n°17

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Le soleil se couchait sur le château en ruines, éclaboussant de sang les murailles noires et luisantes qui se dressaient dans l'explosion silencieuse du ciel crépusculaire. Rien ne bougeait. Rien, si ce n'est un gonfanon(1) blanchâtre déchiqueté, vestige fragile d'une splendeur passée. Plus le ciel s'assombrissait, plus le soleil sombrait, et plus les tours déchiquetées semblaient grandir, menaçantes et fières dans le couchant terni par l'encre qui se déversait du ciel.

La nuit acheva de tomber. Dans le haut donjon du château, dont le délabrement était dissimulé par les ténèbres, un gémissement s'éleva, plainte lugubre parcourant les escaliers déserts où des marches manquaient parfois.

Le vent ? Peut-être... Mais alors, d'où venait-il quand, dehors, le gonfanon blanc pendait lamentablement le long de sa hampe rouillée, tel le cadavre décomposé de quelque sinistre pendu ?

Le gémissement se mua en mugissement sonore ; le mugissement s'enfla en grondement menaçant. Un tourbillon surnaturel vint soudain soulever la poussière séculaire qui recouvrait le sol de l'ancienne grande salle. Sur son passage, les torches fossilisées par le temps s'allumèrent. Leurs flammes spectrales jetaient des ombres fantômes dans l'obscurité peuplée de murmures inaudibles. Un orchestre invisible se mit à jouer une danse très ancienne dans le lointain, et ses accords venus d'un autre monde, d'un autre temps, firent frissonner les restes d'une nappe grisâtre couvrant imparfaitement des planches pourries sur leur tréteaux bancals. Restes tragiques d'un festin depuis longtemps évanoui.

Tout à coup, une voix grave s'éleva, faisant taire la musique fantôme. Quiconque eût été témoin de la scène aurait entraperçu, à peine visible sur la muraille qui se voyait à travers lui, un grand seigneur sinistre assis à la place d'honneur d'une vaste table ronde. Sa voix rauque, inarticulée, éveillait des échos sinistres dans la salle glaciale dont les murs suintants se couvraient de givre étincelant. Les danseurs squelettiques évoluant au-dessus du sol et les convives translucides, assis dans le vide le long des tréteaux, se figèrent.

Que disait-il, ce seigneur spectral à la couronne impalpable ? Comment le savoir, quand l'absence de peau sur ses joues, l'absence de lèvres devant ses dents, l'absence de langue entre ses mâchoires l'empêchaient de parler clairement ? Mais le sérieux avec lequel l'écoutaient les autres esprits laissait penser que la situation était grave. À ses côtés, une morte au visage blafard tournait ses orbites vides vers lui ; par leur éclat, les tresses de ses cheveux d'or blond paraissaient vivantes. Elle avait dû être belle, jadis. Autour du plateau circulaire de la table où tous deux trônaient, douze armures vides semblaient les fixer sous leurs casques remplis d'obscurité, un gantelet sur la poignée de leur épée rouillée.

Une coupe au rayonnement sacré semblait apparaître par intermittence, impalpable projection astrale, au centre de la Table Ronde.

Un nom résonna entre les dents du Roi. Mordred. Le souverain se leva, ses hommes aussi. Et, comme un cor de guerre résonnait hors des murs sans qu'on pût vraiment l'entendre, Arthur et ses chevaliers, se dirigeant une fois de plus vers leur dernier combat, s'évanouirent dans les rayons du soleil levant, comme chaque matin depuis près de deux mille ans.

Le 18/05/2019

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1.  gonfanon : morceau d'étoffe quadrangulaire, comme la bannière, ou terminé par des pointes. Il était attaché à la hampe ou au fer d'une lance et pouvait y être enroulé.

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