Chapitre 4, veste contre écharpe

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Le festival fut épique. Le stand ne désemplissait pas de la journée, et ce jusqu’au lundi soir. Même à tour de rôle, les filles eurent du mal à prendre du temps perso pour faire leur propre visite du festival. Les fans posaient mille-et-une questions sur le Lore de War Of Dragons, harcelant Morgane qui était la principale scénariste du jeu. La démo plut énormément et les six ordinateurs proposés tournèrent à plein régime les quatre jours entiers. Le niveau bonus, un die -and-retry particulièrement difficile, en rendit furieux plus d’un. Il y a eu une démonstration générale le dimanche à l’auditorium. Morgane poussa le jeu dans les retranchements qu’elle avait créé pour présenter un gameplay approfondi. Le présentateur se moqua gentiment d’infocorp-gaming et leur marque de fabrique plutôt insolite de montrer un jeu à la définition graphique médiocre, préférant laisser le joueur découvrir par lui-même la beauté du jeu le jour de sa sortie. Quelques rares images de WOD en haute définition trainaient sur internet pour appâter la clientèle, mais rien de plus.

Lorsqu’il fallut tout ranger, les filles n’en pouvaient plus. Nora et Morgane n’avaient qu’une hâte, virer leur masque hermétique. C’était l’inconvénient de ces gros évènements. Pour des soucis de sécurité, tous les alphas et omégas devaient soit attester de la prise d’un inhibiteur soit porter un masque. Porté quelques heures, il était supportable, cinq jours étaient un enfer. Même pour les masques haut de gamme que toutes les deux possédaient. Nora en avait des boutons sur tout le pourtour de la bouche.

— Prenez deux jours, on se revoit toutes jeudi, lança Nora à la sortie de l’aéroport.

Des soupirs soulagés lui répondirent et chacune se traina avec plaisir jusqu’à ses pénates pour ne plus en sortir. Si elles avaient bien un point commun, c’était leur tolérance limitée aux autres êtres vivants. Toutes les cinq avaient vu assez de monde pour six mois.

Morgane dormit le mardi entier et ne s’occupa de rien d’autre que son estomac. Sasha en fit de même et repoussa au lendemain l’invitation de son amie à boire un café.

— Comment ça se fait que tu sentes l’alpha comme ça ?

— Ah je n’aurais pas cru que tu le sentirais ! C’est la veste d’une collègue.

— Oh ! Je veux tout savoir !

Rachelle était une commère indécrottable. Souvent l’apanage des omégas angora. Si un sourire de travers pouvait la faire jaser des heures, savoir sa meilleure amie portant la veste d’une collègue était comme découvrir un trésor caché. Et là ! il s’agit de la veste d’une alpha ? Sasha n’en aurait pas fini pour la satisfaire. Elle lui raconta donc au détail prêt tout ce qui s’était passé depuis son arrivée à Infocorp-gaming. Rachelle fut très déçue par la description de cette collègue tout à fait exécrable.

— Non je t’assure ! Étrange oui, mais, je sais pas… je l’aime bien.

— Elle peut littéralement pas te sentir et toi tu l’aimes bien ?

— Exactement… Eh !

Sasha s’appuya contre la vitre, ses oreilles outrées dressées sur la tête.

— Qu’est-ce qu’elle fout avec mon écharpe ?!

Elle se leva en trombe, plantant là son amie incrédule.

— Mon écharpe !

Morgane sortait d’une épicerie, le nez enfoui dans l’agréable tissu pourpre. Elle leva des yeux très étonnés vers Sasha qui l’apostrophait., oreilles plaquées vers l’arrière, queue ébouriffée. Elle faillit rire.

— Ça fait deux mois que je la cherche partout ! Rends-la-moi !

— Non.

Sasha allait répliquer, mais la réponse si incongrue lui coupa la chique.

— Comment ça, non ?

— Non.

— Mais c’est mon écharpe.

— Oui.

Quelle conversation absurde ! Sasha cherchait une réponse acerbe à lui rétorquer, mais Morgane la devança.

— Rends-moi ma veste.

— Non.

Sasha lui tourna promptement le dos et retourna au café. Morgan se contenta de sourire et s’en retourna chez elle.

— Alors ?

Rachelle avait simplement vu l’échange et le sourire moqueur de la grande nana avant de partir l’intriguait.

— Elle t’aime bien.

— C’est elle.

— Qui ?

— Morgane.

— Ah ! Désagréable, mais canon.

— Mmh. J’aimerais bien voir son animal.

Rachelle s’adossa à sa chaise en scrutant son amie. Entre son ton pensif et la veste qu’elle gardait sans raison, du moins aucune qu’elle n’ait voulu avouer, il y avait anguille sous roche. Sasha n’était certainement pas le genre d’oméga à papillonner autour des alphas quand bien même elle était en chaleur. Or, porter l’odeur d’un alpha était… habituellement un acte sans équivoque.

Le jeudi, le silence était de plomb. Morgane portait l’écharpe, Sasha, sa veste. Emilie et Cléo se lançaient des regards et des haussements d’épaules à coup de « qu’est-ce qui leur arrive » et de « va savoir ». Même chose le vendredi. Les deux collègues tentèrent de tirer les vers du nez à leur petite oméga qui garda un silence obstiné. Si elle était affable comme à son habitude, la seule évocation de Morgane lui faisait plaquer les oreilles. Les deux copines s’étaient habituées à la lecture corporelle animale et trouvaient ça presque plus simple à comprendre qu’un bêta. Elle se demandait parfois si Morgane trahirait plus facilement ses pensées si elle aussi affichait sa queue et ses oreilles. D’ailleurs en deux ans elles n’avaient jamais vu sa forme animale et doutaient qu’il s’agisse d’un chien. Nora avait beau la traiter de cabot, le terme sentait l’insulte à plein nez.

Lundi suivant, pas d’amélioration. Nora passa déposer quelques papiers sur le bureau des filles et lança un regard interrogateur à Emilie qui lui répondit d’un haussement d’épaules impuissant.

Mardi. Mercredi. Jeudi. « Bureau ! » Morgane soupira et se leva. Suivie de Sasha.

— Il est où le problème !

— Morgane ne veut pas me rendre mon écharpe.

— Pardon… ?

Nora passa la main sur son visage s’efforçant de ne pas rire.

— Sasha ne veut pas me rendre ma veste.

— Quoi ? Mais c’est toi qui ne veux pas me rendre mon écharpe !

— Mo, rends-lui son écharpe.

— Non.

Pourquoi cela n’étonnait-il pas Nora ?

— Est-ce que tu peux nous laisser Sasha s’il te plait ? je m’en occupe.

Celle-ci sortit en réajustant crânement sa veste. Elle faillit aller jusqu’à lui tirer la langue, mais se ravisa.

— Je peux savoir pourquoi tu ne veux pas lui rendre son écharpe ?

Morgane garda un silence entêté. Nora écarquilla doucement les yeux comprenant réellement ce qui se passait.

— Tu sais que si elle te rend ta veste ce sera comme avoir son écharpe ?

— Mmh.

— Mo je vais me fâcher !

Morgane fronça le nez et finit par grommeler quelque chose d’inintelligible. Nora se contenta de la chasser d’un geste avant de retourner derrière son bureau.

De retour à son ordi, Morgane n’accorda pas un regard à Sasha. « 19 h ». Elle ferma son ordi et s’en alla.

Sasha avait apporté du poulet frit et de la bière. Chacune mangea de son côté sans s’adresser la parole. L’une jouait, l’autre était enfoncée dans le canapé devant un film. Morgane jetait des coups d’œil réguliers. Il fallait admettre qu’elle s’était habituée à voir le poil blanc du canidé casse pied. Elle s’agaçait moins de l’apprécier d’ailleurs. Morgane était un animal d’habitude.

— Rentre, tu t’endors.

C’était leur limite tacite. Sasha s’étira bruyamment, fit un brin de ménage en débarrassant leurs déchets.

— A d’main

— Mmh.

Sasha s’en alla dans un regard pour Morgane qui jouait encore. La veste toujours sur son dos. L’écharpe toujours au coup de Morgane.

Il en alla du même cinéma pour les deux semaines suivantes. Elles ne s’étaient pas rendu leurs vêtements respectifs et ne semblaient pas décidées à le faire. Nora n’avait pas insisté, trouvant que la situation tournait néanmoins de façon fort intéressante. Elles en étaient même venues à rentrer ensemble le soir. Ni Cléo ni Emilie n’osa relever de peur de rompre cet équilibre instable. Elles aussi se délectaient de leurs querelles absurdes, se sentant comme deux fans se gavant de popcorn devant un sitcom.

Les soirs passants, les silences obstinés chacune s’occupant de son côté s’étaient transformés en querelles acharnées sur Zombies4U, puis en chamailleries bienveillantes. Elles avaient pris l’habitude d’alterner la charge du repas et avaient levé le pied sur la bière et les commandes de poulet frit.

— T’aimes le gomasio ?

— Mmh.

Morgane ne changeait pas pour autant. Sasha lui déposa son bol de salade composé au bureau, tandis qu’elle retourna sous son plaid.

— Bordel ! Tu m’énerves à me tuer dès l’entrée sur la map !

Morgane avait brusquement pris sa tête de loup, les babines retroussées et les griffes serrées sur sa manette. Sasha leva vers elle des yeux à la fois surpris et émerveillés. Un magnifique loup gris. Pas de poils hirsutes, pas de gueule écumant, comme elle l’imaginait, mais un pelage fourni et soyeux.

— Tu es un loup gris ?

Morgane reprit sa forme humaine au moins aussi surprise que Sasha. Elle n’avait certainement pas l’habitude de déraper devant le regard d’autrui. Excepté Nora. Vieille habitude entre elles.

— Louve d’argent.

— Pourquoi d’argent ? Ton pelage est presque noir.

— Tu n’as vu que ma tête.

Sasha rougit un peu.

— Le reste de mon poil s’éclaircit. Loup d’argent n’est pas que le nom de ma robe, cela dit. Je suis une sous-espèce rare, Canis lupus aregentum. Plus grande et plus robuste. Un odorat plus performant, mais une ouïe médiocre.

— Moi je suis une vulpes lapogum.

Sasha pinça les lèvres. Pourquoi lui avait-elle dit ça !

— Une Renarde des neiges. Il me semblait bien que tu étais un petit canidé.

L’ayant distraite, Morgane fit une combinaison de touches triomphales, tuant Sasha d’un magistral « head shot ». La queue ébouriffée et le regard outré, Morgane lui adressa simplement un sourire moqueur. Sasha rougit et enfouit la tête dans sa veste d’emprunt. Il y avait, dans la rareté de ces moments, quelque chose qui la ravissait. Peut-être ne voulait-elle pas que Morgane lui rende son écharpe. Elle n’aurait alors plus de raison vaguement légitime de venir chez elle.

— Tu veux regarder un film ?

Morgane jaugea Sasha une seconde, mit son jeu en pause. Elle poussa la queue blanche sans ménagement et s’assit à côté de la renarde.

— Choisis.

Chaque matin, Cléo, Emilie et Nora, guettaient l’arrivée de Sasha et Morgane. Elles soupirèrent en voyant Sasha arriver seule et retournèrent à leur tâche. Un petit pari un peu mesquin courait entre elles. Si Cléo et Emilie étaient persuadées que ces deux sauvages sortiraient ensemble avant la fin de l’année, Nora ne mettait aucune foi dans sa vieille amie. Trois mois étaient bien trop peu pour qu’elle lève la griffe. L’éternité était bien trop peu, même.

— Ça vous dit une soirée gaming demain soir ? proposa Cléo en milieu d’après-midi.

— Ouais grave, on pourrait se faire une brigade complète sur WOD si Nora est chaud ! surenchérit Emilie.

Sasha leva les yeux vers Morgane avant de se tourner vers elles.

— Je propose qu’on fasse ça chez Morgane.

Cléo et Emilie furent surprises de voir leur grincheuse collègue pouffer sans même contredire Sasha. Peut-être avaient-elles gagné leur pari ?!

— Tu vis chez Morgane pour nous inviter comme ça ? railla, Cléo.

— Nope. Elle me doit juste une écharpe.

Décevant. Elles se lancèrent un coup d’œil admettant que pour le moment le pari n’avait pas bougé.

Nora s’avéra très emballée par la soirée et une fois n’était pas coutume, l’alcool était prohibé. On serait là pour jouer. Lorsque Morgane entendit son interphone à 19 h tapantes, elle ne soupira pas, certaine qu’il s’agissait de Sasha.

— Chez moi. Quand même.

— Chez moi c’est trop petit.

— Mmh.

Morgane récupéra les paquets de chips que Sasha lui tendait et les disposa sur la table. Nora ne tarda pas, entrant sans un regard pour la mine faussement agacée de Morgane. Sous son allure apprêtée avec de beaux cheveux noirs relevés en queue de cheval haute et un élégant tailleur rouille, elle était une indécrottable geek et passait presque autant de temps que Morgane derrière des écrans.

— Je vous dis tout de suite, je prends le personnage de foudre.

Élégante, geek, et autoritaire. Elle était devenue cheffe de projet de WOD en évinçant habilement son prédécesseur, montrant à ses supérieurs son efficacité. Management, relations humaines et organisations étaient au moins autant son dada que le numérique. Association rare, dira-t-on. Nora avait terminé son coup de maitre en présentant Morgane pour prendre la suite de son poste. Ce chien mouillé qu’elle aimait comme une sœur s’asseyait sur la fortune de sa famille sans rien faire de sa vie, gâchant son potentiel de développeuse en se contentant de lire les racines des jeux auxquels elle jouait toute la journée.

— Désolée pour le retard ! s’exclama Emilie en passant la porte tout à fait essoufflée.

— Quand il s’agit de boire, t’es pourtant la première, se moqua Cléo arrivée à peine une minute avant.

On s’installa bruyamment autour de la table, les unes à même le sol, d’autres sur des coussins, ou avachies sur le canapé. Morgane trônait sur son fauteuil de bureau, regardant l’assemblée d’œil, somme toute, intéressé. C’était amusant de voir ses collègues de cette façon, s’affairant autour de leur ordi portable, installant casques, souris et tablettes refroidissantes.

— Alors, annonça Nora en maitresse de cérémonie, clairement Sasha tu es faite pour le perso de glace.

— Tout ça parce que j’ai le poil blanc.

— Tu veux changer ?

— Non.

— Haaaan…

— Toi aussi t’as vu… ? fit Cléo en donnant à coup de coude à Emilie.

— Quoi ? s’enquit Sasha.

— Tu as fait ta Morgane. Vous passez trop de temps ensemble toutes les deux.

Sasha leva les yeux vers Morgane sans trop savoir quoi répondre. Elle n’avait en effet pas mis les pieds chez elle pour faire autre chose que dormir et laver ses fringues. Morgane se contenta de hausser les épaules. C’était si simple d’être elle. Elle disait surement : « je m’en moque » ou « ce n’est pas ma faute » ou encore « ce n’est pas tes oignons ». Qui savait ? Son mutisme ne cessait de l’étonner. Les alphas, même récessifs, avaient tendance à être des leadeurs dans leur domaine. Naturellement plus performants que les bêtas, ils étaient plus charismatiques, s’appropriant les filières de décision. Nora était pour elle un excellent modèle de l’alpha type.

— Mo tu veux quoi comme élément ? demanda celle-ci.

— Ce que tu vas décider.

— Ok, Cléo ? Emilie ?

— moi vent, répondit la première

— Terre.

Il restait donc le personnage de feu pour Morgane. Maintenant que la réparation des cinq personnages d’une brigade était faite, elles pouvaient se lancer à la conquête de l’Hephian. Chips, verres de coca, cacahouète, cochonneries après cochonneries, les niveaux des personnages montaient et toute résistance étaient réduite à néant. Certes WOD était leur création, mais cela n’enlevait pas le plaisir de pousser le jeu et le gameplay dans ses retranchements. Elles découvraient parfois des combinaisons rendues possibles par certains algorithmes auxquels elles-mêmes n’auraient jamais pensé.

Lors d’une pose, Morgane et Nora remplissaient les assiettes tandis que Sasha et Cléo en profitaient pour faire une pause toilettes.

— Dis-moi la vérité, c’est quoi cette histoire d’écharpe ?

— Qu’est-ce que tu veux que ce soit ?

— Tu aimes bien son odeur admet-le.

— Tu sais qu’elle ne sent rien.

— Morgane !

L’intéressée soupira, jetant le sachet de chips qu’elle venait de vider.

— D’accord, j’aime bien cette oméga.

Si peu ! C’était frustrant. Nora hésitait entre la dépecer ou l’enlacer. Elle décida de la laisser tranquille et se contenta de lui tapoter fièrement le haut du crâne.

— Brave bête.

Les yeux rouges et les bouches bayant aux corneilles, les collègues dirent au revoir à Morgan vers 3 h du matin. Tout le monde était parti sauf Sasha qui finissait de laver les derniers bols. Morgan l’attrapa par le col bacs alors qu’elle passait la porte. Elle dézippa sa veste, récupéra l’écharpe pourpre planquée sous le vêtement et la poussa dehors. Seule dans le couloir, Sasha rit toute seule. « tu te crois où toi ? Ça, ça reste ici ! ».

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