Chapitre 21

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21

Dimanche 21 décembre 2019, 22h58

   Le salon de Matteo ne ressemblait plus à rien. La table avait été déplacée, les matelas des différents lits de la maison ramenés afin de créer une sorte de grand dortoir dans lequel les jeunes avaient pu s'entasser au moment du coucher. Erwan, Théo et Elies étaient étendus les uns contre les autres sur un matelas une place, qu'ils arrivaient à se partager grâce à leur petites tailles. Vasco et Mehdi occupaient un premier matelas deux place, Jon et Eden un second. Quant à Nathan, il avait gagné le privilège de dormir sur le canapé, près du matelas de ses deux amis. Tous séjournaient donc dans un semblant de calme, rassurés d'enfin pouvoir dormir d'une façon convenable, et non pliés en quatre dans les voitures des éducateurs.

Amali avait proclamé l'extinction des feux quelques dizaines de minutes auparavant et pourtant, presque personne ne dormait. Les trois plus petits du groupe chuchotaient sous la grande couverture que leur avait donné Matteo, pensant se faire assez discrets pur ne pas se faire entendre de leurs camarades. Cependant, haut perché qu'il était sur son canapé, Nathan voyait bien par le biais de la faible luminosité de la pièce, que la couverture bougeait et que s'en échappait des murmures pas toujours mesurés.

— Hé, finit-il par lancer. Il doit être onze heures les mioches, silence.

Il vit la couverture se figer, les chuchotements se taire, le calme revenir un bref instant avant que la voix de Erwan ne lui parvienne :

— On arrive pas à dormir.

—C'est pas en parlant que vous allez réussir, rétorqua le plus âgé.

— Toi tu parles pas et pourtant tu dors pas non plus !

La remarque de Théo le fit sourire, bien qu'il n'en dise rien.

— J'attends que vous dormiez pour dormir.

— Quel grand homme tu fais, lança la voix de Vasco.

— Il me semble pas t'avoir sonné le mutant.

— Pouce, c'est pas drôle ça Nate.

Cette fois-ci, ce fut la voix de Jon qui s'éleva dans la pièce. En définitive, personne ne dormait vraiment. Nathan se redressa, toujours emmitouflé dans sa couverture, et darda son regard sur son ami, au pied du canapé. Dans sa grande bonté, Amali avait acceptée de laisser la porte du salon légèrement ouverte, laissant ainsi la lumière percer à travers l'obscurité. Il pouvait donc voir les yeux clairs de Jon braqués sur lui. En y regardant de plus près, il put également constater Eden, endormi, roulé en boule contre le flanc de Jon.

— J'en reviens, pas, c'est monsieur le névrosé qui est le seul à pioncer ?

— Le réveille pas, le prévint Jon.

— Aucune chance. Ce type est dans mon top trois des personnes qui me font le plus flipper, entre monsieur Petit et cette folle dingue de Jelena.

Le rire de Théo le fit sourire et un instant, il oublia totalement le fait que quelques minutes auparavant, il rabrouait les trois plus jeunes. Cette situation était des plus inédites pour tous les jeunes ; ils avaient par le passé entretenu des liens de pure entraide, de colocation avec bénéfice. Ils s'appréciaient bien sûr, s'étaient souvent serré les coudes au-delà de la simple amitié, mais quelque chose dans le fait de se battre ensemble face à une épidémie mondiale rendait le cadre plus... atypique. Quelque chose de plus fort, de plus soudant.

— Mehdi dort aussi, rigola Vasco tout bas.

— Les deux rebeus du groupe, coïncidence ?

— Techniquement, le père de Eden est plus espagnol ou portugais donc il est qu'à moitié rebeu.

— Son père est pas portugais, répliqua Vasco. Un connard d'espagnol peut-être mais pas portugais.

— T'as raison, il est pas assez poilu pour ça, siffla Jon.

— C'est pas bientôt fini ?

La porte s'entrouvrit légèrement, laissant apparaître la silhouette de Yannick. Une main sur la hanche, l'autre refermée autour de son portable à la lampe allumée, il balaya la pièce de son faisceau, distingua bien vite les fouteurs de trouble.

— Vous êtes censés dormir, rappela l'éducateur.

— Et vous ? Vous en êtes à combien de café ? Combien de clopes ?

Yannick ricana, fit un pas en avant pour délicatement refermer la porte derrière lui, et alla s'asseoir près de Nathan. Aussitôt, Elies sortit de sous la couverture pour venir se nicher contre l'homme, trouva refuse contre son épaule, s'y raccrocha avec fermeté.

— Qu'est-ce qui vous empêche de dormir ?

— Plein de choses, répondit doucement Jon.

— Comme ? Le discours ? Ce que le président a dit par rapport au virus ?

L'adolescent haussa les épaules, tout en prenant garde à ne pas trop secouer Eden.

Yannick comprenait leur état bien sûr, après tout, les adultes étaient du pareil au même, dans la pièce d'à côté. ''Le cul entre deux chaises'' comme disait souvent sa mère, entre l'incompréhension de la ''mutation'' dont avait parlé le président, et ce sentiment étrange de malaise qu'avait accompagné son discours. Pour Amali, il était hors de question de livrer Vasco, Jon et plus hypothétiquement, Erwan, dont la contamination n'était plus à débattre. Pour Jelena, il était hors de question d'aller à l'encontre des recommandations de leur président, ce à quoi sa collègue avait répondu, quelques dizaines de minutes plus tôt, qu'elle était libre d'essayer de lui prendre les enfants.

Menace bien réelle à peine voilée, personne n'avait relevé. Cependant, Yannick avait bien saisit qu'entre les deux femmes, plus qu'une froideur, s'était créée une opinion divergente en ce qui concernait le devenir des jeunes qu'ils accompagnaient. Là où la première n'hésiterait pas une seconde à agir en conséquence des nouvelles normes crées par la crise, la seconde défendrait bec et ongle la seule chose qui lui restait, quitte à aller à l'encontre de la raison et de la loi.

— On va tous finir par muter alors ? s'enquit Nathan, le ton hésitant.

— Si seulement on savait mon pauvre Nate. Ce qu'il faut vous dire, c'est que de ce que nous a expliqué le président, il n'y a pas de risque vital pour vous, vous ne risquez au final que de... de développer des aptitudes spéciales ? Il y a des cas mortels bien sûr, mais ça n'avait pas l'air d'inquiéter notre président, alors…

— C'est pas la même pour vous. Amali est encore à peu près jeune mais toi, ça craint que tu restes près de nous.

La remarque de Théo fit tilte chez l'éducateur : il s'était fait la même réflexion quelques heures plus tôt, lorsque leur président abordait le taux d'incidence mortel chez les personnes plus âgées.

— Je suis avec vous depuis jeudi soir, s'il avait dû m'arriver quelque chose ce...

— Dans le doute ça serait mieux que tu restes pas trop proche.

Comme ligués, chacun leur tour, les enfants lui firent part de leur point de vue sur sa présence auprès d'eux, de leurs inquiétudes. Pour eux, il était clair qu'à défaut d'être eux-même emportés par le virus, il était hors de question qu'il devienne une victime collatérale de leur propre infection.

— Yannick ?

Ce fut au tour d'Amali de passer la tête par l'entrebâillement de la porte, les sourcils froncés.

À la vue de son collègue assis près de Nathan, elle les rejoignit sans bruit, s'assit doucement sur le rebord du matelas de Jon et Eden. D'un regard attendri, elle repoussa les cheveux de l'adolescent endormi avant de revenir à Yannick.

— Je crois qu'on va rester quelques jours ici, sourit-elle.

— À Nancy ?

— Chez Matteo, le temps d'avoir des informations complémentaires. Et surtout, le temps de trouver quoi faire ensuite.

Jon s'était redressé le plus doucement possible pour ne pas secouer son voisin, et se frayant un chemin jusqu'à Amali, cala sa tête contre son épaule, le souffle lourd.

— Vous vous rendez compte que la semaine dernière à cette heure-là il y avait l'alarme incendie au Phoenix ?

Yannick hocha la tête, tandis que Amali rigolait jaune, le souvenir de l'alarme incendie à vingt-deux heures du dimanche précédent encore bien vif dans sa mémoire. L'image de l'entièreté du foyer réuni sur le parking visiteur et Yohan, l'éducateur du groupe des Grands plus agacé que nerveux à hurler sur le jeune qui avait déclenché l'alarme. Un sourire triste lui étira les lèvres : il leur était impossible de savoir si Yohan et le jeune, à cette heure-ci, étaient encore en vie.

— Je crois que je vais rester dormir avec vous, lança t-elle en se tournant vers Jon.

— C'est vrai ?

— Si t'arrive à pousser Eden et à me faire un peu de place carrément. Je rêve de quelques heures de sommeil tranquilles.

Jon lui répondit d'un hochement de tête, retourna auprès de Eden pour le déplacer avec une toute nouvelle aisance, soulevant l'autre adolescent comme s'il ne pesait rien. Avec précaution, il le repoussa jusqu'au bord du matelas, l'entoura de son bras pour qu'il ne chute pas, et laissa Amali s'allonger près d'eux.

— Niveau distance professionnelle on se pose là, ricana Yannick.

— M'en fous, j'ai juste sommeil.

— Tu es habillée Amali.

— M'en fous.

Elle battit des cils, ferma les yeux après avoir sourit à Jon, s'endormit dans les minutes qui suivirent.

Yannick, resté éberlué face à la réaction de sa collègue, haussa les épaules et partit s'étendre près de Vasco et Mehdi, après avoir reposé Elies sur son matelas.

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