Chapitre 3, Play, eat, sleep, repeat

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— Non !

Morgane avait sorti les crocs, Nora s’en moquait parfaitement.

— T’as pas le choix. Ce soir tu sors avec ton équipe.

— Mais…

— Je ne veux pas entendre tes jérémiades.

Morgane sortit en claquant la porte. Se rassit lourdement sur son siège.

— Alors t’as pas eu le choix ce soir, hein ?

Emilie la regardait en diagonale par-dessus ses écrans avec un sourire largement moqueur.

— Mmh

— Qu’est-ce qu’il y a ce soir ? demanda Sasha en levant à peine les yeux de son propre écran.

— On est vendredi. Nora veut boire, expliqua Cléo. Parfois elle force Morgane à se joindre à nous. Du coup Morgane fait la gueule. Mais t’inquiète, après deux bières elle aura oublié.

Morgane se contenta de lever les yeux aux ciels et se replongea dans la structure du niveau bonus.

Le bar se trouvait à vingt minutes à pattes de chez elle. Morgane ne se pressait pas vraiment, les mains enfoncées dans sa veste fétiche. Le bar. Il n’y avait pas pire endroit pour être envahi d’odeurs insoutenables d’alphas en rut et omégas en chaleur. La dernière fois que Nora l’y avait forcée, elle avait fini avec une migraine pour trois jours. Elle se planta devant l’entrée relativement sobre. Une simple porte d’acier trouant un mur en pierre sans fenêtres. Au-dessus brillait un seul néon : « Sentless Bar ». On aurait dit une entrée de strip club.

— Tu avais tellement hâte que tu es là en avance ?

Nora se coulait d’un taxi avec son élégance animale habituelle. Une jolie robe noire à strass, cintrée d’une ceinture en cuir retourné bleutée assortie à ses escarpins et son maquillage.

— Va chier sale chat de gouttière.

— Clébard mouillé !

Morgane sourit.

— C’est nouveau ?

— Ouais. Tu vois que je t’aime !

— Ouais.

Les trois autres ne tardèrent pas à arriver et Morgane nota que Sacha venait de la même direction qu’elle. À pied elle aussi.

L’intérieur du bar était ingénieux. Cinq salles hermétiques, le plafond troué de puissantes hautes. Aucune odeur. Morgane laissa son masque dans son sac. La table était centrée par deux tireuses à bière et au fond se trouvait un frigo avec des bouteilles de vin. Tout était pensé pour ouvrir la pièce le moins possible.

Par rapport à ses collègues, il fallut quelques pintes supplémentaires à Morgane pour se détendre réellement. Elle s’intrigua de la familiarité de Sasha envers Cléo et Emilie. Elle n’avait pas remarqué que les trois filles s’entendaient si bien. Les rires et les moqueries allaient bon train.

— Bon alors Mo, c’est quoi ton problème, là ! articula, Emilie.

Morgane sourit largement. C’est vrai qu’elle ne l’avait jamais dit, puisque ses collègues ne le lui avaient jamais demandé.

— Quelqu’un a du parfum sur soi ?

Nora sortit un flacon de son sac sous l’œil inquisiteur de son amie.

— Quoi ? Je n’aime pas non plus sentir l’oméga en chaleur. Sans vouloir t’insulter Sasha.

-- Je comprends. Vous puez aussi quand vous êtes en rut.

Nora éclata de rire tandis que Morgane sortait son masque hermétique et versait un peu de parfums dans un petit flacon appendu au masque.

— Tiens, garde ça sur le nez tant que tu peux.

Emilie enfila le masque, grimaçant déjà de la forte odeur de parfum.

— Je crois que tu comprends mon problème.

Si les bêtas pouvaient être légèrement attirés par les phéromones des omégas lorsqu’ils étaient en chaleur et se sentir sexuellement stimulés, c’était parfaitement inconscient. Leur odorat n’était pas en mesure de les discerner. Pour autant, Cléo et Emilie savaient que les choses fonctionnaient différemment pour les alphas.

— Tu essaies de nous dire que t’aimes pas les omégas parce que t’aimes pas leur odeur ? demanda Cléo.

— Pas tout à fait. J’ai un odorat extrêmement sensible et toutes les odeurs confondues me sont désagréables, mais oui, sans vouloir t’offenser Sasha, un oméga en chaleur pue atrocement.

Emilie hochait la tête, commençant à avoir mal au crâne. Elle ôta le masque et harnacha Cléo qui protesta vivement.

— Souffre un peu toi aussi. Soit compatissante.

La discussion autour de l’odorat de Morgane s’arrêta là et l’on reprit les conversations badines, les humours graveleux et la boisson. Sasha était assise en diagonale de Morgane et lui jetait quelques coups d’œil à la dérobée. Elle comprenait maintenant. Pour autant la performance de la truffe de Morgan l’intriguait réellement puisqu’aucun alpha ne l’avait jamais sentie elle. Elle eut soudain honte de l’avoir incommodée toutes ces soirées passées dans son appart. Lui empuantir son havre de paix ! Elle avait même pris une forme semi-animale, dégageant forcément une odeur corporelle plus marquée. Morgane se questionna sur les joues rouges de Sasha et ses yeux d’or piteusement tombés sous la table.

On sortit du bar titubantes. Cléo, Nora et Emilie partagèrent un taxi, tandis que Morgane assura qu’elle raccompagnait Sasha puisqu’elles habitaient dans la même direction.

— Tiens.

L’oméga regarda la veste que lui tendait Morgane. Il lui restait encore assez d’esprit pour se dire qu’elle ne pouvait pas la prendre, elle allait y mettre son odeur.

— Tu grelotes.

Morgane ne la laissa pas protester plus, posa la veste sur ses épaules et commença à marcher. Sasha finit par enfiler les manches de la veste, interloquée par son insistance puis lui emboita le pas. La veste sentait bon. Cette odeur légère, discrètement sucrée qu’elle connaissait à Morgane. Elles marchèrent sans échanger un mot jusqu’à l’immeuble de Sasha qui, constata Morgane, était mitoyen du sien.

— Ça va aller ?

— Oui, oui, ne t’en fais pas. Je laverais ta veste avant de te la rendre !

— Non !

Morgane se détourna et s’éloigna vers son propre immeuble.

— À demain.

Sasha poussa la porte de son hall d’entrée jusqu’à ce que les mots de Morgane atteignent réellement son cerveau. Demain ? Mais on était samedi.

Demain fut rude et pâteux. Morgane n’eut pas le courage de se trainer en dehors de sa couette pour une autre raison que brancher son ordi portable et la tablette refroidissante. Elle tapota un message rapide sur son téléphone en attendant qu’il s’allume.

« WOD ? »

La réponse ne se fit pas attendre.

« yes »

Pourquoi avait-elle envie de jouer avec Sasha ? Elle se releva tout de même et alla chercher son casque au bureau. Observa son bureau. Alluma sa tour et s’emmitoufla dans un plaid. On était mieux là pour jouer tout de même.

— Yo

— Tu m’entends bien ?

— Nickel.

— Merci de m’avoir ramenée hier.

— Mmh.

Elles jouèrent jusque tard dans la nuit sans plus rien échanger d’autre que des banalités de jeux et de grossières onomatopées lors des défaites.

Lundi, personne ne fit attention à Sasha qui portait une veste noire trop grande pour elle sur laquelle était sérigraphié « play/eat/ sleep/repeat ». Morgane la toisa une seconde, ne releva pas. Elle avait bien son écharpe. Sasha s’étonnait de cette réaction après tout ce que l’alpha avait révélé. Elle n’ôta pas la veste pour autant. Elle l’avait enfilée le matin même avec un automatisme qui l’avait surprise. Sasha n’y accorda pas plus de réflexion, effrayée de ce qu’elle pourrait trouver dans ses pensées. Mardi, personne ne s’en inquiéta non plus. Les esprits étaient occupés à préparer le festival qui débutait le vendredi. Mercredi matin, toutes les cinq étaient dans un avion, tout le matériel pour le festival transporté par camion. On employa l’après-midi aux installations du stand, les affiches, les branchements, pas le temps de parler, encore moins de remarquer que Sasha portait toujours sa veste trop grande.

Le soir, elles retournèrent à l’hôtel où les valises déposées le matin attendaient dans une réserve.

— J’ai pris deux chambres, une de deux et une de trois, annonça Nora.

Tous les yeux se tournèrent vers Morgane qui se retint pour ne pas prendre sa tête de loup.

— Hah ! Ça valait tout l’or du monde ! s’esclaffa Nora. J’ai pris trois chambres ! Mais je peux changer si ça ne te va pas.

— Non !

Morgane rongea son frein et alla au comptoir récupérer sa clé.

— Les masques hermétiques ne sont pas nécessaire madame, l’hôtel est interdit aux omégas.

— Ah, mais…

— Entendu, coupa Morgane.

Nora la dévisagea. Elle ne voulait pas d’ennuis entre l’hôtel et la compagnie.

— Tu sais aussi bien que moi que les autres hôtels sont à Pétaouchnoque et que Sasha ne sent rien.

La cheffe obtempéra, bien obligée d’admettre que Morgane avait raison. Sasha était une drôle d’oméga.

Morgane frappa discrètement à la chambre de Sasha et Nora.

— No est sous la douche.

— C’est toi que je viens voir.

Les oreilles de Sasha se seraient redressées si elle avait pu les sortir. Ça la contrariait de devoir jouer les bêtas, il n’y avait rien de plus humiliant.

— Tiens.

La bouteille d’Omégasup…

— J’en ai pas besoin !

— L’hôtel est bourré d’alphas, je l’ai senti ! Et puis tu dors avec No, elle est pas connue pour sa retenue.

— Je t’ai dit que je n’en avais pas besoin ! Et puis Nora ne me fera rien.

Sasha lui claqua tout bonnement la porte au nez. Elle détestait qu’on lui rappelle sa position de proie. Oui les alphas étaient dangereux pour un oméga en chaleur. Viol, marquage intempestif ou pire meurtre, c’était leur lot quotidien. Mais la punir elle en prévision d’un alpha enragé était rabaissant. D’autant qu’elle sentait Morgane. Aucun autre alpha n’oserait s’approcher.

— J’ai entendu frapper.

— Le room service.

Nora finit de s’habiller et toutes les deux retrouvèrent Cléo et Emilie qui sirotaient déjà un gin tonique dans le salon de l’hôtel. Personne n’attendit Morgane. Toutes les quatre débattirent du festival avec enthousiasmes. Elles avaient zieuté quelques stands d’autres compagnies et la compétition pour WOD s’annonçait coriace. Il y avait deux autres RPG très attendus qui annonçaient leur sortie dans l’année, aux mêmes dates que WOD.

— On a l’avantage d’être sur ordi et notre chère Morgane a la gentillesse de coder pour Mac aussi, dit Nora.

— D’ailleurs elle est où ? s’étonna Cléo. Je pensais qu’elle descendrait puisqu’il n’y a que Sasha à sentir.

— Peut-être qu’elle n’a pas envie de te sentir toi, la charia Emilie.

Sasha avait discrètement rentré la tête dans les épaules. Elle se doutait que cela n’avait rien à voir avec la truffe de Morgane.

— Je vais la chercher.

Nora hocha la tête, même si elle n’était pas tout à fait tranquille de la laisser se promener seule dans un hôtel bourré d’alphas. Toutefois, elle ne se voyait pas lui proposer des inhibiteurs ou l’accompagner.

Le poing fermé devant la porte, Sasha hésita. Elle ne savait même pas pourquoi elle était montée. Ce n’était pas de sa faute si ce cabot mal léché faisait la gueule. C’était même à elle d’être en colère.

— Entre.

Sasha referma la porte derrière elle et la regarda jouer une petite minute ne sachant pas vraiment quoi dire.

— Je m’excuse.

Morgane mit en pause et se retourna.

— Je n’aurais pas dû te demander de prendre des suppresseurs.

— Je sais pourquoi tu l’as fait. Instinct protecteur.

Morgane ne répondit pas, contrariée par cette vérité. Elle en ressentait le besoin. Son allure y jouant largement un rôle. De grands yeux d’ambres toujours émerveillés, ses lunettes noires tombant sur son nez lui mangeant le visage, sa tignasse blanche en bataille, sa petite taille. Elle portait toujours sa veste. Morgane s’énerva d’apprécier ce détail.

— Tu nous rejoins ? Promis, le lounge est très peu envahi d’odeur.

Morgane soupira. Posa sa manette.

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