Chapitre 20

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20

Dimanche 21 décembre 2019, 18h02

   Au final, et après concertation des adultes, ils ne quittèrent pas Nancy ce matin-là. Comme ils s'étaient entassés dans les voitures, les enfants en ressortirent et retournèrent à l'intérieur de la maison de Matteo où comme distraction, les attendait un film à la télévision. Si Elies, Théo et Erwan virent ce retournement de situation comme une pause durant laquelle souffler, les plus âgés eux, comprirent bien vite que quelque chose de critique avait interrompu leur départ. Mehdi, scotché à son meilleur ami depuis que celui-ci avait manqué explosé sur le parking de l'hôpital, ne comprit pas immédiatement les inquiétudes des adolescents. Pour lui, le retard de leur départ n'était lié qu'à la fatigue de Amali, Yannick et Jelena qui préféraient se reposer et rouler de nuit. Après tout, c'est ce qu'ils leur avait assuré, et jamais encore leurs éducateurs n'avaient menti.

Cependant, en constatant l'hésitation de Vasco, les soupçons de Eden et Nathan, et même les doutes de Jon, il dû se rendre à l'évidence que peut-être, et pour la première fois, les adultes avaient menti. Que ce qui les retenait à Nancy n'était en aucun cas leur fatigue, mais bien autre chose.

L'horloge du salon de Matteo sonna dix-huit heures lorsque, tous regroupés devant la télévision, leur président apparut à l'écran, blafard.

Les rares fois où Mehdi avait pu assister aux passages télévisés de leur président, il l'avait trouvé plutôt bel homme, charismatique et avenant. Ce soir-là il était d'une pâleur cadavérique peu arrangée par le fond de teint dont il était tartiné. Ses yeux trahissaient ses doutes malgré le ton posé de sa voix, il y avait quelque chose dans ses gestes qui mettait mal à l'aise.

Mehdi jeta un regard à Amali, assise sur le canapé, en train de jouer avec les cheveux de Théo, assis par terre entre ses jambes. Elle se mordait pensivement la lèvre, le regard dur et les sourcils froncés. Elle était concentré sur les mots du président.

À côté d'elle, Yannick lui, fixait l'écran d'un air hautement dédaigneux.

— Je suis au fait de la gravité de cette crise, de son impact sur nos vies, et vous assure qu'en ce moment même, des équipes de spécialistes, de médecins, travaillent sur de possibles pistes qui expliqueraient l'apparition de ce virus.

— Il en mène pas large, ricana Vasco.

— Chut.

La réprimande de Jelena cloua Vasco sur place. Embêté d'avoir été ainsi rabroué par la jeune femme, il se tassa un peu plus entre le mur et l'épaule de Mehdi, contrarié.

— Sachez mes chers compatriotes que chez nos voisins allemands, chez nos amis espagnols, la situation est aussi alarmante que chez nous. En Europe, en Asie, en Amérique, en Afrique, le virus se propage à la vitesse de nos respirations. Selon nos premières estimations, il  se transmettrait par l'air, ce qui le rend des plus contagieux mais surtout, des plus dangereux.

— Il essaye de faire quoi là, affoler les foules ?

— Il informe, marmonna Jelena. Mais il s'y prend mal.

À l'écran, le président s'agitait, malgré la posture stoïque qu'il aurait dû arborer. Ses mains étaient crispés sur le bureau devant lui, ses yeux fuyants. Sans savoir ce qui se passait dans sa tête, on devinait son besoin d'être rassuré sur les propos qu'il avançait. Il restait un homme, autant exposé que les autres au virus. S'il se transmettait par l'air, il n'y avait aucun moyen de s'en protéger, mis à part des masques de protection et encore.

Yannick était à fleur de peau, mais comprenait désormais la contamination de Vasco. Pas besoin de contact, l'air suffisait. À ce titres, tous dans le salon pouvaient être porteurs, contaminés, potentiellement dangereux.

— Ce que je vous rapporte ce soir, est du ressors de l'hypothèse. Il est encore trop tôt pour donner un verdict définitif sur cette épidémie. Il est encore trop tôt pour poser des mots clairs. Cependant, ce soir je peux d'ores et déjà vous affirmer une choses.

Matteo retint son souffle, les doigts resserrés autour du tissu de son pantalon.

— Ce virus, n'en est pas vraiment un. Selon nos premières estimations, il s'agirait plutôt d'un phénomène de mutation de notre ADN, à échelle ultra-rapide. Selon les premiers rapports, et nos constatations à tous, cette ''mutation'' opérerait différemment selon les âges et les profiles, la rendant potentiellement mortelle chez l'adulte, moins dangereuse, mais plus contagieuse chez l'enfant. Cependant, plusieurs cas de ''mutation'' chez des adultes ont déjà été détectés sur le territoire, ainsi que chez nos voisins européens. De même pour la dégénération du système chez les enfants, pouvant entraîner la mort. Cette mutation est des plus dangereuses, car des plus imprévisibles.

Tous les regards convergèrent en direction de Vasco et Jon. L'un et l'autre fixaient l'écran avec désarroi. C'était d'eux dont le président parlait. C'était eux, les enfants qui survivaient à la mutation, qui changeaient, qui évoluaient. Leur ADN avait d'ores et déjà changé, ils avaient attrapé ce virus, et en étaient ressortis vivants, et transformés. Leur corps avaient acquis des aptitudes hors du commun, était-ce cela l'évolution logique de la constitution humaine ?

— C'est pourquoi, mes chers compatriotes, que je m'adresse ce soir à vous en tant que français au cœur de la crise, en tant que citoyen fier de ses valeurs et de sa patrie ; protégeons-nous, protégeons nos anciens, et surveillons nos enfants. Nous ne savons encore pas assez sur cette mutation pour en mesurer l'impact et la mortalité. Il nous faut gagner du temps. Le temps, est tout ce qu'il nous reste.

À l'écran, le président s'essuya le front d'une main, tous purent constater sa sudation grandissante de seconde en seconde. Haletant, il but une gorgée d'eau, jeta un regard à la caméra.

— Pour tenter de contrer ce virus, de contenir cette mutation, des mesures vont être appliquées au territoire, dès ce soir, minuit. Hormis les commerces de première nécessité alimentaire, les lieux publics seront fermés. Les écoles, collèges, lycées et universités, ainsi que les établissements accueillant des personnes en situation de handicap, seront fermées. Seuls les médecins généralistes, pharmacies, et soins hospitaliers et urgentistes seront autorisés à recevoir du public. À partir de ce soir minuit je vous demande à vous, français et françaises, de ne plus quitter votre domicile. Tout déplacement hors du département d'origine pourront être soumis à des sanctions, sauf motifs impérieux qui vous seront communiqués à la fin de cette allocution.

Il fit une pause, durant laquelle Yannick retint sou souffle, car au visage de l'homme, le pire arrivait.

— Enfin, et je sais que pour les personnes concernées cette mesure sera difficile mais, je demandes à chaque français, à chaque française, de signaler les personnes atteintes de cette mutation, dans le cas où cette dernière se trouverait à...

Il s'arrêta brusquement, se racla la gorge.

— … se trouverait à avoir survécu au virus, et à développer certaines... capacités.

Il n'était pas à l'aise avec ces termes, tout le monde le voyait. Hagard, il déblatérait son discours sans le comprendre, savait bien ce qu’engendrerait cette annonce auprès de son peuple. Il demandait, ni plus ni moins, de livrer ceux qui face au virus, s'en seraient sortis et qui à la suite de leur infection, auraient commencé à développer des dons.

— À partir de ce soir minuit, des centres d'accueil d'urgence seront aménagés dans toutes les villes, toutes les communes, afin de recevoir les victimes de cette mutation. La prise en charge sera faite par des professionnels de la santé, des psychologues, des...

Sa voix mourut en même teps que le courant. En un claquement de doigt, l'électricité avait disparue, entraînant avec elle lumière, image, et son.

Elies glapit, se raccrocha à Erwan de toutes ses forces.

— Qu'est-ce qui se passe ?

— Les plombs ont sautés, gronda Matteo, excédé. Le système électrique de cette baraque est à chier.

Il quitta le salon sans rien ajouter, éclairant son chemin à la seule lumière de son portable. Restés devant le poste éteint, Amali et Yannick firent de même, et consultèrent l'état des jeunes d'un regard circulaire. Les plus jeunes étaient visiblement effrayés par la coupure, pas tant par le discours du président. Cependant chez les plus âgés, Vasco était blême, tout comme Jon. Si l'un s'était juste tassé sur lui-même, l'autre se raccrochait aux épaules de Nathan, les yeux écarquillés.

— Vous allez nous livrer ? hoqueta Jon.

— Non, répondit Amali, brutale. Même pas en rêve.

Jelena, qui s'apprêtait à affirmer l'inverse, jeta un regard en biais à la jeune éducatrice dont les mains tremblantes continuaient de jouer avec les boucles de Théo.

— Vous restez avec nous, point barre. Ils vont trop vite en besogne, ça fait trois jours que cette merde fait parler d'elle, alors on va attendre qu'ils aient plus d'infos avant de vous laisser entre les mains de je sais pas trop qui.

— Amali, c'est pas une proposition qu'il nous fait là, souligna Yannick.

— Tu vas peut-être me traiter de complotiste mais il est hors de question d'abandonner Vasco et Jon dans ces centres improvisés pour personnes infectées. C'est pas des cobayes.

L'électricité revint à ce moment précis. La télévision se ralluma, et l'image du discours réapparut. Le président était blême, les lèvres tremblantes. Il fixait un point par-delà la caméra, troublé. Il n'y avait plus ni son, ni changement d'expression. Comme figé, le président semblait voir au-delà de la caméra, quelque chose qui le tétanisait.

Puis, tout à coup, l'image se coupa.

— Je veux rentrer au Phoenix, s'écria Erwan.

— Moi aussi, hoqueta Théo.

La coupure d'électricité, couplée à cette image plus que troublante du président figé face à l'objectif avait eut le don de mettre mal à l'aise, d'angoisser. Même Yannick, du haut de ses quarante-cinq ans, n'en menait pas large. Il fixait toujours l'écran, se demandait ce que leur président avait bien pu voir, là-bas, à l’Élisée.

— On peut pas, tenta de les apaiser Amali en s'agenouillant près d'eux. Mais on est en sécurité ici, tous ensembles, d'accord ?

— Ils veulent nous prendre Vasco ? Et Jon ?

— Non, tout va bien se passer.

Comme s'ils prenaient enfin conscience de la situation réelle, les plus jeunes fondirent en larmes un à un dans une cacophonie de sanglots et de bégaiements. Ils voulaient rentrer, retrouver le cadre rassurant du foyer, leurs chambre, leurs doudous, leur vie d'avant. Erwan, Elies et Théo se raccrochaient à leur éducatrice avec la force du désespoir. Ne sachant visiblement pas quoi faire, elle les entoura simplement de ses bras, peu aidée par les journalistes qui à la télévision, s'interrogeaient de cette troublante dernière image du discours officiel.

— … crise mondiale... ?

Amali n'entendait plus vraiment ce qui se disait à la télévision, se concentrait sur les yeux de Erwan, dont l'iris d'ordinaire d'un noisette intense, venait de tourner au blanc lumineux. Les joues baignées de larmes, le souffle haché, le petit garçon ne se rendit même pas compte qu'à son tour, il venait de franchir la ligne.

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