CHAPITRE XVII - PARTIE I

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Ma chambre est certes plus grande, cependant, elle n'en est pas moins accueillante pour autant. Ce matin, c'est April qui vient me chercher, parée d'une magnifique robe émeraude. Moulant sa physionomie parfaite, j'en suis presque jalouse, mais je suis vite rappelée à la raison. April est une machine idéaliste, créer à fin d'égaler la perfection, un produit aux idées spécifiquement limité de la société.

Cette RAD est sans doute incroyablement éblouissante, mais aussi carrément horripilante. Son fameux muscle facial est constamment tendu pour nous témoigner sa factice bonne humeur. Néanmoins, je ne peux me permettre de lui tenir rigueur de cet aspect de son attitude, puisque celui-ci a été conçu de la sorte. Et puis, je suis ravie de la voir apparaître au seuil de ma porte plutôt que l'écrasante Lolita.

Seulement, le silence est de courte durée. Mon entraîneuse m'attend à la cafétéria, une clope et les yeux rivés sur le poste de télévision qui dépeigne un documentaire sur les paysages du Clan 7, Donsli. Elle parait émerveillée par les interminables plages de sable blanc de cette île tropicale. J'y suis allée une fois en vacance avec mon ancienne famille adoptive. Mes souvenirs de ce séjour ont une saveur très délicate et prospère. Une période de ma vie où tout s'emboitait sans désagrément vers la destination promise.

Ses poumons s'imbibent sérieusement de sa dose de nicotine quotidienne, elle ne s'attarde pas à s'embraser dans l'intention de déclencher ma nervosité. Par sa seule présence, cette femme détient le don miraculeux de m'agacer.

  • Coucou mon canard ! Prête pour le programme de ce matin ? Je vais faire brûler tes petites fesses ! révèle-t-elle bondissant sur moi pour me claquer le derrière.

Ignorant son commentaire puéril sur mon physique, je ne m'attendais guère à un geste aussi déplacé de sa part. Médusée, je demeure de pierre pendant quelques minutes. Des paires de giffles se perdent, son attitude inappropriée n'est pas la raison de mon dégonflement. Mais cette femme n'a pas intérêt à recommencer.

Après m'être servi un copieux petit déjeuner, je m'avance et prends place sur une table, l'humeur broyée, captant avec soin de la distancer.

  • Alors comme ça maintenant, tu penses qu'en m'évitant, je m'arrêterai de papoter ? On peut dire que tu ne perds jamais espoir. Tu m'impressionnes. Enfin pas tant que ça, jacasse-t-elle tout traversant de ses bottes sales la surface des tables pour me rejoindre.

Je dois faire face à ses semelles devant mon nez lors de mon repas. Elle s'accroupit pour essayer d'atteindre l'attention de mes yeux. Je ne daigne l'entrevoir et continue à manger. Elle ne m'empêchera pas d'avoir ma ration de sucre ce matin.

  • Ma nature curieuse ma susurre d'aller assister à l'entraînement de tes petits copains. À travers les années, j'ai toujours observé de très bons éléments participer aux jeux. Mais eux, c'est vraiment une autre histoire. Ils ont ce truc, tu sais. Cette détermination qu'on pourrait mettre à toute épreuve sans trouver le moyen adéquat de faire vriller la tour, atteste-t-elle avec entrain.

J'avais complètement oublié ce détail... Quand mon échec a été annoncé, je dois reconnaître ne pas avoir focalisé mon attention sur la désignation des jumeaux dans la liste des noms. Dorénavant que je suis face au fait accompli, une amère secousse s'abat sur mon estomac. Je pétris mes mains scindées par l'angoisse.

  • Que suis-je affreuse hein ! J'avais oublié que deux d'entre eux sont des amis! Mais oui, les jumeaux t'ont protégé en prison avant que tu essayes de dégommer l'un d'eux, non ? M'interpelle-t-elle en connaissant tout à fait la réponse. On peut sans détour te nommer prodigue de l'amitié toi hein ! Comment remercier vos potes ? Laissez tomber les cadeaux, rien ne vaut la recette miracle de la mort ! Parfois, j'apprécie ta façon de penser, déclare-t-elle en mimant une sorte d'admiration. Ça va être sympa vos retrouvailles dans l'arène. Je suis convaincu qu'ils ont hâte de te revoir pour t'arracher la tête, mon canard.

La culpabilité s'étend sur les parcelles de ma peau me transvasant de frissons. Sur ce point, Lolita n'a absolument malheureusement pas tort. Il m'est interdit de contrer leur colère qui est sans doute titanesque. Mais iront-ils jusqu'à me tuer pour assouvir leurs pulsions de vengeance ? Je doute de la motivation de Jayce, il n'est pas improbable que son amour pour moi languisse toujours en lui. C'est une arme en ma faveur que je ne peux m'abstenir de considérer pour la suite...

Ceci n'est pas une excuse, mais je venais brutalement de perdre mon fils et la vengeance est la seule à s'être prosternée à moi en bonne et due forme. Je me voyais mal faire mon deuil en prison, durant quatre autres longues années sans que le réel coupable ne finisse la corde au cou. Il me fallait réagir.

Ai-je des regrets ? Oui. Recommencerai-je ? Sans aucun doute. Car dans ma vie malgré les soi-disant bon ou mauvais choix que j'ai cru prendre, les remords m'ont poursuivie sans relâche. Alors, pourquoi me soucier de ceux qui me rattraperont ?

Je ne suis pas encore dans la tour que j'ai déjà des ennemies de taille. Mon départ pour l'enfer est plus imminent que je ne l'imaginais.

Je vois, tu songes aussi comment ils vont en finir avec toi. Ça va être grandiose, s'extasie Lolita émerveillée par l'idée d'une telle scène.

Ses doigts s'agrippent violemment à mon visage. Surprises, mes émotions gravissent imperceptiblement la falaise de la frayeur, je n'ose répondre et demeure stoïque. C'est la deuxième fois qu'elle me touche.

  • Du grand spectacle ! Si tu veux pouvoir riposter à leurs attaques, il va falloir faire plus d'efforts, achève la noiraude en montrant toutes ses dents.

Impitoyable, c'est le mot que j'utiliserai pour définir chaque exercice entamé, aujourd'hui. Nous avons fait une séance de tire, mais le résultat de mon application ne fut très concluant. J'étais d'après Lolita « pire que le gosse de l'année précédente ».

Au-delà de ces derniers jours, il m'attend d'innombrables péripéties et incidents à devoir contrer. S'il fallait que je m'épuise jusqu'au sang pour avoir une chance de pouvoir survivre, une seconde à l'intérieur de la tour, je le ferais. Mon corps me fait, cependant, bien comprendre, à coup de maux dans mes nombreux muscles et parties le constituant que je le pousse à bout. Je suis à des millions de kilomètres d'être à la mesure de rivaliser ne serait-ce qu'avec Jade...

À la sortie de ma douche April me donne une nouvelle tenue, évidemment celle-ci est blanche. La Rad me propose de me coiffer en m'incitant à m'asseoir devant le miroir. Je ne m'offusque face à sa charmante offre et lui laisse le champ libre, sans pour autant parvenir à me détendre sous les allées et retours de la brosse. Elle doit sentir ma raideur, car dans de sa voix liquide et suave, elle tente de m'apporter calme et sérénité :

  • Tu sais Lolita est particulièrement brutal et austère, envers toi. C'est la première fois depuis des années que je la vois aussi rude avec un candidat. C'est peut-être un bon signe.

Un bon signe ? Elle se fiche de moi là ? Que suis-je censée lui répondre ? Il est normal qu'elle défende sa maîtresse. Ne voulant la contrarier, par mon avis bien opposé, je glisse dans le sens de sa vague. Il est impensable de subir les attaques du robot en plus de ceux de Lolita.

  • Ça reste compliqué d'entretenir une bonne relation avec elle, déballé-je avec finesse.
  • N'oublie pas qu'elle semble être la seule personne qui peut t'apporter un tant soit peu d'aide. Ne te la mets pas à dos. Accorde-lui un peu de ta confiance et elle s'empressera de le faire en retour, me conseille April avec conviction attendrissante.

J'en doute fortement. Comment un être aussi froid pourrait considérer le partage de sa confiance avec un autrui ? En plus avec moi ? Je ne suis pas du tout prête à assumer les conséquences d'une bienveillance à son égard. La trahison est une expérience de choix que je ne souhaite renouveler à l'avenir.

- Voilà, j'ai terminé, déclare-t-elle un sourire encore plus large que le précédent inscrit sur son visage.

April m'avait tressé de manières très originales. Je la remercie et elle s'empresse de me guider vers la seconde étape de la journée: la projection.

Mon entraîneuse nous attend patiemment assise au contrôle de trois ordinateurs. Aucun lit ou autre chaise comme dans la seconde épreuve de ma sélection. Je souhaite la questionner, mais je n'en ai pas le temps, car Lolita prend immédiatement les devants. Elle entame son explication les yeux rivés sur son ordinateur:

  • La dernière fois que tu as été confronté à une technologie similaire, c'était pendant la deuxième épreuve, me rappelle-t-elle. Ici, ce sont des systèmes distincts que tu vas devoir expérimenter. Je vais évaluer tes capacités lors d'un test pour voir ce qui reste à améliorer. En réalité, c'est aussi simple que cligner des yeux. La projection te propulse dans un lieu qui n'obéit ni au temps ni à l'espace de notre réalité, celle-ci te renvoie dans un milieu n'existant pas. Ce sont des exploitations électriques et codes très spécifiques très complexes, m'explique-t-elle en ne paraissant qu'effleurer la surface du sujet. À la seconde épreuve, l'espace utilisé était ton cerveau. En somme, cela est bien plus dangereux, car nous ne possédons d'emprise totale sur cet organe. Nous ne servons simplement d'une région du cerveau et nous lui soumettons certains choix qui engendrent de multiples réactions. Il tient ainsi uniquement qu'à toi de faire les bons.

Tapotant frénétiquement sur son clavier, elle finit par poser son regard sur moi et interrompt, soudainement, son activité. Les yeux ronds, elle bondit de sa chaise et se précipite sur April, debout derrière moi depuis le début de notre entrée dans la pièce. Lolita l'empoigne par le bras.

  • Qu'est-ce qui te prend tout d'un coup ? l'interroge-t-elle semblant se contenir pour ne divaguer vers la colère.
  • Pardon, mais je ne comprends pas ce que tu veux dire Lolita.
  • Eh bien tu devrais ! Ne le lui refait plus jamais cette coupe, la réprimande-t-elle avec d'une fermeté glaciale. Tu n'as pas le droit d'entreprendre autant de liberté avec elle, sans ma présence.

C'était la première fois que j'entends mon entraîneuse lui parler de la sorte. En temps ordinaire, la jeune femme use d'un ton sobre et amical et n'ose réellement hausser la voix en s'adressant à la jolie blonde. Et comment savait-elle que c'était la RAD qui m'avait coiffé ? J'aurais très bien pu me la faire moi-même, non ? Sa réaction me remplit de confusion.

Elle lui lâche finalement le bras et me heurte brutalement dans son passage. Je ne peux autrement la qualifier de sale garce prétentieuse.

  • Retire-moi ça et mets-toi au milieu de la pièce et patiente, m'ordonne -t-elle.

Ma capacité de maitrise commence sévèrement à se limiter. Seulement, en explosant je lui apporterai sur un plateau une millième opportunité de critiquer ma personnalité. Je m'exécute avec réticence.

Il ne reste plus que six jours, pensé-je.

Écoutant à la lettre le plan de Lolita, me supervisant depuis le poste de contrôle, je me maintiens immobile à l'endroit indiqué. Je ne sais absolument pas à quoi cela rime, mais cette séance promet d'être tumultueuse.

Soudain, une longue fissure noire apparait en face de moi, une brèche reluisante se tortillant dans tous les sens. La pièce entière a disparu en une fraction de seconde. La projection vient de commencer. Puisqu'aucune autre indication ne m'a été donnée pour cet exercice, je laisse la priorité à mon instinct et m'approche prudemment de la fissure dodelinant. J'y tends lentement une main et je suis happée.

Complètement déboussolée, il me faut un petit moment pour me repérer. Mes jambes sont émergées dans une eau clairvoyante et mes yeux aveuglés par un soleil irritant, ne parviennent à s'ouvrir.

Rien de très étrange jusque là, sûrement ai-je atterri dans un milieu aquatique. Quand mes yeux peuvent, enfin, contempler leur environnement avec certitude, je peux confirmer être en mer. Heureusement, j'ai mon fond, non que je ne sache pas nager, mais c'est bien plus rassurant. Étonnamment, ni la peur ni l'angoisse ne m'assaillent. Par contre une grande lassitude envahit le moindre de mes membres. Le ravissement de ma vitalité constitue un abcès dont je ne sais apprivoiser. Ce n'est sans doute pas un bon signe connaissant l'impitoyable Lolita.

Quelques vagues s'éclaboussent contre mon torse, la mer souffre d'une impatience agitée. J'entame ma quête s'adressant à regagner la terre ferme, seulement celle-ci s'avère inexistante, aucuns environs parcourus ne révèlent sable blanc, terre mouillée, ou galets ronds. Les termes émergent, je me balade dans un océan sans fin. Les vaguent deviennent de plus en plus fréquentes et fortes, augmentant ma difficulté à me déplacer.

Au loin, je discerne une forme floue et grise. Au début, celle-ci se dessine de manière très abstraite, mais ce rond, non plutôt, ce triangle s'approche progressivement de moi en décuplant sa vitesse. Plissant les yeux, je tente de distinguer ce qui arrive à moi... Ha, je vois ! Le doute s'émancipe, bien que son portrait ne me soit apparu que dans les livres, c'est en est fait un requin.

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