Chapitre 10

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10

Vendredi 20 décembre 2019, 10h25

   Le minibus était là, à quelques mètres d'eux et pourtant, l'amas de gens tout autour du véhicule rendait la perspective de le rejoindre des plus incertaines. Vasco se tenait droit, confiant aux côtés de son éducatrice, tandis que cette dernière semblait analyser leurs différentes options.

Mehdi était totalement terrifié, et ce malgré la main rassurante que Vasco avait pressée autour de son épaule. Quant à Elies, le petit garçon fixait le parking d'un air hautement halluciné, les sourcils haussés et la bouche ouverte dans un ''o'' parfait.

— Je... on va essayer de...

Les mots de Amali moururent dans sa gorge. Elle ne savait pas quoi faire.

Vasco observa les escaliers de secours sur le palier desquels ils se trouvaient, et haussa un sourcil intrigué.

— Amali ?

— Oui Vasco ?

— Il y a forcément deux sorties de secours dans un hôpital de cette taille non ?

La jeune femme hocha la tête, ne voyant visiblement pas où l'adolescent voulait en venir.

— Si on monte jusqu'au toit, on pourra peut-être atteindre les autres escaliers de secours et...

Son éducatrice laissa un sourire étirer son visage tandis qu'elle secouait l'épaule de Vasco dans un geste excité.

— Oui, oui Vasco, bien vu. On monte. De toute façon, la situation ne pourra pas être pire.

Rapidement, elle resserra la prise qu'elle avait sur les jambes de Elies, et indiqua à Mehdi de monter, de suivre Vasco qui lui, s'était déjà élancé dans les marches.

Leurs pas résonnaient sur les marches en métal mais qu'importe : si les infectés souhaitaient les rejoindre, ils devraient tout d'abord passer par delà la masse humaine grouillante sur le parking. Ça leur laissait une longueur d'avance.

Les trois étages qui les séparaient du toit furent vite gravis, et le temps qu'ils arrivent sur le toit, Amali avait eu le temps de réfléchir à leurs différentes options : passer par l'autre côté de l'hôpital et peut-être – sans doute – se heurter au même problème que du côté du parking des visiteurs. Ou alors, peut-être qu'ils y auraient moins de monde, qu'ils parviendraient à se trouver un véhicule et...

— À terre ! Les mains sur la tête !

Le hurlement la tétanisa sur place, le temps de comprendre d'où il provenait et surtout, à qu'il s'adressait. Vasco venait d'émerger de la cage d'escalier et de faire ses premiers pas sur le toit, et ses yeux ne pouvaient se détacher de l'hélicoptère qui y était stationné, et des quelques dix militaires qui l'entouraient, toutes armes braquées sur eux.

En émergeant à son tour sur le toit, Amali s'agenouilla immédiatement, les mains en l'air, et indiqua à Mehdi et Vasco de l'imiter.

— Ne tirez pas, ne tirez pas, les supplia t-elle en laissant ses genoux rencontrer le sol de béton.

Une jeune militaire se détacha du groupe pour les rejoindre, une lampe torche dans la min droite, une arme dans la main gauche. Sans douceur, sans empathie, elle braqua le faisceau de la lampe dans les yeux de Vasco, puis de Mehdi, avant de passer aux siens, pour terminer par Elies. Le petit garçon laissa s'échapper un grognement douloureux, tandis que la militaire se reculait, le visage dur. Ses cheveux bruns retenus en queue de cheval semblaient emmêlés, sans doute par le vent qui n'avait fait que redoubler depuis le matin, et ses lèvres sèches se tordaient dans un drôle de rictus amer.

— Négatifs, lança t-elle à ses collègues, avant de se retourner vers Amali : Nom, prénom, fonction, motif de votre présence.

Elies trembla, avant de se blottir contre Amali, suivi de près par Mehdi.

— Amali Olsen, éducatrice spécialisée et je... je suis ici car je venais chercher Elies, qui était hospitalisé pour une tumeur au niveau de l'hémisphère gauche du cortex cérébral et... et le rez-de-chaussé et l'étage pédiatrique se sont fait envahir, et on cherchait seulement à quitter l'hôpital.

La militaire haussa les sourcils, considéra les trois enfants, avant de se tourner vers ses collègues. Elle échangea quelques mouvements de tête avec ce qui semblait être son supérieur, avant de se retourner vers Amali, l'air grave.

— Et vous comptiez vous enfuir comment en grimpant sur le toit ?

— On voulait rejoindre l'autre cage d'escaliers de secours, pour... pour voir s'il était possible de quitter l'hôpital par le parking professionnel.

— Très bien. Quel âge ont les enfants ?

Vasco redressa la tête pour considérer l'air bourru de la militaire, avant de dénouer les muscles de son cou.

— Douze ans madame, répondit-il calmement. Mehdi onze, et Elies huit. Pourquoi vous êtes là ?

Amali lui jeta un regard de biais, furibonde de le voir parler ainsi à une militaire qui quelques minutes auparavant, les menaçaient d'armes braqués sur leur front.

Cependant, la question du jeune homme ne sembla pas importuner la militaire, qui désigna ses collègues d'un geste de la main.

— On sécurise le périmètre autant que possible.

— Vous pouvez peut-être nous emmener jusqu'à notre minibus ?

Cette fois-ci, c'était au tour de Mehdi de prendre la parole, les mots plein d'espoir et les yeux pétillant d'une détermination retrouvée.

Cependant, la militaire hocha tristement la tête, avant de s'accroupir face au petit garçon.

— Malheureusement non, je dois rester avec mes collègues.

— Arcos, venez par ici.

Le ton brutal de l'un des hommes fit rapidement relever la militaire qui, après avoir fait un demi-tour sur elle-même, le rejoignit en petites foulées. Restée seule avec les enfants, Amali les couvrit d'un long regard rassurant, avant de soupirer en caressant les cheveux de Mehdi.

C'était bien leur chance, de tomber sur un groupe de militaires armés déployés pour la sécurité de l'hôpital. Enfin, sécurité, tout était relatif. Que faisaient-ils là, à faire de la figuration tandis que le rez-de-chaussé et l'étage pédiatrique étaient à feux et à sang ?

La soldat Arcos revint bien vite près d'eux, le visage éclairé d'un sourire en coin.

— Il est où votre minibus ?

— Sur le parking, là-bas, s'exclama joyeusement Mehdi en se relevant pour lui indiquer la direction.

La jeune militaire hocha la tête, et fit signe à Amali et aux deux autres enfants de se redresser, avant de rejoindre Mehdi, qui trépignait dangereusement au bord du toit.

Lorsqu'Amali le rejoignit, elle put constater avec horreur l'état du parking, qui s'était aggravé depuis les pauvres cinq minutes qu'ils avaient passés à rejoindre le toit. Plusieurs voitures s'étaient emboutis, deux d'entre elles laissaient s'échapper quelques débuts de flammes de leur capot. Pour ce qui était des gens, la plupart se pressaient à l'entrée principale de l'hôpital, visiblement fermée, tandis que d'autres se réunissaient par tas difformes ci et là du parking. Quelques familles tentaient de rejoindre leur véhicule, pourchassés par d'autres. Des cris s'élevaient de partout et nul part à la fois, comme une sorte d'écho fantomatique dont on ne pouvait localiser la provenance exacte.

— Est-ce que je peux savoir pourquoi vous avez emmené des enfants avec vous ? Si votre but était simplement de récupérer le plus jeune des trois, pourquoi avoir emmené les plus grands ?

— Au cas où quelque chose arriverait du côté de mon collègue. Il a déjà neuf enfants à charge.

Arcos hocha la tête, et désigna le minibus du pouce, l'air grave.

— Même si j'arrive à vous le faire rejoindre, pas sûre que vous puissiez quitter le parking.

— Je vois pas trop quels autres choix nous avons.

Vasco écoutait l'échange des deux jeunes femmes d'une oreille attentive, tandis qu'il essayait lui-même de comprendre, comment quitter le parking, mais surtout comment le quitter sans encombres. Le nez du minibus était face au mur contre lequel ils s'étaient garés et, derrière lui stationnait une petite voiture que Yannick appelait souvent ''pot de yaourt''. Autant dire que, par l'avant et par l'arrière, il leur était impossible de bouger.

— Ça sert à rien de vous faire courir le risque de descendre, marmonna la militaire en croisant les bras sur sa poitrine. Venez avec moi.

À nouveau, elle tourna les talons sans laisser le temps à qui que ce soit d'émettre le moindre commentaire, et rejoignit son équipe, les traits figés.

Amali la suivie d'un pas moins vaillant, plutôt impressionnée de e retrouver aussi proche d'une unité de militaires sur un toit d'hôpital. Un instant, elle pensa à Jason, au temps où il portait l'uniforme lui aussi, avant de secouer la tête : ce n'était pas le moment de se perdre dans de vieux souvenirs.

La soldat Arcos expliqua brièvement la situation, fit part à son supérieur de la difficulté qu'auraient ''L'éduc et les trois gamins'' à quitter le parking quand bien même ils arriveraient jusqu'au minibus.

L'homme qui avait interpellé la militaire quelques secondes plus tôt, se pinça légèrement l'arrête du nez avant de soupirer.

— Major, je demande la permission d'accompagner ces quatre civils jusqu'au parking des ambulances, afin de trouver une solution convenable à la situation.

— Accordée, grinça l'homme avec mauvaise humeur. De toute manière, nous ne sommes pas d'une utilité certaine ici alors..., allez-y.

D'un mouvement du bras, il congédia son soldat et les quatre civils qui l'accompagnaient, avant de retourner à la discussion qu'il entretenait avec son peloton.

Amali trottinait à côté de la militaire, Elies toujours sur le dos, et Mehdi serré contre elle, tandis que Vasco, impressionné de la tournure que prenaient les événements, zieutait la soldat Arcos d'un œil intrigué.

— Et comment fera t-on une fois sur le parking des ambulances ?

— On trouvera bien une solution. Maintenant taisez-vous, j'essaye de réfléchir à un moyen de vous faire quitter les lieux sans encombres.

Amali resta bouche bée face au ton cinglant de la jeune femme à côté d'elle, mais ne renchérit pas, préférant se tourner du côté de Mehdi pour constater son teint blafard. L'enfant trépignait d'un pied sur l'autre, mal à l'aise. Ce n'était pas tellement étonnant, avec tout ce qu'ils venaient de voir, d'entendre, Mehdi avait plus que le droit d'être en mauvaise forme.

Comparé au parking des visiteurs, le parking des ambulances était presque désert. Quelques ambulanciers, brancardiers y circulaient, pour la plupart seuls, et dans un état convenable : rien à voir avec la folie furieuse qui animait les rangs sur l'autre parking.

La jeune militaire fit signe à Amali et aux jeunes de la rejoindre tandis qu'elle arpentait le parking à la la recherche d'un interlocuteur. Lorsqu'enfin les yeux sombres du soldat Arcos se posèrent sur un ambulancier en route pour l'intérieur du bâtiment, son sourire s'étira et ses épaules s'affaissèrent.

— Excusez-moi !

Intrigué, l'homme se retourna pour tilter à la vue de l'uniforme de la jeune femme, mais surtout à la vue des trois enfants et de la jeune femme qui l'accompagnaient.

— Nous aurions besoin d'un véhicule, lança t-elle en se rapprochant de l'homme.

— Pardon ?

— La jeune femme avec moi doit sortir de l'enceinte de l'hôpital, et son véhicule est hors d'usage. Je vais les conduire, et vous ramènerai votre véhicule.

L'ambulancier était estomaqué face à la demande de cette militaire tout droit descendu du toit de l'hôpital, mais après tout, était-il à ça prêt ? Depuis la veille, il nageait en plein cauchemar alors, pourquoi ne pas continuer sur la piste de l'imaginaire collectif et du délire qui ne devrait tarder à prendre fin ? Il se passa une main sur le visage, considéra le plus petits des trois enfants avant de revenir à la militaire.

— Vous en avez pour longtemps ?

— Non, répondit immédiatement Amali. Le Phoenix est à dix minutes en voiture.

L'homme hésita, longuement, avant de finalement tendre un trousseau de clefs avec un sourire fatigué.

— Si ça peut au moins permettre à quatre personnes de quitter cet Enfer.

— … merci beaucoup.

Un dernier hochement de tête de la part de l'ambulancier et déjà, ils se remettaient en marche jusqu'à l'ambulance désignée par l'homme.

— C'est la première fois que je vais monter dans une ambulance, lança Mehdi.

— Il faut un début à tout, répondit la militaire en ouvrant les portes arrières. Montez.

Amali la laissa faire après avoir constater que la soldat Arcos semblait avoir la situation bien en main, et grimpa à l'avant, sur le siège passager. Derrière, les enfants s'installèrent comme ils le purent, s'attachèrent grâce aux sangles de sécurité, et se concertèrent d'un long regard épuisé.

— Amali ?

— Oui Vasco... ?

— Le minibus, c'était le préféré de Yannick.

La remarque du petit garçon fit sourire la jeune femme, tandis que la militaire Arcos s'asseyait derrière le volant.

— Merci pour votre aide, souffla Amali.

— Mon chef pense que nous allons réussir à canaliser la violence et gérer la situation. Il se met le doigt dans l’œil. On sauvera personne, on a pas réagi à temps alors... si on peut au moins vous faire sortir vous et les gosses, ça reste mince comme consolation mais... tout de même.

Amali hocha la tête, et laissa la jeune femme démarrer sur les chapeaux de roues.

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