Chapitre 9

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9

Vendredi 20 décembre 2019, 10h13

   Nathan poussa une énième porte de salle de classe non verrouillée, et découvrir une nouvelle pièce vide, sans vie, sans âme. Les volets étaient toujours ouverts, donnaient sur l'extérieur une vision globale du manque de mouvement, du manque de son.

Mal à l'aise, il referma prestement la porte et s'y adossa, les mains dans les poches. Son souffle était court, bien plus rapide qu'à l'accoutumée.

— Rien ici, souffla t-il alors que Eden apparaissait au coin du couloir.

— Rien non plus de mon côté.

— C'est pas possible, ils sont où les autres putain ? Ils peuvent pas tous s'être barrés !

Eden haussa les épaules, et remonta jusqu'à lui avec une expression figée. Nathan l'observa se poster à ses côtés, sans mot dire. Eden était comme ça : quelques mots, rien de superflu, rien d'inutile. Depuis qu'il était arrivé au Phoenix, il n'avait que très rarement vu sourire ou entendu rire l'autre adolescent, et s'était même demandé, à plusieurs reprises, s'il n'était pas handicapé, ou quelque chose comme ça. Et dire que son colocataire de chambrée était Jon... à croire que les éducateurs s'amusaient à coller ensemble les caractères les plus opposés. Peut-être dans le but d'une expérience sociale ? Sans doute.

Jason ne devait pas être loin car, de là où Nathan et Eden se trouvaient, ils pouvaient entendre le claquement de ses semelles sur le carrelage des couloirs.

Jon était resté avec lui. Et, qui aurait pu l'en blâmer ? Déjà craintif à l'origine, nul doute que se promener dans un collège déserté à la suite d'une catastrophe nationale ne devait pas le mettre en confiance.

— J'espère que ça se passe bien pour Amali, Vasco et Mehdi, souffla alors Eden, les yeux clos.

— Mec, Amali arrive à se coltiner le groupe des Petits plus de trente-huit heures par semaine, alors c'est pas quelques guignols qui vont l'arrêter, crois-moi. On continue ?

Le garçon à côté de lui hocha la tête, mollement, avant de lui emboîter le pas.

Le collège n'était pas très grand, et Nathan en avait déjà exploré plus d'un tiers lorsque du bruit lui parvint du bout du couloir. Cependant, ça ne pouvait être Jason et Jon, qui se trouvaient dans l'aile opposée, et Eden se trouvait à ses côtés. Ce qui signifiait forcément que quelqu'un d'autre se trouvait dans l'enceinte de l'établissement.

D'un bras tendu, Nathan arrêta la progression de Eden, et lui fit signe de tendre l'oreille.

L'autre fronça les sourcils, mais opina en gardant ses lèvres scellées.

Un nouveau bruit, comme un grincement de porte. Nathan reprit sa route, tout en gardant un œil sur son acolyte : Eden était plus jeune que lui, c'était donc son rôle de veiller à ce que rien ne lui arrive.

À mesure qu'ils se rapprochaient de la provenance du bruit, son cœur s'accélérait, ses muscles se contractaient. Il n'avait pas peur, non... seulement une petite appréhension.

Il senti ses doigts trembler au fond de ses poches, alors qu'un nouveau bruit attisait son inquiétude.

Et s'il ne s'agissait pas de quelqu'un de conscient ? Et si comme Maëlle, celui ou celle qui les attendait au bout du couloir n'était plus en pleine possession de son esprit ?

— Tu trembles Nate, lui fit remarquer Eden dans un souffle.

— Je sais.

Le bruit provenait d'une salle à la porte close. La salle d'art plastique, dont la porte avait été cassée deux mois plus tôt par un élève furieux d'avoir été renvoyé de cours. Nathan déglutit, et malgré leur proximité avec la source du bruit, ne fit aucun mouvement pour signifier une quelconque intention de pousser al porte. Eden tourna la tête vers lui, le balaya d'un regard, avant d'attraper la poignée de la porte et de la pousser d'un geste sec.

Il faisait noir à l'intérieur, ce qui contrastait assez avec la luminosité du couloir pour augmenter le malaise au creux du ventre de Nathan.

— Ed att...

Trop tard. L'autre adolescent venait d'allumer les stores du plafond, les traits du visage durcit par sa détermination et surtout, et c'est ce qui tétanisait Nathan, son manque évident d'appréhension.

— Il n'y a personne, lança t-il après avoir balayé la salle du regard.

— C'est pas possible, on a bien entendu du...

Une main se posa alors sur son épaule, lui arrachant un cri de surprise. Honteux d'avoir ainsi été surpris par un simple touché, il se retourna pour tomber nez à nez avec Jon, tout sourire.

Il se moquait visiblement de sa réaction quelque peu disproportionnée face à son innocent geste pour annoncer sa présence.

— Ça t'amuse je me trompe ?

— Si je réponds ''oui'', tu vas te vexer ?

— Il est déjà vexé, rétorqua Eden, dans la salle d'art plastique. Venez voir.

Les deux adolescents restés à l'extérieur de la pièce le rejoignirent en quelques pas, pour le découvrir agenouillé par terre, entre deux rangées de bureau, le bout de ses doigts teinté d'un liquide rougeâtre. Par terre s'épanouissait une petite flaque obscure, qui un instant, parut irréelle aux deux nouveaux arrivants.

Jon détourna les yeux, tandis que Nathan fronçait les sourcils.

— Il est où Jason ?

— Il arrive, souffla Jon en fermant les yeux, il...

Ses mots moururent étranglés dans sa gorge sèche lorsque, brutalement, une goutte de liquide vint exploser sur le bout de son nez. Ses yeux convergèrent vers l'intérieur pour suivre le mouvement du liquide, glisser le long de son nez jusqu'au rebord de ses lèvres. La sensation le fit frissonner de dégoût.

Son air se fit tout à coup plus rare, ses poumons contractés avec une violence qu'il n'avait jamais expérimentée jusqu'à lors. Comme si ses côtes se refermaient sur ses organes, qu'elles les oppressaient, encore et encore, avec pour but de les faire exploser sous la pression.

Ses doigts se crispèrent et se recroquevillant tandis qu'avec une lenteur extrême, il relevait la tête pour croiser le regard éteint d'une femme, perchée sur l'armoire à matériel juste à côté d'eux. Les longs doigts de la femme étaient repliés sur le rebord de l'armoire, s'y agrippaient avec force. Elle portait des vêtements déchirés, révélant une peau terne et laiteuse à la lumière des néons. Son visage quant lui, tourné vers les adolescents, ne trahissait aucune émotion, mise à part le vide, le rien. Le sang qui gouttait provenait d'une entaille à son menton.

— Ne bouge pas, lui murmura Eden.

Jon commença à trembler de tout son long, de s'agiter sur place, de se sentir mal, nauséeux.

Il venait de recevoir du sang sur le nez, le sang de quelqu'un d'autre, le sang d'une femme visiblement mal en point perchée sur une armoire. Ce n'était pas possible. C'était inconcevable.

Qui était cette femme ? Pourquoi était-elle perchée là ? Était-elle infectée, comme ces gens dont parlaient les médias ? Et puis, pourquoi saignait-elle ?

— … Jon..., tenta de l'apaiser Nathan en tendant un bras vers lui.

Les yeux écarquillés, la bouche ouverte, le plus jeune du trio semblait sur le point d'exploser. Agité de part en part par des frissons qui tendaient plus vers les spasmes horrifiés, il porta une main à son visage pour s'essuyer, et hurla alors, totalement paniqué :

— JASON !

Sa voix craqua sur la dernière syllabe. Presque aussitôt, les yeux de la femme se plissèrent et se concentrèrent sur le jeune homme. Nathan esquissa un geste pour reculer, et ainsi faire battre Jon et Eden en retraite, mais son mouvement fut interrompu par la femme sautant de son perchoir pour se retrouver sur un bureau.

Comme un animal, elle se réceptionna dans une posture accroupie, et se retourna vivement vers les trois jeunes pour les dévisager un à un.

— Nathan, sourit-elle alors, dévoilant des dents rougies. Où sont les autres ?

Horrifié du ton de la femme, Nathan recula, se heurta à un bureau, trébucha. Se rattrapant de justesse au dossier d'une chaise, il garda le contact visuel avec la femme, et nota alors son pendentif, un collier en argent au bout duquel pendait une petite croix blanche.

— Madame Parmis... ?

La femme se déplia, descendit enfin du bureau et se tint simplement debout, là, à quelques mètres de lui, à quelques centimètres seulement d'un Jon tétanisé par la peur.

Madame Parmis, sa professeure de mathématiques, se tenait là, devant lui, le regard vide et l'expression blanche, assez proche de Eden et Jon pour les atteindre si elle le désirait.

Son souffle déjà erratique s'accéléra un peu plus, alors que la professeure se mettait en marche pour le rejoindre, après avoir contourné Jon.

— Tes camardes, où sont-ils ?

— … je ais pas, répondit-il doucement.

— Si, bien sûr que tu sais.

Son ton était passé de passablement plat à menaçant.

Le même ton qu'ils avaient entendu la veille, dans la bouche de Maëlle.

C'est ce moment que choisit Jason pour faire irruption dans la salle, alors que la professeure se trouvait prêt à l'atteindre de ses bras tendus en avant.

— Nathan !

L'adolescent tourna la tête, eut le temps de voir son éducateur attraper une chaise, la brandir au-dessus de sa tête, pour l'écraser sur celle de madame Parmis. Dans un craquement macabre, la femme s'effondra dans un grognement douloureux. Le bois de la chaise s'était rompu à la suite de l'impact, mais avait tout de même réussi à blesser la femme. Une plaie ouverte sur le haut de son front donna la nausée à Nathan, tandis que Jason venait se poster devant lui. Protecteur, son éducateur lui jeta un regard équivoque par-dessus son épaule, avant de gronder en office de mise en garde.

— Sortez d'ici, brama t-il.

L'adolescent hocha la tête, s'élança vers la sortie, après avoir constaté la prise en charge de Jon par Eden.

Le plus jeune semblait sur le point de s'évanouir, blanc comme un linge, les yeux écarquillés et la bouche béante. Eden avait passé un bras autour de ses épaules pour le guider jusqu'à la sortie, et le tirait à sa suite avec la maigre force dont il disposait. Les pas de Jon étaient mal assurés, il manquait visiblement de trébucher à chaque pas. L'explication, évidente, restait la peur celle qu'il venait de se prendre de plein fouet à la figure, celle qui tétanisait puis vidait de toute énergie.

À nouveau dans le couloir, Nathan reprit son souffle, ferma les yeux pour se reconcentrer sur lui, sur le fait qu'il n'y avait plus rien à craindre lorsque, du bout du couloir, il discerna une salve de pas rapides et claquants.

Péniblement, il releva la tête, et avisa les trois silhouettes qui se dessinaient dans le contre-jour.

Eden l'avait enfin rejoint, et semblait sur le point d'imploser, tendu, sur ses gardes.

— Merde, grinça t-il en constatant les postures des trois silhouettes.

Nathan baissa la tête, essaya de relativiser. Le hurlement de Jon, le boucan qu'avait fait madame Parmis en sautant de l'armoire au bureau, puis l'arrivée de Jason dans la salle, tout avait été si bruyant. C'était donc peu étonnant que de nouveaux arrivants hostiles se présentent à eux. C'était même plutôt logique.

Jon, à la simple vue des trois silhouettes, manqua s'effondrer, retenu par la simple force de Eden, qui le tenait toujours fermement contre lui.

— Il y a une autre sortie, si on arrive à atteindre les escaliers de l'aile nord, indiqua Nathan en reculant d'un pas.

— Admettons. Je suis pas sûr qu'on puisse atteindre le minibus. Ils... ils sont de partout merde.

Un énième choc dans la salle d'art plastique résonna à leurs oreilles, avant que leur éducateur n'en émerge enfin, le dos rond et les épaules secouées par l'adrénaline.

Il fallut bien un instant à l'adulte pour constater les nouveaux arrivants, au bout du couloir, leur immobilité et leur posture menaçante, bien qu'éloignés.

— Ok, murmura Jason. Eden, Nate, vous êtes en capacité de courir ?

L'un et l'autre hochèrent la tête. Durant ce laps de temps, Jason attrapa le troisième adolescent, qui tremblant, toujours en proie à une véritable peur-panique, ne pouvait presque plus se soutenir. Avec plus ou moins de facilité, il le hissa sur son dos, et le pria de s'y accrocher, avant de désigner le couloir face à eux d'un air décidé.

— On leur fonce dessus, et on rejoint le parking le plus rapidement possible. Ils s'attendent pas à ce qu'on leur court dessus... j'imagine. Allez.

L'éducateur sentit les doigts de Jon s'enfoncer dans la chair de ses trapèzes tandis qu'il s'élançait le premier, un pied de chaise toujours en main.

Il était désormais clair que plus personne ne se trouvait dans ce collège. Plus personne de conscient en tout cas.

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