Chapitre 2

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Jeudi 19 décembre 2019, 16h37

   Erwan était étonné. Non, même plus : il était totalement ahuri. Pourquoi diable ses éducateurs n'étaient-ils pas à l'arrêt de bus, comme tous les soirs ? Pourquoi personne n'avait prévenu leur école ? Peut-être qu'il était arrivé quelque chose au Phoenix ?

Il n'en savait rien. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il se retrouvait à rentrer à pied avec six petits du groupe des Tous Petits, et que Gabriel, Vasco et Mehdi faisaient les zoives pour palier à leur propre étonnement/panique.

Dans l'air froid de ce mois de décembre bien entamé, les voilà qui se jetaient des cailloux pour ''s'amuser'' soi-disant. Ridicules, vraiment.

— Vous allez arrêter ? Bon sang, même les petits se comportent mieux que vous.

— Dis Erwan, tu voudrais pas retirer le balais que tu as dans le cul deux secondes et te détendre ?

La réflexion de Vasco le laissa sans voix un court instant. Les petits eux, s'étaient mis à rire, comme si le mot « cul » était la chose la plus hilarante au monde.

Erwan fronça les sourcils en fusillant Vasco du regard. Cet idiot avait beau avoir douze ans, et être prêt à passer sur le groupe des Grands, il n'en restait pas moins un demeuré avec deux ans d'âge mental.

Quelques minutes plus tard, ils arrivèrent enfin au foyer. Le portail était ouvert, mais le parking était presque désert. À part la voiture de Amali, celle du directeur et celle des deux maîtresses de maison, il n'y en avait aucune autre.

— Cool, c'est Amali, lança Mehdi en laissant un sourire étirer ses lèvres.

— Une nouvelle occasion pour toi d'essayer de la pécho.

La réflexion de Vasco fit rougir l'autre garçon, qui se cacha le visage dans les manches de sa veste.

— Amali elle est mariée avec Jason, rétorqua un petit avec un ton de vérité générale.

— Et alors ? L'un n'exclue pas l'autre.

Erwan secoua la tête, à nouveau. Mais bon sang, qu'est-ce qu'attendait le directeur pour envoyer Vasco chez les dégénérés ? Il était pourtant clair que sa place n'était pas au Phoenix, mais loin, très loin, dans un lieu où son imbécillité pourrait être prise en charge de la meilleure des façons possibles.

Ils marchèrent jusqu'au pavillon des Tous Petits, pour s'apercevoir que les deux portes étaient fermées. Malgré les vifs essais de Vasco pour ouvrir l'une d'elle, il ne parvint qu'à faire craquer la poignée déjà ancienne. Et, il n'était pas question d'à nouveau casser du mobilier : la dernière fois, il s'était déjà retrouvé dans le bureau de monsieur Omer, et n'avait pas envie d'y retourner de sitôt.

Les enfants décidèrent donc de ramener les petits avec eux, si tant est que leur propre pavillon ne soit ouvert. Et étrangement, il l'était. La porte était ouverte, grand ouverte, laissant le froid et le vent s'infiltrer à l'intérieur.

Mehdi haussa les sourcils, mais ne fit pas de commentaire : il était habitué aux conneries de ses éducateurs depuis le temps qu'il était au Phoenix.

Ensemble, ils pénétrèrent dans le pavillon éteint, se pressèrent d'allumer toutes les lampes et de lancer la chaîne musicale sur la télévision pour palier au silence glauque qui emplissait les lieux. Personne n'osa le dire mais, trouver le foyer ouvert, dans le noir et sans personne, était terrifiant. Personne pour les accueillir, pas un bruit, rien. Erwan laissa ses yeux parcourir les lieux, s'attarda sur les quelques bonnets qui traînaient par terre et trahissaient donc une vie qui avait animée le pavillon quelques heures plus tôt mais maintenant... plus rien. Ce sentiment lui tordait le ventre.

Les petits justement, commençaient à ressentir ce mal être, cette peur grandissante qui s'épanouissait à mesure que les secondes passaient sans que personne n'ose mettre de mots sur ce qui se passait.

— Qui veut goûter ? demanda Vasco après quelques minutes de silence.

Les petits se détendirent : la peur avait le temps de revenir après quatre biscuits et trois barres de chocolat.

— En plus, comme les éducs sont pas là, on peut manger autant qu'on veut.

— Amali va pas être contente si..., commença Erwan.

— Soit on gère Amali qui nous pète un câble dessus, soit on gère six petits en larmes, à toi de voir, monsieur Jesaistout.

Erwan n'osa rien rétorquer, son ami avait raison.

Pendant que Vasco et Mehdi se la jouaient animateurs improvisés en couvrant les petits de gâteaux et de jus de fruits, Erwan et Gabriel s'éclipsèrent dans le bureau des éducateurs pour voir si quelque chose était noté dans le cahier ''relais''. Entrer sans autorisation dans le sanctuaire sacré de leurs éducateurs avait un goût d'aventure au bout des doigts des deux jeunes lorsque, doucement, ils poussèrent la porte renforcée. Pas un bruit tandis que l'accès se libérait sur la pièce. L'écran de l'ordinateur était en veille, quelques papiers traînaient sur le bureau. Parmi eux, un post-it de Amali à la direction de quiconque le trouverait : « Plus de papier toilettes dans la réserve, possible d'aller en récupérer chez les Grands ? ». Gabriel rigola brièvement en constatant le petit smiley au bout du message griffonné au feutre vert. Erwan lui, plus pragmatique, rechercha le cahier relai, qu'il trouva finalement caché sous une pile de catalogues de Noël.

Rien. Mis à part la sorte de Amali et Théo pour aller voir le docteur Ramirez, rien d'autre.

Gabriel fronça les sourcils. Les feuilles de postes indiquaient que ce soir-là, Amali devait bien travailler, mais pas seule. Elle était en binôme avec Maëlle. Et, si la première pouvait avoir une excuse à cause des bouchons, ou d'une panne de moteur, n'importe quoi, pourquoi Maëlle n'était pas là ? Sa voiture n'était même pas sur le parking.

Il s'apprêtait à poser la question à Erwan, lorsque la sonnette de la porte retentit.

Enfin, pensa t-il en sortant du bureau pour rejoindre les enfants déjà partis en courant pour ouvrir.

Les petits ne savaient pas comment déverrouiller la porte de leur pavillon de l'intérieur, alors Mehdi les suivi. Il les suivi, puis s'arrêta brusquement. Ses yeux s'écarquillèrent lentement, bien qu'il ne sache pas pourquoi.

Maëlle, une de leurs éducatrice, était derrière la porte. Ses mains reposaient à plat sur la paroi vitrée de la porte, et son visage ne s'en trouvait qu'à quelques centimètres. Elle avait peut-être perdu son badge ?

— Salut les enfants, lança t-elle d'une drôle de voix. Vous pouvez m'ouvrir, il fait froid dehors.

L'un des plus petits s'approcha du boîtier de déverrouillage, mais Mehdi le retint en attrapant son poignet.

— Non, attends.

Le petit lui décrocha un drôle de regard, mais accepta de reculer. Vasco, qui était arrivé entre temps, considéra à son tour l'éducatrice derrière la porte, mal à l'aise.

Maëlle était d'ordinaire l'une de leurs éducatrice les plus soignées. Toujours en chemise et jupe, maquillée, bien coiffée. Rien à voir avec une Amali ou une Julie qui arrivaient souvent en sweat et queues de cheval faites à l'arrache.

Mais Maëlle à cet instant... ne ressemblait pas à Maëlle. Son mascara avait coulé sous ses petits yeux, son chignon laissait s'échapper quelques mèches, et son visage était maculé de terre. De croûtes de terre brunâtre, sur les joues. Son rouge à lèvre carmin avait bavé sur son menton, et rien que ça, Vasco ne le cautionnait pas. Si on ajoutait à cela le fait qu'elle griffait presque la vitre de ses ongles bleus pour la plupart cassés, il se doutait que quelque chose clochait vraiment.

— Sérieux les gamins, ouvrez. Il fait vraiment froid dehors.

— Pourquoi on ouvre pas... ? demanda timidement Timéo, le plus petit du groupe.

— Parce que c'est l'entrée visiteur. Si Maëlle veut rentrer, elle doit le faire par l'entrée des éducateurs.

Le petit haussa les sourcils.

— Elle a peut-être perdu ses clefs ?

Vasco se mordit légèrement la lèvre.

Puis, discrètement, il indiqua à Mehdi de monter à l'étage avec les petits.

Maëlle dehors, laissa un sourire tordu étirer ses lèvres peintes. Ses joues se creusèrent, comme si ell les aspiraient, et de drôles de plis se firent entre ses sourcils froncés.

— C'est plus drôle maintenant les loulous, ouvrez-moi ou...

Du poing, elle frappa contre al vitre.

Puis à nouveau. Et encore une fois. Le verre, malgré sa résistance, commença à légèrement craquer sous les assauts.

— Ok, on monte, lança Gabriel en attrapant les mains de deux petits.

Les six petits et les quatre grands s'élancèrent en arrière, direction les escaliers.

— Revenez !

La voix de Maëlle se perdit dans le bruit de leurs pas précipités. En quelques secondes, ils se retrouvèrent en haut, dans le couloir commun à toutes leurs chambres.

— Qu'est-ce qu'on fait ? s'alerta Gabriel en constatant que les chambres étaient fermées à clef.

— Le placard à balais.

Tous suivirent l'idée de Mehdi, et se tassèrent comme ils le purent dans le placard à balais, dont la serrure avait été cassée quelques semaines plus tôt par le duo de choc que constituaient Mehdi et Vasco.

Une fois à l'intérieur, les plus grands prièrent les petits de se mettre le plus en arrière possible, et tentèrent de bloquer la porte avec tout ce qui leur tombait sous la main.

En bas, le bruit d'une porte qui finissait finalement par rendre l'âme remonta jusqu'à leurs oreilles, et Timéo se mit à pleurer. De sa main, Erwan étouffa les sanglots du plus petit, et le pria de se taire.

Dans sa tête, Mehdi priait quiconque, n'importe lequel de ces abrutis d'éducateurs, de pour une fois se rendre utile, et les sortir de là.

— C'est quoi cette histoire de ne pas ouvrir à son éducatrice ? grinçait la voix de Maëlle dans les escaliers. Je vais être obligée de vous punir maintenant, c'est malin...

Les respirations se raccourcissaient, à mesure que les pas se rapprochaient de leur cachette. Erwan, en plus des pleurs du petit, commençait à avoir du mal à gérer les siens.

— J'espère que ça vous amuse de me faire tourner en...

Maëlle n'acheva pas sa phrase. Dans le couloir éclata un bruit sourd, un geignement de douleur, puis un nouveau choc mou, sur le carrelage.

Le silence reprit ses droits quelques secondes, avant qu'une voix ne retentisse, à des années lumières du timbre menaçant de Maëlle quelques secondes plus tôt.

— Vous êtes où ? C'est moi.

Le cœur de tout le monde se regorgea : Eden, du groupe des Grands.

Vasco demanda discrètement à ses camarades de rester dans le placard le temps qu'il aille vérifier qu'il s'agissait bien de Eden, le vrai Eden, et pas une copie digne de celle qui venait de les forcer à s'enfermer dans un placard à balais. Alors, armé d'un balais comme arme et d'un saut comme bouclier, il émergea du placard et s'élança dans la direction d'où leur était provenu la voix de Eden.

Et il était bien là. Debout, un extincteur à la main, le corps inerte de Maëlle à ses pieds. Il haletait, ses épaules secouées par un rythme cardiaque trop rapide. Son visage trahissait sa fatigue, mais surtout sa peur, et sa réalisation.

Lorsqu'en arrivant avec Jon et Nathan, après être rentrés du collège à pieds, ils avaient trouvé la porte en lambeaux du foyer des Petits, ils avaient compris que quelque chose n'allait pas. Et ce quelque chose avait sûrement à voir avec la raison qui les avait fait quitter le collège deux heures plus tôt que d'habitude. Puis, il avait entendu la voix de Maëlle, dégoulinante de menaces, alors il n'avait pas réfléchi. Il avait attrapé le premier extincteur qui lui tombait sous la main, et avait grimpé les marches en catimini, comme dans les films d'espions.

Puis BAM ! Le coup était parti tout seul, sans qu'il puisse le retenir. Il ne saurait vraiment se l'expliquer, mais une volonté qui 'était pas la sienne l'avait fait agir. Si ça n'avait été que de lui, il aurait reculé, tenté d'appeler à l'aide, la police peut-être ?

— Eden, ça va ?

Lentement, l'adolescent tourna la tête vers Vasco, et le dévisagea. Armé de son balai et de son seau, le petit lui semblait tout droit débarqué d'un mauvais scénario de nanar apocalyptique à budget réduit.

— Ouais, ça va, ça va. Et vous ? Où sont les autres ?

Vasco, du doigt, désigna le bout du couloir, d'où quelques petites têtes venaient d'émerger du placard à balais. Les six plus jeunes se mirent à courir pour se jeter sur Eden, qui les accueilli maladroitement, peu habitué à ce que ce soit dans ses bras que l'on saute.

— Eddie, qu'est-ce qui se passe ? demanda Mehdi en arrivant à leur hauteur.

— La vérité ? J'en sais rien putain. Au collège ils nous ont fait partir en avance sans nous donner la moindre explication. Et puis quand on est arrivé là, on a vu qu'il y avait personne, que la voiture de Maëlle était garée n'importe comment, alors on a...

Il se tut un instant, se rappelant que Jon et Nathan, deux autres garçons de son groupe, devaient sûrement toujours l'attendre dehors.

— Allez venez, on va aller se réunir dans notre pavillon. Notre porte tient debout au moins.

Aucun ne protesta. Docilement, ils suivirent le jeune homme dans les escaliers, puis dans le couloir de l'entrée qu'ils avaient empruntés en courant, la peur au ventre, quelques minutes plus tôt.

— Et pour Maëlle..., osa finalement demander Erwan.

Eden ne répondit rien. Parce qu'il n'avait pas de réponse, et surtout parce qu'il craignait vraiment d'avoir tué l'éducatrice. Le coup d'extincteur lui avait parut d'une telle violence entre ses mains, qu'il n'osait pas s'imaginer les dégâts sur la boîte crânienne de la femme.

En passant la porte de l'entrée visiteur en pièce, tous purent à nouveau respirer, car dehors, il n'y avait pas seulement Nathan et Jon. Il y avait aussi Amali et Théo.

Les petits trottinèrent jusqu'à eux, exaltés d'enfin retrouver une adulte bien portante. Théo quant à lui, en apercevant son groupe, les rejoignit d'un pas moins enthousiaste.

— Vous étiez où ? demanda Mehdi, intrigué du retard du binôme.

— On a... on était...

Théo chercha ses mots, en vain. Il n'arrivait pas à trouver quels termes mettre sur ce qu'il venait de traverser avec Amali.

Une fois le centre-ville quitté, et après y avoir vu des choses qu'il n'aurait jamais pensé voir un jour, ils avaient rencontré les foules se pressant pour rejoindre les supermarchés, pour sortir de la ville. Il avait sincèrement pensé ne pas s'en sortir. Heureusement que Amali avait allégrement ignoré le code de la route pour les sortir saints et saufs.

— Maëlle a essayé de nous buter, lança Vasco avec un léger tremblement dans la voix.

Amali le fixa, se mordit la lèvre, puis ordonna à tout le monde de se retrancher dans le pavillon des Grands, dans l'attente de trouver une réponse, ou mieux, une solution.

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