Mam Goz

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Mam Goz* n’avait jamais voulu se séparer de sa 2CV Citroën de 1964. 214 MG 22. Tout le monde connaissait cette plaque d’immatriculation dans le canton. C’est qu’elle ne passait pas inaperçue, Mam Goz. Tout conducteur autotochne savait qu’elle conduisait comme si la route lui appartenait et avait tendance à considérer la ligne blanche comme un rail de guidage. Les gendarmes du canton avaient déjà fermé les yeux sur plusieurs infractions caractérisées, parce c’était elle qui leur avait appris à lire et écrire et qu’ils redevenaient des enfants lorsqu’elle les tutoyait et les appelait par leur prénom. Mais, ils l’avaient bien prévenue, à la prochaine incartade…

Colombe Le Guen avait été une jeune fille d’une grande beauté, après laquelle bien des gars avaient couru, mais c’était Yves-Marie Le Mener, marin et fils de marin, qui avait eu l’honneur de lui passer la bague au doigt.

Après son veuvage, à quarante-cinq ans à peine, elle s’acheta enfin un brin de conduite pour se consacrer à l’éducation de ses trois enfants : trois filles, aussi libres que leur mère. C’est son premier petit-fils, Ludovic, qui l’avait appelée Mam Goz, suivant la tradition du pays bretonnant et la suggestion ironique du voisinage. Et bientôt, de Colombe Le Mener, née Le Guen, il ne fut plus question que sous le sobriquet de Mam Goz.



Une fois placées toutes les épingles d’un chignon qu’elle aurait pu réaliser les yeux fermés, depuis le temps, elle jeta un regard furtif au miroir de la salle de bains. Allons, il ne fallait pas se plaindre ! Elle levait encore les bras sans effort, entendait clair et lisait son journal sans lunettes. Certes, sa peau avait tout l’air d’une vieille pomme ridée, tannée par le vent et les embruns, mais jamais, au grand jamais, elle n’avait consenti à se mettre sur le visage autre chose que de l’eau de pluie. Alors, ce n’était pas maintenant qu’elle allait commencer !

Elle prit son panier à provisions puis, se remémorant les dictons d’avril, elle attrapa son parapluie, ferma sa maison et plaça la clé sous le premier pot de fleurs, à gauche de la porte, selon une habitude que son assureur n’avait pas réussi à lui faire abandonner.

Dehors, garée devant la porte, l’attendait sa 2CV grise, briquée comme un sou neuf. On aurait dit un véhicule de collection. D’ailleurs, il ne se passait pas de semaine qu’on ne voulût la lui acheter à des prix qui lui semblaient aussi invraisemblables en francs anciens qu’en francs nouveaux ou même en euros.

Après avoir déposé sur le siège arrière son panier et son parapluie, elle ouvrit la portière avant et s’introduisit à la place du conducteur, en ramenant d’un geste vif le pan de sa jupe sous elle. La clé tourna dans le démarreur, le moteur toussa poussivement deux ou trois fois, puis un tremblement de tous ses organes s’empara du véhicule qui s’ébroua comme cheval au réveil. Mam Goz saisit la boule de bakélite du levier de vitesse à portée de sa main droite, engagea la première et leva brusquement son pied gauche de l’embrayage, tandis qu’elle appuyait du droit sur la pédale d’accélérateur. Le véhicule fit un bond formidable en avant et Mam Goz dut le calmer de la voix et du geste pour qu’il ne cale pas, comme cela lui arrivait trop souvent : « Douzic, ma bihan1 ». Enfin, son pied se régla à la bonne profondeur, elle passa la seconde et regagna la partie droite de la chaussée dont elle s’était quelque peu écartée dans l’impétuosité du départ.

Ce jeudi matin, Mam Goz avait décidé de se rendre au marché de Lannion, pour acheter graines et plants en vue des premiers travaux de saison au potager attenant à son pen-ti2. Elle était d’humeur badine et occupait allègrement l’essentiel de la chaussée, à son habitude. Lorsqu’un véhicule s’annonçait en face en lui clignant des phares ou en la klaxonnant avec autorité, elle donnait un coup de volant à droite, non sans maugréer :

— Non mais, qu’est-ce qu’il croit celui-là, la route est à tout le monde, non ? ce qui, dans sa bouche voulait plutôt dire : « range-toi de là, que je m’y mette ! »

Croiser Mam Goz sur sa route n’était pas sans risques ! Aussi, la conduite la plus sage voulait-elle que l’on prît la berme sans plus attendre dès que l’on repérait son véhicule à l’horizon. Hélas, les routes du canton n’étaient pas fréquentées que par les gens du cru. Et donc, il arrivait qu’il y ait de la tôle froissée.

Or, froisser la tôle de sa 2CV était le pire crime que l’on pût commettre à l’égard de Mam Goz. Bien pire que de lui manquer de respect ou même de lui couper la priorité ! Pensez donc ! Cette voiture, c’était la plus chère à son cœur des reliques de son défunt mari. Elle l’astiquait, la briquait, la polishait bien mieux que le granite lisse d’une tombe qu’elle ne visitait guère qu’à la Toussaint.

Bref, ce jeudi matin d’avril, disais-je, Colombe Le Mener, alias Mam Goz, allait entrer dans Lannion quand l’accès d’un rond-point lui fut interdit par un cortège d’étudiants en grève, assis là en signe de protestation.

Elle commença par klaxonner avec vigueur, mais les porte-voix revendicatifs couvraient largement le bruit de son avertisseur. Elle sentit aussitôt la moutarde lui monter au nez. Le marché n’allait pas l’attendre et les plus beaux plants seraient déjà vendus lorsqu’elle arriverait, si la situation durait. Il n’en était pas question !

Elle klaxonna à nouveau de plus belle, se retenant de bloquer l’avertisseur pour ne pas décharger sa batterie. Son vacarme attira bientôt l’attention, non pas des étudiants goguenards, mais des policiers en civil chargés de parlementer avec les grévistes pour libérer le rond-point en douceur.

Un couple – homme et femme – s’avançait vers elle.

C’est l’homme qui ouvrit la bouche le premier avec un accent corse à couper au couteau :

— Bon-jour, Ma-da-me, Po-li-ce Na-tio-na-le, dit-il en montrant sa carte, i-gno-rez-vous que l’u-sa-ge des a-ver-tis-seurs so-no-res est in-ter-dit en vil-le, sauf en cas de né-ces-si-té ?

— Parce que c’en est pas un, cas de nécessité, ce b… ordel étudiant qui m’empêche d’aller au marché, peut-être ?

— Nous ve-nons de dis-cu-ter a-vec-que les res-pon-sa-bles. Ce sit-in est pré-vu pour du-rer un-e de-mi-heu-re…

— Une demi-heure ! Et vous croyez que je vais faire le poireau ici pendant tout ce temps-là. Vous rêvez, jeune homme !

— Ne sont autorisés à franchir le barrage que les véhicules prioritaires : ambulance, police, gendarmerie, médecins, infirmiers… Vous ne pouvez pas passer pour l’instant. Ou vous faites demi-tour ou vous attendez, comme tout le monde, précisa la femme.

Mam Goz se retourna. Effectivement, derrière elle, une litanie de véhicules s’étirait de plus en plus. Non sans force coups de klaxon impatients.

— Il n’en est pas question. On va voir ce qu’on va voir. Écartez-vous.

Et joignant le geste à la parole, elle embraya sèchement, ce qui projeta en avant son véhicule dont le nez se retrouva sous les fesses de l’agent de police qui réglait la circulation à une dizaine de mètres devant elle.

Le fonctionnaire se relevait sans trop de mal du bitume où il avait été projeté ; elle vit un véhicule de service se mettre en travers de sa route, dans un crissement de pneus, un homme en descendre précipitamment et pointer son arme sur sa roue avant droite. « Il va me tirer dessus, ce con » pensa-t-elle, tandis qu’elle freinait enfin de toutes ses forces. La 2 CV se cabra bruyamment avant de s’immobiliser. Elle entendit un porte-voix crachoter :

— Sortez du véhicule, les mains en l’air. Je répète : sortez du véhicule les mains en l’air !

Impossible. La frayeur et la contrariété avaient tétanisé Mam Goz, accrochée à son volant comme la moule à son rocher. Il fallut que deux hommes l’en extraient manu militari, sous les quolibets des étudiants qui s’apprêtaient à prendre fait et cause pour elle.

Le bruit de sirènes qui approchaient fit se tenir coite la foule, qui se contenta de huer copieusement les fonctionnaires de police qui l’emmenaient jusqu’au commissariat.


* Grand-mère, en breton.

1 Doucement, ma petite.

2 habitation basse de pêcheur.

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