Un repas de famille solitaire

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― Ravie de faire votre connaissance, je suis Fujimoto Misaki.

 Je levais un regard circonspect sur la femme qui s’inclinait devant nous. Elle parlait d’une voix douce contrairement à celle de Maiko qui apparaissait comme abrupte. Lorsqu’elle se redressa je pus apercevoir son visage rond encerclé par ses boucles noires ainsi que les quelques rides plus marquées qui entaillaient son visage. Un foulard égayait son cou gracile et sa tenue très protocolaire d’un gris ennuyeux comme les lundis pluvieux.

― Tu dois être Ren, poursuivit-elle en m’adressant un sourire réservé, et toi Eliott. Kimiko-san m’a beaucoup parlé de vous. Et vous, vous êtes Haru-san ?

 J’étais surpris qu’elle sache nous distinguer mais si Maiko lui avait parlé de nous, peut-être lui avait-elle dit pour nos caractères opposés à Elie et moi. Mon père s’inclina respectueusement pour se présenter suivi par Eliott qui me força à l’imiter, une main sur ma tête pour me maintenir tant que je n’avais pas décliné mon identité. Une fois les présentations d’usages effectuées, Maiko l’invita à entrer et prendre place autour de la table, avec nous. Je la laissais s’asseoir pour me mettre à son parfait opposé : hors de question que je mette à côté d’elle ! Ses ongles longs et soignés me rappelaient avec amertume ceux de maman lorsque ses mains s’enroulèrent sur le verre d’eau que mon père lui ramenait de la cuisine. Elle en but une gorgée, croisa mon regard et me sourit avec la même timidité farouche que tout à l’heure, je détournais le regard pour m’intéresser à ma tasse de thé vert. Eliott qui ne se départissait pas de son sourire entama naturellement la conversation avec elle, l’assomant de questions. Elle saisit sa perche et le renseigna sur sa ville natale, comment elle avait rencontré Maiko, ce qu’elle faisait dans la vie, les études qu’elle avait suivies, enfin ce genre de banalités placides.

 Lorsque le livreur sonna, mon père m’envoya récupérer le colis que nous attendions tous avec impatience : notre poulet frit de Noël. Au Japon, on ne célèbre pas Noël de la même façon qu’en France, il n’y a pas de sapin, pas de jolies décorations dans les jardins ou dans les maisons. Cependant, on mange du poulet frit d’un fast-food bien connu qu’il faut commander en avance pour être sûrs d’en profiter. Je me retrouvais donc un 24 décembre à transbahuter un carton qui me brûlait les mains de volaille plongée dans de l’huile de friture, que je m’empressais de déposer sur la table. Maiko débarqua de la cuisine les bras chargés de briques non pas de lait mais d’alcool qu’elle posa à son tour à côté du précieux paquet. Elle ramena les verres adéquats dans la foulée. Misaki prit l’initiative de nous servir et se montra pour le moins généreuse même avec les nôtres. Si en France, nos bières décalquaient au bout de quelques pintes, il en était tout autrement ici avec l’umeshu. L’umeshu, c’est un alcool de prune très populaire au Japon, que l’on retrouve dans des briques en carton de deux litres dans les konbini. Seulement, il est traître : on ne sent pas l’alcool, c’est très sucré et doux comme un bonbon liquide. Par contre, une fois engloutis, les effets ne tardent pas à se manifester. Avec la dose qu’elle venait de nous servir, on risquait de passer une courte soirée de réveillon et une longue gueule de bois de Noël ; bonjour le cadeau empoisonné ! Je m’attendais à ce que papa ou Maiko nous fassent une remarque mais une fois réinstallés ils trinquèrent avec nous et burent une grande gorgée. Elie termina son verre comme un naufragé en plein désert et je me surpris à le suivre pour fuir l’inconfort de la situation. Papa et Eliott s’étaient acoquinés de Misaki de telle sorte que même Maiko peinait à en placer une. Les verres s’enchaînèrent parfois interrompus par un pilon grignoté. Et ça riait, et ça chantait, ça s’échangeait des shots. Le frère et la soeur, intenables, boursouflés et rouges se chamaillaient en japonivre que je n’essayais plus de comprendre. Misaki, hilare, s’était délestée de sa timidité et de sa veste sévère. Elle les accompagna dans leur délire lorsqu’ils se levèrent pour danser un French cancan improvisé. La scène me donna l’envie irrépressible de les photographier : je peinais à rassembler mes neurones éméchés et leur demander cet effort surhumain de me faire viser droit, je déclenchais donc hasardeusement le retardateur et m’aidais de la table basse pour stabiliser mes coudes. Elie s’amusa à leur faire des oreilles de lapin et enchainer les grimaces ; on ne voyait que lui, perché du haut de son mètre soixante dix, une montagne derrière des herbes folles.

 On se resservit en douce alors que les adultes irresponsables comataient sur les tatamis. Eliott que l'alcool rendait extatique me traîna dehors lorsque je somnolais et en profita pour s’en griller une qu’il avait piqué dans le paquet du paternel. Si en France, fumer n’était pas rare chez les adolescents de nos âges, au Japon nous n’en acquiérions le droit qu’à notre majorité, à 21 ans donc, et encore c’était très mal vu et l’on ne fumait pas n’importe où. Il s’empoisonna donc au fumoir de rue le plus proche.

― Alors qu’est-ce que t’en penses de Misaki ?

 Je mis du temps à me rendre compte qu’il me parlait en français, un temps qu’il interpréta comme une opinion négative.

― T’es dur quand même, me reprocha-t-il en écrasant son mégot dans le cendrier, moi j’la trouve sympathique et marrante. Elles vont bien ensemble.

― Si tu le dis.

 Il soupira, sortit de la cabine à l’odeur âcre ; on aurait dit un cendrier géant tant le fumet prenait à la gorge. Ses deux iris sombres se plantèrent dans les miens. Les réverbères chatoyaient à m’en brûler la rétine au-dessus de nos têtes, et un silence nocturne traversait la route sous nos pieds.

― Pourquoi tu penses que c’est une maladie ?

 Encore une fois, j'ai mis un certain temps à comprendre le sens de sa question. Lorsque je l’assimilais, je me retrouvais démuni. Je ne percevais pas sa colère habituelle dans les tonalités de sa voix, plutôt une curiosité simple.

― Eh bien maman-

― En excluant l’opinion de maman, m’interrompit-il.

― Je ne sais pas moi…tu m’en poses des questions… Si ça ne l’était pas, alors pourquoi est-ce anecdotique ?

― J’te suis pas, avoua-t-il.

― Eh bien, si ce n’était pas une maladie alors pourquoi y a-t-il aussi peu de gens concernés ? Je ne pense pas que ça soit transmissible non plus sinon ces gens nous auraient contaminés depuis le temps, mais comme cela concerne qu’un très petit nombre de personnes, je dirais que c’est peut-être de naissance ou que ça s’attrape comme un rhume. Et puis si ça ne l’était pas, pourquoi y aurait-il des thérapies pour les soigner ?

― Peut-être parce que les gens sont trop cons pour comprendre que ça se choisit pas.

 Une ombre passa dans son regard. Il enfouit ses mains dans les poches de son sweat et se mit en route.

― Qu’est-ce que tu en sais et puis pourquoi tu me demandes ça tout d’un coup ?

 Je le rattrapais en quelques enjambées.

― Si…Si t’apprenais que l’un de tes potes les plus proches l’était, tu réagirais comment ?

― Bah je ne voudrais plus lui adresser la parole et puis je pense que ça me dégoûterait. J’aurais trop peur qu’il tombe amoureux de moi, ça serait bizarre, je ne pourrais plus le voir de la même façon.

― Je vois, fit-il d’un air blasé.

― C’est le cas ? Tu as eu vent de quelque chose ? Ne me dit pas que c’est Florian dont tu parles ?

― Non, non ! C’est hypothétique.

― Ok.

 On chemina à même le bitume qui nous amena à la rivière Sen dont les abords florissaient au Printemps en même temps que les cerisiers. Notre marche nocturne, silencieuse et paisible, me fit éprouver à nouveau ce sentiment de profonde béatitude. La voûte céleste scintillait de petits diamants irréguliers dont le reflet se perdait dans les eaux troubles du cours d’eau. On atteignit le parc ensommeillé bardé de hauts cyprès et de cerisiers mornes et nus. Là, Elie grimpa jusqu’au sommet du toboggan, s’aventura à le descendre. Puis à le remonter non pas en passant par son échelle mais par sa pente : déjà gamin, téméraire qu’il était, il ne cessait de prendre en contresens les jeux du jardin public en dépit des réprimandes et de maman et des autres enfants dont il privait le plaisir de s’amuser et pour certains les endoctrinaient inconsciemment à reproduire ses singeries. Tanqué sur la plateforme, les jambes greffées à la pente qui n’était plus si impressionnante à notre âge, il s’évertuait à se balancer, les mains accrochées à une barre de métal à la peinture écaillée, comme s’il allait prendre de l’élan pour sa prochaine descente. Il n’en fit rien. Je m’installais sur le canard dont le pied se constituait d’un large ressort, mes jambes trop grandes elles aussi pour me maintenir confortablement sur les deux chevilles où l’on posait nos pieds. Mon rodéo sur ce curieux animal de bois tout vert ne m’apporta pas la joie escomptée. Ces jeux n’étaient plus les nôtres, ne nous gonflaient plus d’idées saugrenues qui alarmaient autrefois nos parents. Nous en avions commis des conneries, certaines plus insouciantes que d’autres. Notre binôme insufflait une crainte au sein même de la communauté des assistantes maternelles : lorsqu’on mettait à exécution nos desseins, il était ordinaire que cela soit au détriment d’un ou d’une de nos camarades. Mon jumeau maléfique, incontrôlable comme un ouragan s’emparait de tout ce qui lui tombait sous la main pour en détourner l’usage : vous lui confiez des ciseaux pour découper du papier crépon, vous le retrouviez à tailler les cheveux de son voisin de table, vous lui donniez des gommettes pour personnaliser sa carte de voeux, il les tapissait sur mon visage pour “faire comme maman à la maison” - juste parce qu’il voyait maman appliquer sa crème hydratante par petits points blancs avec la pulpe de son index - et je ne parle même pas des pots de peinture qu’il vidait pour rafraîchir les murs de la salle se classe et ses vitres de ses petites empreintes de main parce qu’il les trouvait moches. Un artiste né. Et encore, je réfrénais ses ardeurs ! Le seul moment de répit qu’on leur offrait se résumait en deux mots : la sieste. Cauchemar pour Elie qui se relevait à la moindre contrariété, pain bénit pour moi qui ne disposais pas de son l’intarissable énergie.

 Je le contemplais avec un sourire attendri de ces souvenirs qui me semblaient si proches, et le prenais en photo. Le visage impassible, il regardait sans les voir les branches dénudées d’un cerisier qui se balançait depuis l’autre rive sous l’action d’une brise glaciale. Un frisson parcourut mon échine. Je descendais de ma monture, remontais le col de mon manteau et me remettais en route. Eliott glissa une dernière fois et me suivit sans protester. Il profita du chemin retour pour s’intoxiquer. Tout cotonneux à cause de l’umeshu, je tirais une latte salvatrice, celle qui donnait le goût de l’interdit, celle qui m’embaumait de son parfum, celle, rassurante, qui clôturait une soirée parfaite. On rentra avec la discrétion d’un éléphant dans un magasin de porcelaine et fûmes accueillis par des ronflements sonores. Ils étaient allongés de tout leur long à l’exact endroit où nous les avions laissés. La fatigue me décrocha la mâchoire mais aussitôt Elie nous servit deux verres de liquide sucré, et, trop heureux de prolonger le sentiment d’absolu qui courait dans mes veines, je m’attelais à l'honorer. On vida la troisième brique à nous tout seuls. A ce stade, on se marrait comme des baleines pour le moindre de nos faits et gestes. Le comble de l’humour fut atteint à 4 heures du matin lorsque mon frère se saisit d’un feutre pour dessiner des moustaches ridicules sur le philtrum des adultes. Il en profita également pour redessiner leurs sourcils. Ils avaient tous les trois l’air de personnages d’un Qui Est-ce. Son œuvre achevée, il insista pour que je le filme : il prit alors un air hautain et maniéré, se prit pour un critique d’art contemporain ; j’en pleurais de rire derrière la caméra. Bien entendu, je l’enregistrais et la partageais à Julien et Florian. Flo ne tarda pas à répondre à grands renforts d’émojis mort de rire, il m’envoya une photo de la tablée familiale où Alice, Franck, Arthur, lui et ses grands-parents entamaient tout juste une bûche au chocolat. Les décorations, les sourires et la chaleur qui en émanait soulevèrent un sentiment désagréable au fond de moi. Et dans un éclair de lucidité mon sourire s’évanouit : maman n’était pas là, papa, ma tante et une inconnue gisaient là tandis que nous deux, nous étions seuls. Toujours aussi seuls. Eliott cessa soudain de s’agiter et me serra contre lui en me répétant “Ça va aller, je suis là”. Les larmes furieuses et indomptables inondaient mes joues tant et tant que le lit de Sen en eut été en crue. Mon frère, dans sa douceur candide, m'aida à atteindre mes draps frais. Il titubait sur place, manqua de se ramasser à deux reprises en cherchant à me couvrir. Il gravit le matelas tel un alpiniste en pleine ascension de Fujisan pour se caler dans mon dos. Je crois surtout qu’il avait la flemme de se traîner jusqu’à sa chambre.

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