Chapitre 30

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30

Samedi 22 juillet 2022, 22h41

     Erwan, d'un air absent, fixait Nathan se déshabiller en face de lui, entreposer ses vêtements sales sur son lit. Le jeune homme avait la tête ailleurs, fredonnait un petit air qu'il ne reconnaissait pas, sans se soucier des voix qui s'élevaient d'ores et déjà des douches collectives dont la porte était restée entrouverte.

— Tu vas pas te doucher ? lança finalement le plus âgé en jetant un regard à Erwan par-dessus son épaule.

Nerveux, le plus jeune se tordait les mains, assis en tailleurs sur le matelas d'appoint que Amali lui avait déniché dans une des nombreuses pièces de la petite habitation souterraine. De ce qu'elle leur avait expliqué, à l'origine, les pièces désormais habitables relevaient plus d'anciennes caves et passages souterrains mais qui, une fois réaménagés par Yannick, avaient trouvé toute leur utilité. Insonorisées, à l'abri des regards ainsi dissimulée sous terre et derrière deux portes en bois ancien, d'après l'éducatrice, ils étaient indétectables.

Erwan n'aimait pas cet endroit. Trop petit, trop étroit, trop sombre, il ne disposait pas d'assez de sorties de secours, au cas ou quelque chose ou quelqu'un tenterait de les atteindre.

— Tu te biles encore à cause des issues de secours ?

— Y'a pas d'issue de secours justement.

— Erwan.

Nathan termina de plier son pull, avant de s'avancer vers la couchette du plus jeune, un sourire rassurant aux lèvres. Le gamin en face de lui avait désormais treize ans mais, ses grands yeux et ses joues ronde ne parvenaient pas à faire oublier l'enfant fragile qu'il était lors de leur entrée au centre.

Nathan n'était pas dupe, il savait que rien ne pourrait faire oublier à Erwan ce qu'il avait vu et vécu au centre. Il devinait que son appréhension de ne pas pouvoir quitter la maison souterraine sans encombre ne faisait pas exception au traumatisme créé par les cellules étroites et les couloirs humides du centre. Pendant les trois années de ''confinement'', ce n'était pas la violence des gardiens, la faim ou même le désespoir de ne jamais retrouver leur liberté qui avait miné Erwan, mais ces ignobles cellules individuelles étroites, ces couloirs longs, sombres et silencieux qui reliaient chaque cellules les unes avec les autres.

C'était ça qui le terrifiait. Les petits endroits, et l'incapacité d'en sortir.

— On va peut-être commencé par enlever ça...

D'une main assurée, Nathan attrapa le poignet de Erwan, afin de mettre en évidence le petit bracelet de couleur orange qui faisait tache sur sa peau pâle. De sa poche, il extirpa le couteau que Amali lui avait donné afin de couper leurs bracelets de reconnaissance, et retira celui du plus jeune dans un coup sec.

— T'as plus à avoir peur, souffla t-il en exhibant le bracelet. C'est fini.

Pour imager ses propos, il jeta le petit bout de faux cuir au loin, sur un lit où s'empilaient déjà les bracelets de Vasco, Théo, Jon, et le sien.

— Ils vont nous retrouver, répondit Erwan, la gorge nouée.

— Non. Jon a arraché nos bracelets électroniques, tu te rappelles ? Ils ne pourront plus nous faire de mal.

— S'ils nous retrouvent, ils nous tueront, y'aura pas d'autre option.

— Qu'ils essayent.

La voix de Vasco claqua comme un fouet dans la salle faisant office de dortoir. Les cheveux humides, une serviette autour de la taille, il rejoignit ses deux camarades, darda sur Erwan un regard plein d'assurance, brûlant de détermination.

— Y'a plus de bracelets pour nous empêcher d'utiliser nos dons, ils peuvent plus rien contre nous.

— Arrêtez de dire ça ! Vous en savez rien !

— Si on sait. Comme tu l'as si bien dit, y'a pas d'autre option : ça fait trois putains d'années qu'on attend d'être libre. On se laissera plus faire aussi facilement que sur le bateau il y a trois ans.

D'une main, il étreignit l'épaule du plus jeune, avant de rejoindre le lit qu'il partagerait avec Mehdi, inspecta la cheville ou quelques heures plus tôt, se trouvait encore le bracelet électrique qui à chaque utilisation de leur don, envoyait une décharge électrique. Du bout des doigts, il effleura la peau marquée par les cicatrices de ses brûlures, grinça des dents.

Plus jamais il ne laisserait une horreur pareille lui arriver, ou arriver à Erwan ou Théo. Ils avaient échoué à sauver Elies, qui dans la solitude et l'inintérêt, avait succombé à sa tumeur au cerveau. Ils avaient échoué à se soutenir, à rester unis face à la mise en place du système de confinement violent et méprisant dont ils étaient les cibles. Ces trois ans en définitive, n'étaient qu'une suite cuisante d'échecs et de souffrances qui ne se répéterait plus jamais.

— Jelena a parlé des signaux avec Amali ?

— Je pense pas, répondit Nathan. Elle doit attendre que l'euphorie générale soit retombée.

— Ça va lui faire un choc.

Les deux jeunes hommes échangèrent un long regard interdit, avant que la porte ne s'ouvre sur Eden et Jon, accompagnés de Mehdi.

— Vous étiez où ? s'enquit Nathan.

— On discutait avec Matteo dans la salle commune. Qu'est-ce qui va faire un choc à Amali ?

Vasco jeta un bref regard dans la direction du trio entrant, s'attarda sur la compresse imposante qui recouvrait la pommette meurtrie de Jon, avant de hausser les épaules.

Surprise motherfucker, sourit-il avec arrogance.

— C'est pas drôle Vasco.

Mehdi secoua la tête, en désapprobation avec l'air suffisant de son ami, avant d'aller s'asseoir près de lui, l'air soucieux. Avec plus de sérieux, il demanda à nouveau ce qu'étaient les ''signaux'' dont ils parlaient avant qu'eux-même ne rentrent dans la chambre, soucieux.

À l'air sévère de Mehdi, Vasco perdit son sourire, interrogea Nathan du regard.

— On est pas les seuls à s'être tirés du centre de Rhône-Alpe, éluda t-il doucement. À vrai dire, je suis même pas sûr qu'il reste encore un seul mutant là-bas.

Mehdi haussa un sourcil, tandis que Eden s'asseyaità son tour, en tailleur à même le sol.

— Comment ça ?

— Pour te faire simple Eden, on a tout fait péter, dans le sens propre du terme.

— C'était pas ça le plan.

— Si. C'était notre plan.

D'un coup d’œil accusateur, Eden vrilla son meilleur ami avec réprobation avant de revenir à Vasco et son sourire en coin qui ne lui avait pas tant manqué que ça durant les trois dernières années.

— Et ils sont où tous les autres mutants alors ?

— Cachés un peu partout dans le coin, répondit Nathan. Ils attendent le signal de Jelena pour se réunir et s'arranger pour la suite.

— La suite ?

Eden s'appuya sur ses bras en arrière, afin de garder le contact visuel avec Vasco, lequel venait de changer de visage en une fraction de seconde. De sourire arrogant, il arborait désormais un regard aussi sombre que brûlant, la mâchoire crispée.

— Les centres c'est fini. Nous enfermer comme des chiens galeux, c'est terminé. Ils ont pu faire gober la pilule il y a trois ans parce que la population se chiait dessus à cause de nous. À cause des affreux mutants responsables de l'épidémie, responsables des millions de mort dans le monde. Mais c'est fini maintenant, les méchants c'est plus nous, ce sont ceux qui nous ont enfermés pour garder un semblant de calme. Et maintenant, ils vont se prendre un retour de bâton auquel ils sont pas préparés.

— Tu parles beaucoup pour simplement dire que vous voulez vous en prendre à ceux qui vous ont enfermés. Pas besoin de prendre cet air mélodramatique, on a compris l'idée.

Vasco renifla, balayant son vis à vis avec froideur. Quelque chose dans le ton de Eden ne lui plaisait pas, il avait l'impression que le jeune homme en face de lui ne le prenait pas au sérieux.

— T'as pas l'air convaincu.

— Te trompes pas, je désapprouve complètement la façon inhumaine qu'ils ont eu de vous enfermer comme des animaux. Le truc tu vois, c'est que depuis trois ans, il y a eu des changements, et des avancées sur les connaissances que nous avons de la mutation.

— Et ça va être une excuse ?

— Pas du tout. Mais, je suis pas certain que faire votre pseudo-révolution maintenant soit la meilleure des choses à faire.

Nathan eut le temps de lire le langage corporel de Vasco, de se lever, et d'intercepter son ami alors que d'un pas déterminé, il avançait en direction de Eden, l'air menaçant.

— Tu étais pas avec nous, tu peux pas savoir ce qui s'est passé là-bas !

— Bien sûr que non je peux pas. Et je te dis que je remets pas en question ce qui s'est passé là-bas, je dis juste que là tout de suite, c'est pas le moment de faire je sais pas trop quoi entre mutants contre les centres.

— Et pourquoi ça ? Explique-toi le génie, pourquoi on pourrait pas aller défoncer la gueule de tous ces enculés qui ont entre autre je te le rappelle, laisser crever Elies, et bien défoncés ton petit Jon ici présent ?

Mal à l'aise d'être ainsi mis sous les feux des projecteurs, Jon déglutit, et se hâta de baisser les manches de son sweat pour camoufler les cicatrices qui jalonnaient la peau de ses bras.

— Il t'as expliqué ? s'enquit Vasco, mordant. Hein, il t'a dit comment ces chiens se sont amusés à voir jusqu'à où la résistance de sa peau pouvait tenir ? Il t'a parlé de ça ? Ou des coups de bâton qu'on se prenait pour rien ? Des journées où ils oubliaient de nous nourrir ? Il t'en a parlé Eden ?!

Face à la montée en pression de Vasco, Eden resta quelques secondes muet, les yeux rivés dans ceux de son vis à vis. Il y lisait beaucoup de chose, de la colère pure à la souffrance liée aux souvenirs qu'il énonçait douloureusement mais aussi et c'est ce qui l'inquiétait le plus, cette étincelle incontrôlable qui au fond de ses yeux, dansait telle une menace grondante.

Quelques mois plus tôt, était paru un article officiel du New York Times, traduit dans toutes les langues du globe à l'occasion d'une découverte plus qu'importante sur le virus en lui-même. Selon les scientifiques qui s'étaient penchés sur le cas de trois hommes d'une trentaine d'années dont un mutant, un immunisé, et un infecté, ils avaient découvert que mis à part le patient immunisé contre le virus, les deux autres avaient subi des changements similaires. Des lésions au niveau de l'amygdale et de l'aire de Broca, des dommages irréversibles qui dans un cas comme dans l'autre, entraînait une mauvaise gestion de pulsions et des émotions. Dans le cas des mutants avérés, l'amygdale était plus touché que l'aire de Broca, bien que cette dernière ne soit pas en reste. À l'inverse, sur l'homme qui avait débuté sa mutation mais ne l'avait jamais terminé, l'aire de Broca se trouvait bien plus touchée que l'amygdale, d'où la violence extrême de ces cas-là.

En définitive, l'étude avait démontrée que chez les mutants, le cerveau était autant voir plus touché que chez les ''monstres'' qui sans réel but, erraient toujours dans les rues à la recherche de personnes à attaquer pour palier leur incompréhension de leur propre situation.

À la suite de l'article, un mouvement de foule avait renforcé la reconnaissance que les gens avaient dans le gouvernement, ces hommes et femmes avant-gardiste qui trois ans plus tôt, avaient bien fait de coffrer tous ces mutants dans des centres, évitant ainsi que leur dommages cérébraux ne les poussent à s'en prendre aux immunisés et à ceux qui encore et toujours, résistaient face au virus.

La confiance du peuple était totale dans le nouveau gouvernement mis en place et pour être tout à fait honnête avec lui-même, Eden trouvait leur raisonnement adéquat. Il fallait se méfier des mutants, de ceux dont la puissance incontrôlable couplée aux dégâts cérébraux, pourrait transformer en danger publics. Il ne mettait bien sûr pas tous les mutants dans le même panier. Lui-même avait muté, mais ce n'était pas pour autant qu'il était devenu un dangereux psychopathe sans prise sur ses pulsions et ses émotions. Il ressentait les effets de la dégradation de son cerveau mais, il ne pouvait se comparer aux hommes et femmes qui à l'extérieur, pouvaient aller jusqu'à attenter à la vie d'autrui, pour aucune raison. Ce qu'il redoutait en revanche, était cette posture qu'arborait Vasco, cette envie de revanche qui n'avait rien de bon, qui n'était qu'alarmante : il était puissant, destructeur même, alors qu'adviendrait-il si comme il s'en ventati, lui et les autres se lançaient dans une vendetta improivséée ?

La lèvre inférieure entre les dents, Eden détailla à nouveau Vasco, sa gestuelle, avant de se crisper : oui, les centres étaient sans doute mal gérés mais avaient lieu d'être, du moins jusqu'à ce que les scientifiques ne trouvent un système de contrôle des pulsions que l'aire de Broca ne canalisait plus.

— Arrête de hurler, se contenta de souffler Eden.

— Putain mais c'est pas vrai qu'en trois ans t'es resté la même tête de con ?! Moi ce que je veux là tout de suite, c'est pouvoir assurer à Erwan, les yeux dans les yeux, que plus jamais on se retrouvera derrière les barreaux, que plus jamais on lui foutra de coups de bâton en lui reprochant d'être un des responsables du déclin de l'humanité, tu piges ça ou pas ?

— Vasco calme-toi, tenta de l'apaiser Jon.

Furieux, le jeune homme se redressa, domina Jon de sa hauteur, les doigts crépitants.

— Toi retourne pas ta veste maintenant que t'as retrouvé ton protégé. T'étais de notre côté au centre, y'a pas de raison que ça change maintenant.

— Sois pas parano, je retourne rien du tout ! Juste, vous vous donnez en spectacle alors que ça fait trois ans qu'on s'est pas vu. Vous aurez le temps de vous engueuler plus tard mais là tout de suite, juste taisez-vous, vous faites mal au crâne à tout le monde.

Vasco se passa la langue sur les lèvres, avisa les visages atterrés de Erwan, Mehdi et Théo, avant de voir Nathan hocher la tête, en accord avec les mots de Jon.

— Il a raison, appuya le plus âgé. C'est stop. Vous vous écoutez pas, cette conversation sert à rien.

D'un claquement de langue méprisant, Vasco tira sa révérence, non sans jeter un dernier regard assassin à Eden qui, toujours assis par terre, le regarda s'éloigner sans sourciller. Il n'avait jamais eu peur de Vasco au Phoenix, et ce n'était pas maintenant que sa seule motivation semblait être la vengeance que ça allait changer.

— Super retrouvailles, grogna Théo.

Sans rien ajouter, il emboîta le pas à Vasco et disparut dans le couloir, laissant derrière lui une atmosphère pesante. Nathan resta quelques secondes les bras ballants, les yeux perdus dans le vide, avant de hausser les épaules.

— C'était à prévoir j'imagine ?

Eden roula des yeux, lui tourna le dos. Comme quoi, le temps, l'éloignement n'étaient pas toujours synonymes de réconciliation.

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