Chapitre 19

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19

Dimanche 21 décembre 2019, 10h03

   Une heure plus tard, les voitures n'avaient toujours pas redémarré. Les enfants y étaient pourtant entassés, les bagages rangés, tout était en ordre. Cependant, et c'est ce qui bloquait le départ, Amali était pendue au téléphone depuis une demie-heure, agitée et crispée, les traits tirés et les yeux affolés.

— Tu penses que c'est grave ? s'enquit Yannick.

Jelena le regarda un bref instant, adossée au coffre d'une des voitures, et haussa les épaules :

— En tout cas elle a pas l'air de s'éclater.

La jeune femme soupira en fermant les yeux, lasse. Même si Amali avait été en capacité de partir dans l'instant, qu'auraient-ils fait ? Partir, oui, pour traverser l'entièreté de l'Allemagne avec aucune certitude sur ce qu'ils trouveraient au bout de leur voyage ? Prendre le risque de se faire attaquer, contaminer, de voir d'autres jeunes ''muter'', comme elle se trouvait à nommer le phénomène qui avait ébranler Jon, puis Vasco. C'était stupide, et dangereux. D'un autre côté, ils ne pourraient pas rester indéfiniment chez Matteo, ou de façon plus large, à Nancy. Ne rien savoir de la situation dans sa globalité la rendait folle, elle qui avait toujours été habituée à un contrôle et une maîtrise des événements. Le facteur ''hasard'' ne rentrait jamais dans sa ligne de compte.Matteo émergea de sa maison, deux tasses de café entre les mains. Tranquille, il en tendit une à Yannick, une à Jelena, puis jeta un regard en coin à Amali.

— Notre président va parler ce soir, je viens de le lire sur internet.

— Sérieux ? Et qu'est-ce qu'il va nous dire cet abruti fini ? Que la situation est sous contrôle ?

Jelena fusilla Yannick du regard, mordante. Leur président n'était certes pas une flèche, et son inexpérience dans le métier se faisait souvent ressentir lors de ses rares allocutions mais, personne ne pouvait le blâmer pour ce qui arrivait. Après tout, chez leurs voisins espagnol, italiens, allemands, la situation était du pareil au même. Un autre point qui ennuyait Jelena : le manque de coupable. Personne à pointer du doigt et sur qui délester sa colère et sa frustration d'être incompétent face à l'urgence.

— Au fait, reprit Matteo, Amali m'avait parlé d'un jeune à vacciner. Si vous repartez, je pourrais peut-être m'en occ...

— Excellente idée.

La voix de Amali tonna brusquement près d'eux, les surprit. Ses yeux rouges et ses joues encore luisantes des larmes qui les avaient dévalées mis les trois autres mal à l'aise, car ignorant de la cause de la tristesse de la jeune femme.

— Les parents de Jason, expliqua t-elle avec un sourire hypocrite.

— Ah.

— Oui, ''ah'', comme tu dis Yannick. Ces connards sont... ils me prennent pour responsable de ce qui est arrivé à Jay et...

Sa voix s'étrangla sur un sanglot alors, elle referma la bouche, se détourna, décida de se taire. Penché en avant afin de voir ce qui se déroulait dehors, Jon aperçut leur éducatrice s'éloigner, les poings serrés le long ud corps, le visage bas.

— Qu'est-ce qu'elle a ?

— J'en sais rien, murmura Nathan. Mais elle a pas l'air en forme.

— Vous le seriez vous à sa place ? Elle vient de perdre son mari, et se retrouve coincée avec nous, elle a de quoi être triste.

La remarque de Vasco interloqua les trois autres adolescents. Ils étaient bien sûr au fait de la perte tragique qu'avait subie Amali, mais à côté de ça, la notion de ''prise au piège'' ne les avait pas interpellé. Le fait qu'effectivement, et sans se l'avouer, Amali ne pouvait peut-être plus faire marche arrière en ce qui les concernait. Après tout, le premier soir de la catastrophe, Amali, Yannick et Jason s'étaient heurté à une constatation alarmante : même s'ils avaient souhaité s'en remettre à un tiers pour la gestion des enfants, ils n'avaient plus personne vers qui se tourner. Les parents ne répondaient pas, le chef de service était aux abonnés absents, et qui d'autre aurait pu prendre la responsabilité de quinze enfants de trois à seize ans livrés à eux-même ? Personne. Sans le vouloir, leurs éducateurs étaient devenu les héros tragiques d'un combat qu'ils n'avaient pas désiré.

— Je vais la voir, conclut Eden en s'extirpant de l'habitacle.

En une enjambée, il passa par-dessus Jon et trottina jusqu'à son éducatrice, accroupit près du barbecue de Matteo. À peine était-il arrivé à sa hauteur qu'elle lui fit signe de retourner dans la voiture, les yeux rivés au sol.

— Retourne avec les autres mon grand.

— Vous êtes des imbéciles.

À ces mots, Amali releva les yeux, considéra le jeune un long moment avant de hausser un sourcil incrédule.

— Quoi ?

— Ça aurait été tellement plus simple de nous laisser au Phoenix. Vous êtes pas nos parents, vous nous devez rien du tout alors, je me demande pourquoi vous êtes encore là.

— Tu parles sérieusement là Eden ?

Il s'accroupit en face d'elle, soudainement moins à charge.

— … j'en sais rien. Mais, t'as l'air hyper mal, et on sait tous que si vous aviez pas décidé de vous occuper de nous, Jay serait encore là. Et puis en un sens...

— Termine pas ta phrase un bon conseil.

Elle avait retrouvé des couleurs et de la hargne, une étincelle d'agacement au fond de ses yeux bruns.

— Vous êtes responsables de rien du tout. Et puis, si on est encore là avec Yannick, c'est peut- être parce que vous comptez un minimum pour nous non ? Tu crois pas ? On est pas là sous la menace au cas où t'aurais pas remarqué.

— Le syndrome du hé...

— Eden. C'est stop. Je pense pouvoir affirmer que depuis le temps qu'on se connaît, tu sais à quel point je déteste être soumise à une quelconque obligation qui ne me va pas. Alors laisse-moi te dire que si je n'avais pas envie de survivre à tout ça avec vous, ça ferait longtemps que j'aurais pris mes affaires et me serais casser.

Elle reprit son souffle, ses doigts dessinant d'abstraites paternes sur le sol carrelée.

— Là je suis pas en forme parce que effectivement, Jason est parti et que... et que j'y étais pas préparée. Mais aussi parce qu'on est là, à Nancy, et que je sais pas quoi faire pour la suite, que tout ça me fait peur et que surtout, j'ai peur de vous mettre en danger vous par mes choix, tu comprends ?

— Oui je comprends. Mais tu sais, t'as le droit d'être triste. T'es pas obligée de te cacher comme ça. Cette façon de faire va en contradiction totale avec votre vibe « Expression libre des sentiments » tu trouves pas ?

— Fais ce que je dis, pas ce que je fais.

Ils restèrent encore quelques secondes, assis l'un à côté de l'autre dans le silence, l'abcès crevé, l'assurance retrouvée, jusqu'à ce qu Jelena ne vienne fracturer le momentd d'un ordre immuable, celui de retourner à l'intérieur, à l'abri.

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