. Au moins la bête n'aurait pas ses pieds. Il sourit, se calma. Après tout, ce n'était sûrement qu'un petit chien, un de ces petits trucs ridicules qui tenaient dans une boîte de thé. Roxanne devait le glisser dans son sac à main.

Le jeune homme se leva, se dirigea vers la bibliothèque, une modeste Billy à l'ancienne, du temps où on les faisait assez solides pour supporter le poids des livres. Ceux de Roxanne s'avéraient des ouvrages sérieux sur la mondialisation de la connerie et du vice capitalistes. Chacun d'eux dénonçait la cruauté ou les abus du système, l'élevage du bétail, le déclin des baleines, l'extraction du gaz de schiste, la vampirisation culturelle, des sujets auxquels Julien adhérait d'emblée, sans y penser. Du moment qu'on prônait le bio et l'exercice, le zéro-déchet et l'ouverture à l'autre, on était, comme lui, comme elle, contre le reste.

Julien aurait au moins aimé tomber sur une bédé. Tiens, un Paul. Elle lisait Paul ! Roxanne, la fille du dessous, aimait ce qu'il aimait. Le livre sous le bras, le jeune homme revint se caler dans les coussins, et commença sa lecture.

Un premier tac-tac le fit sursauter. Il prêta l'oreille. Tac-tac. Un silence, puis un faible chuchotement dont les mots incompréhensibles lui rappelèrent l'époque où il faisait semblant de parler anglais, alors qu'il baragouinait de l'informe, avec un accent emprunté aux personnages de Tarantino. Soudain, un ricanement, un vilain rire sortait d'entrailles invisibles, montait jusqu'à la gorge, roulait comme un tonnerre lointain, s'échouait dans sa gueule, tel un rugissement de marée. Un gloussement, puis plus rien.

Le silence. Julien essaya de se remettre à sa lecture, Paul et son copain perdus dans la tempête de neige. Toute cette neige. Les griffes de la bête, tout près. Ça bougeait. Ça rampait, tout près. Ça se frottait l'abdomen au parquet. Tout près. Ça claquait de la mâchoire. Tout près.

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