3 · Celle qui ne voit rien (2/2)

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« Qu'est-ce qu'ils ont, tes yeux, Deborah ? » Il n'avait pas su empêcher la panique de traverser sa voix. Non pas qu'il ait vraiment essayé, mais s'entendre sonner comme un adolescent en pleine mue lui fait réaliser à quel point il trahit son trouble.Elle n'avait pas répondu.C'est en baissant les yeux, un peu affolé, un peu gêné de la dévisager aussi impudemment, qu'il avait remarqué la canne blanche, une version télescopique, accrochée à la ceinture de son ancien amour.Ils sont assis à une table, sur le pont du bar où se tenait le concert un peu plus tôt. C'est une vieille péniche dont la cale a été reconvertie en salle de concert et le pont en bar, il y a quelques années. C'est là qu'ils s'étaient rencontrés, six ans auparavant.Ses grands yeux bleu naufrage, autrefois tellement profonds, sont maintenant recouverts d'un voile lacté, injecté de sang par endroits. Si on regarde vite, on les croirait blancs, comme révulsés. Il ne distingue quasiment plus ses pupilles. Dévasté, il revoit son regard plein d'étoiles qui dansaient quand elle était heureuse. Si expressif. Elle ne pouvait pas mentir et en blâmait ses yeux qui la trahissaient toujours, même lorsqu'elle cherchait juste à cacher une surprise ou à faire une blague sans conséquence. Avait-elle aujourd'hui gardé le cœur à plaisanter ?« Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ? »Elle lève son visage vers lui, une sorte de platitude désabusée teintant sa voix lorsqu'elle lui répond :« J'ai trop longtemps regardé le soleil.

  • Pardon ?
  • Une éclipse. Celle d'il y a deux ans… Pas si longtemps après notre rupture, d'ailleurs. J'ai regardé tout le spectacle, j'ai vu la lune faire sa maligne devant le soleil, sans protéger mes yeux. Sur le coup, ça ne faisait pas grand-chose, tu vois ? »

Elle s'interrompt, un sourire microscopique, tristement amusé, s'aventure sur ses lèvres lorsqu'elle reprend : « Haha, 'tu vois'. Depuis que je ne vois plus, je me rends compte à quel point ce tic est ancré dans mon langage, et dans celui de beaucoup, mais je ne l'ai jamais combattu… » Elle laisse à nouveau les mots mourir dans sa bouche, l'air ailleurs, puis, vivement, comme pour éloigner une pensée importune : « Bref, ça ne me faisait rien, comme regarder la Lune en pleine nuit, c'était pas douloureux. Rien. Et j'étais un peu ivre. J'arrêtais pas de répéter à ceux qui m'accompagnaient et à qui voulait l'entendre que toutes ces histoires de lunettes pour éclipses, c'était juste un boniment. Une conspiration de médecins corrompus et de pubards sans scrupule… Les pubards ont-ils parfois des scrupules ? Une vaste mascarade pour vendre un objet inutile de plus aux hordes de moutons que nous sommes. Je voulais pas y croire, je claironnais comme une folle en rigolant bêtement dans la rue. Et quelques heures après, j'ai commencé à avoir des migraines fulgurantes, de grosses taches bizarres devant les yeux… En quelques jours, c'était flingué. Les UV m'avaient cramé la rétine et tout le reste avec. J’ai rien vu venir, j’ai pas voulu y croire et maintenant c’est trop tard. Pour tout.

  • Tu te fiches de moi, c'est pas possible…
  • J'aimerais bien. On dirait presque une métaphore poétique, ou même carrément une blague, quand j'explique ça. Mais c'est bien ce qui est arrivé… Heureusement, tout le monde ne m'a pas connue avant, et quand bien même, peu de gens ont ton allant pour me poser la question aussi franchement. Ils se disent sans doute que je n'ai pas envie de parler de ça. Et ils n'ont pas vraiment tort… »

Une soudaine vague de honte lui remonte dans la gorge à l'en étouffer. Il était dans une telle détresse personnelle à la découverte de la cécité de Deborah qu'il en avait oublié toute forme de tact à son égard. Un comble. Mais elle lui parle sans amertume, librement, comme elle l'avait toujours fait… Dans leur vie d'avant.La conversation roule, naturelle, en harmonie avec l'eau du canal qui passe sous eux sans s'arrêter, sans leur accorder un regard. Elle lui raconte le concert qu'il a manqué, il se maudit de s'être laissé embarquer dans cette répète inopinée et perturbante. Il hésite à lui parler de ce qu’il s’est passé avec Chris, un peu plus tôt dans la soirée, puis se ravise en voyant son expression béate. Dans son enthousiasme à retranscrire la musique, elle ferme ses yeux laiteux et sourit si fort, si fort. Elle est tellement belle.« Tu sais, au final, je préfère être aveugle que sourde. T'imagines ? Ne plus jamais écouter de musique ! Ne plus jamais écouter tout court. Ne plus jamais pouvoir ressentir ce plaisir… Avant je croyais que je ne pourrais pas choisir entre les deux, que l'un ou l'autre me tuerait de toute façon. Maintenant que le choix m'a été imposé… je crois que je n'ai jamais vu aussi clairement que depuis que je ne vois plus. Entendre, c'est le plus beau des cadeaux.

  • J'ai rencontré un sourd récemment qui ne serait pas d'accord avec... toi… »

En laissant les mots se dérouler sur sa langue, une étrange sensation l'envahit. Comme s'il n'aurait pas dû dire cela. Comme s'il avait divulgué un secret bien gardé. Il tente de chasser cette sensation qui l'incommode en enchaînant sur un flot de questions. Il se concentre sur Deborah. Sur ce qu'elle est devenue, depuis deux ans. Une part de lui continue d'être mal à l'aise et une voix à l'intérieur prie secrètement pour qu'elle ne revienne pas sur ce qu'il vient de dire avec tant d'insouciance. Après tout, ça n'avait l'air de rien. Ça n'était rien. Il ne comprend pas sa propre gêne.Finalement, son affolement intérieur et dépourvu de sens transparaît tellement dans son attitude qu'elle lui demande avec une pointe d'inquiétude : « Qu'est-ce qui se passe ? Quelque chose ne va pas ? » Une hésitation. « Je te gêne, c'est ça ? Mes yeux… Tu ne supportes pas. »L'inquiétude de Deborah est si éloignée de ses pensées qu'il en est surpris, et met du temps à comprendre ce qu'elle veut dire. Un peu trop de temps. Elle prend son silence étonné pour une affirmation de sa crainte.« Eh bien, désolée de te mettre mal à l'aise, Jésus. » Sa voix est dure, quoiqu'un peu brisée aux bords. Il faut qu'il dise quelque chose. N'importe quoi.« Mais non, pas du tout, je réfléchissais ! À ce que tu disais sur le fait d'être sourd.

  • Bien sûr.
  • Mais vraiment, Debbie, je te jure. Je suis triste de ce qui est arrivé à tes yeux, ça me rend malheureux, sincèrement, et évidemment, en quelques heures j'ai du mal à m'y faire, à l'accepter. Mais je ne suis pas mal à l'aise. Je crois que jamais je ne pourrais me sentir mal à l'aise auprès d'une fille telle que toi.
  • Hum, je te reconnais bien là ! Avec tes grandes déclarations de beau parleur… T'es vraiment insupportable. »

Elle essaie de prendre l'air indigné mais il voit qu'elle s'empêche de sourire. Il laisse échapper un discret soupir de soulagement.« Tu sais, évidemment, tout change quand on devient aveugle. Les repères sont différents, les trajets se font plus stratégiques, les écrans autrefois omniprésents disparaissent brusquement du quotidien… Apprendre le braille, ça c'était terrifiant. Mais génial, quelque part… Et les gens. Surtout les gens, en fait. Parce que tout le reste, avec de la pratique, tu finis par t'y faire. Mais la façon dont les gens te perçoivent, dont ils te parlent… Tu peux pas savoir le nombre de personnes qui haussent la voix quand ils s'adressent à moi, maintenant. Je suis aveugle, pas sourde… Mais après tout, d'une infirmité à l'autre, quelle est la différence, pour eux ? Et puis la conscience de soi, elle varie aussi. Elle se déplace. Tu sais combien j'ai toujours eu besoin qu'on me trouve jolie… ça n'a plus de sens, aujourd'hui. Parfois, ça me reprend, comme une vieille cicatrice qui gratte seulement dans ta tête, parce que quelqu'un l'a négligemment effleurée sans même en avoir conscience. Mais je ne peux me fier qu'au bout de mes doigts pour me rassurer. Et aux autres.

  • Tu es terriblement belle, Debbie.
  • Merci. Je suis bien obligée de faire confiance à tes yeux, maintenant. C'est fou, cet ascenseur perpétuel de confiance et de méfiance envers les autres qu'on lance quand un sens nous fait défaut. Vont-ils en profiter ? En abuser ? Offrir leur aide ? Avoir pitié ? Tu sais jamais, ça. Tu ouvres tes autres sens et tu espères. Le résultat est pas toujours marrant… »

Un sourire amer apparaît sur ses lèvres peintes en rouge sombre. Comment fait-elle pour se maquiller sans s'en mettre partout ? La question, évidemment déplacée, l'attaque frontalement, mais il ne se résout pas à la lui poser.Deborah recelait déjà des trésors de courage et de détermination quand elle avait encore ses yeux, mais la force de la personne qu'il a face à lui aujourd'hui lui coupe le souffle. Lui qui d'ordinaire est si éloquent, ne peut que se résoudre à l'écouter, à prendre en lui tout ce qu'elle veut bien déverser de cette force, qu'il ressent presque vibrer dans l'air qui les entoure. Au lieu de s'apitoyer sur un malheureux sort qu'elle s'est attiré d'elle-même, au lieu de se faire plaindre, ou de mépriser sa propre personne pour son ignorance et son inconscience, elle a juste décidé d'en tirer une sagesse infinie. Dieu est vraiment mort, pour que de telles choses soient encore permises. Ou s'il vit, en tout cas Deborah a décidé de lui faire un sacré bras d'honneur.Perdu dans ses pensées, il ne l'a pas vue se lever. C'est le son de sa voix, un peu cassée, un peu rauque, qui le tire de sa réflexion :« Bon allez, mon doux Jésus. Il est temps pour moi de rentrer. Ça m'a fait beaucoup de bien, de te recroiser. Ce sourire que tu vois, il est pas donné à tout le monde… »Elle lui fait un clin d’œil. Il se lève et la question s'échappe de sa bouche avant qu'il ait pu la retenir :

« Je te revois bientôt ? Tu as toujours le même numéro ?

  • Je sais où te trouver. Au revoir, tendre toi. »

Sa canne blanche déployée, Deborah glisse lentement vers la sortie du bateau, le visage tourné vers un ciel constellé d'étoiles qu'elle ne verra plus jamais, silencieusement. Telle un fantôme de son passé. Il la regarde disparaître. Puis il se rassied et se bat quelques instants avec lui-même, les poings serrés sur ses genoux, les yeux fermés, tournant le dos à la sortie qu'elle vient d'emprunter, pour s'empêcher de la rattraper, de la serrer dans ses bras.Quelques instants et un verre plus tard, il enfonce très, très loin en lui tout son bouleversement, toutes ses questions et toute cette urgence insensée de lui courir après. Il cache tout ça, en boule, dans un coin de son cœur et le recouvre soigneusement d'images du présent. La moue dédaigneuse du barman au huitième cocktail commandé. Les étoiles qui se reflètent dans l'eau noire et mouvante quand il se penche sur le rebord du bateau, un futur brillant et sombre contre un passé devenu flou, qui fuit entre les doigts. Les doigts de cette fille qu'il drague sans y penser, juste pour ne pas penser, de petits doigts osseux, vernis, qui jouent avec les grosses boucles violettes ornant son crâne. Elle rit très fort, elle parle très fort. Tout a l'air faux, chez celle-ci. Ses cheveux, ses dents, ses seins, sa joie. C'est tout ce qu'il lui faut. Il a pris un peu trop de d’étrange et de réalité, aujourd'hui. Autant les faire descendre en feu d'artifices.Les cocktails et les photos mentales se sont associés. C'est tellement efficace qu'il ne sait même pas comment, ni depuis quand il est rentré chez lui. Il se dit, brumeux, qu'il ne sait se soigner que par le plaisir, peu importe où il en trouve. Il essaie de… il chasse les étincelles. Il sourit en approuvant l'expression qui lui paraît étrangement familière, mais sa capacité à se souvenir d'où ça lui vient est entravée par le nuage coloré que forment les cocktails à l'intérieur de sa tête. Il espère vaguement qu'il s'en souviendra demain, l'image lui plaît. Ça pourrait servir dans une chanson… Assise à côté de lui sur son lit, la violette bouclée dont il a encore une fois oublié le nom prend son sourire aviné pour un acquiescement à une question qu'elle a manifestement posée. Il n'écoutait pas. Il regardait juste ses lèvres bouger. Il regardait avec attention. Stocker une autre image, même sans intérêt. On ne sait jamais. Elle se lève, pas complètement assurée sur ses jambes et commence à se déshabiller, souriante, en le fixant droit dans les yeux. Ah, si c'était ça la question, la méprise est bienvenue… Sa robe arc-en-ciel tombe au sol, laissant apparaître sur son corps des dizaines d'oiseaux tatoués, de toutes les couleurs. Elle s'accroche à leurs ailes pour échapper à la tristesse, se prend-il à penser. C'est sympa de sa part de me laisser une place ce soir, pour le voyage…La chaleur bat sous ses paupières, son corps agréablement tendu. Le sexe a ça de merveilleux qu'il ouvre les sens à les faire craquer tout en mettant les pensées en sourdine. Sa main glissée dans les cheveux colorés, il la laisse donner tout son soûl, s'oubliant lui-même dans les ondes de plaisir qui l'envahissent, électrisantes. Puis, avant la fin, il la renverse comme un sablier. Peut-être que comme ça, le temps peut s'arrêter. Ou tourner en boucle. Le moment de penser n'arrivera jamais. Sa langue appliquée, concentrée, au centre d'elle, il écoute ses cris d'heureuse agonie enfler son ego. C'est bien, qu'il prenne toute la place et qu'il écrase ses émotions. Lorsqu'elle se met à frémir il s'interrompt, relevant son visage vers elle. La chambre est sombre, les persiennes filtrent un peu de lune. Et c'est Deborah qui le regarde.Ses grands yeux liquides me regardent, vraiment. Ils me transpercent. Elle me voit ! Elle me sourit, sa bouche pourpre chuchote et gémit. Ai-je rêvé cette rencontre, ces retrouvailles plus tôt dans la soirée ? Ai-je inventé ce nouveau savoir qui m'a dévasté ? Ce monde qui n'épargne rien… ni personne. Je lui rends son sourire, murmure un merci à quelqu'un, peu importe qui. Viens dans mes bras, Debbie, ma petite abeille… Je ne les laisserai pas te prendre tes yeux. Jamais. J'ai pas toujours été parfait, mais je sais que je peux te protéger, tu comprends ? Je suis inconséquent, mais je suis assez fort pour ça. Ton corps m'avait manqué, Debbie. Je l'ai remplacé par des dizaines d'autres. Il est toujours en surimpression. Je sais, c'est indélicat de ma part de te le dire comme ça, mais j'ai plus de filtre là, je…Il laisse son corps mener la danse, sur le point d'étouffer de désir. Plus tard, la tête enfouie entre les seins démesurés de la violette endormie, il garde les yeux désespérément ouverts pendant que le soleil se fraie un chemin à travers le monde en veille. Ses yeux piquent et le brûlent, les larmes chaudes coulent sur les côtes saillantes de la fille. La traîtresse injustice des sens.

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