CHAPITRE 16

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CHAPITRE 16

Fructueuse entrevue pour Anophèle qui retourna vers mère Gontrande occupée au repas du soir.

— Alors ? lui demanda-t-elle en sectionnant un cartilage de pintade. La pêche a été bonne ?

— Très bonne ! s'écria le marmiton qui répéta l’échange entre lui et le Prince.

— Parfait ! se réjouit mère Gontrande. Je n’ai guère le talent de Blanche-Prudence mais ma grande tante Eulalie, paix ait son âme la pauvre, m’a légué quelques remèdes qui soulagent davantage qu’ils ne guérissent. Quand j’aurai fini ma besogne, j’irai masser cette petite avec une pommade d’eucalyptus. Ça devrait lui stimuler le sang et lui brasser les os en attendant d’avaler le bon traitement.

— Moi, je dois accompagner le Prince aux réserves à l’heure où nous nous y sommes rendus hier soir. Il m’a dit vouloir y emmener ses parents en prétextant une surprise de mariage pour sa future épouse qu'ils devront garder secrète. Son souhait est que tous les deux réalisent quelle espèce de monstre est cette Berthe-Conteuse.

— Je leur souhaite que tout se passe bien. Cette bestiole est tellement… affreuse. Je n’aimerais pas me retrouver face à elle. Brrr... Qui sait ce qu’elle pourrait faire ?

Alors que Manette venait prendre son service aux cuisines, du côté des écuries, dix gardes dont un capitaine, attelaient leurs montures, rangeaient dagues et épées dans leurs fourreaux portés à la hanche, puis s'équipaient pour galoper toute la nuit. À la faveur d'une lune claire, mais à travers des forêts denses et d'immenses plaines, les hommes entraînés à parcourir de longues distances devaient rattacher le village de Blanche-Prudence en sept heures de cheval. Sur ordonnance du Prince, ils avaient commandement de faire de courtes haltes afin de devancer le jour et ne pas manquer les paysans s'en allant aux champs de très bonne heure.

Dans le même temps, par l’entremise de Pierrot-Guillou, le Prince fit passer un message à ses parents qui s'installaient à la table du repas avec Berthe-Conteuse et les vingt-neuf invités. Sur l’écrit estampillé " Pour le Roi et la Reine, confidentiel et personnel " , il y avait une simple note manuscrite : " Ce soir, à la lune basse, quand la chandelle à graduation de quatre heures aura brûlé de moitié, rejoignez-moi tous les deux devant les cuisines avec une seule bougie et sur la pointe des pieds. Je ne peux vous en révéler davantage et je vous prie de garder secret ce rendez-vous nocturne "

Après avoir lu la consigne, le Roi et la Reine s’échangèrent un regard étonné.

— Qu’en dites-vous ma chère ? interrogea le Roi à voix basse.

— Eh bien, j’en dis qu’il nous faut accepter, mon cher. Notre fils n’a point pour habitude de nous faire déplacer pour des broutilles. Il a certainement une très bonne raison.

— Oui, mais enfin… Dans les cuisines… c’est étrange tout de même…

— Peut-être s’agit-il d’une surprise à déguster pour la cérémonie.

— A cette heure avancée ?

— Nous verrons bien mon ami… Nous verrons bien… En attendant, restaurons-nous et profitons de nos hôtes.

À la dérobée, le Roi et la Reine appelèrent Pierrot-Guillou éloigné d'eux de trois pas.

— Vous direz à notre fils que l’affaire est entendue, chuchota le Roi à l’oreille du valet de pied penché sur lui.

— Bien Majesté.

Reconnaissant Pierrot-Guillou, Berthe-Conteuse demanda à la Reine sa voisine, si le Prince allait bien. Ce à quoi la Reine répondit qu'elle n'avait pas à s'inquiéter et que son fils se languissait de la journée de demain.

— J’aime mieux ça, dit Berthe-Conteuse en soupirant.

Pierrot-Guillou ayant tourné les talons, le Roi prit la main de la Reine, se leva de son fauteuil, se racla le gosier et s'adressa à la tablée :

— Mesdames et messieurs, nous voici réunis pour le dernier repas commun avant les épousailles ! Avant ce jour tant attendu, il nous était important à mon épouse et à moi de vous signifier combien votre présence nous a comblés et d'approuver les choix de vos pairs quant à vos qualités. Nous reconnaissons que vous êtes toutes et tous des personnes de grande valeur aux talents incontestables !

Avec sourire et retenue, le Roi et la Reine applaudirent leurs convives qui, à leur tour, saluèrent la simplicité de cœur, la bonté, la tolérance et la générosité des souverains.

— J’espère que chacun de vous est satisfait de la tenue confectionnée par nos meilleures couturières et que les essayages se sont bien passés ! ajouta la Reine. J'espère aussi que votre séjour au château fut agréable, malgré le désagrément causé par cette malveillante jeune fille qui, heureusement, n'a pas eu le temps de nuire et de faire aboutir son plan.

Les visages réjouis et les hochements de tête des vingt-neuf répondirent aux souverains qui saisirent leurs couverts pour signifier l'autorisation de souper.

— Excellent appétit à tous ! dit le Roi en plantant son couteau dans une cuisse de pintade.

Les vingt-neuf ne se firent pas prier pour goûter la volaille au fumet délicieux. Les fourchettes cliquetaient sur les assiettes de métal, les verres s'entrechoquaient et les bouches s'ouvraient en grand.

— Eh bien Princesse, vous ne mangez pas ? demanda la Reine à sa voisine qui boudait sa nourriture.

— Non, je n’ai pas faim.

— C’est étonnant mon enfant. Je dirais même que ce manque d’appétit systématique est inquiétant. Jamais, je ne vous ai vue porter un aliment à votre bouche. Vous allez dépérir à ne rien avaler. Vous nourrissez-vous par ailleurs ?

— Eh bien, disons que je mange quand le besoin s’en fait sentir.

— Ah, c’est donc ça ! Ainsi, vous vous sustentez aux heures inhabituelles.

— C’est cela, sourit Berthe-Conteuse. Les servantes ont l’habitude de me monter des plateaux en-dehors des repas et la cuisinière est une artiste qui sait fort bien agrémenter les restes des repas. Je ne manque de rien, soyez tranquille.

— Eh bien ma chère enfant, vous me rassurez sur ce point, même s’il me serait agréable de vous voir avaler ces mets fort goûteux et fraîchement préparés.

— Il est un fait, dit le Roi intervenant dans la conversation. Ma bru doit se nourrir correctement si elle veut pouvoir porter et mettre au monde de vigoureux enfants. N'est-il pas ?

Si fait, acquiesça Berthe-Conteuse. Si fait...

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