1 - Foutoir au Quartier Chaud

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Ce matin-là, Kuran préparait ses affaires. Ce jeune homme blond d’une vingtaine d’années n’avait pas grand-chose à emporter, mais il voulait être sûr de ne rien oublier avant son départ. Son voyage promettait d’être long et de l’emmener peut-être très loin. Tout allait dépendre en fait du sujet de ce dernier. Car Kuran est un jeune prêtre de l’ordre de Vakieo, la déesse de la Sagesse. Il venait de terminer son apprentissage ici, au grand temple de Kartanos, la capitale de l’Empire, la plus grande et la plus riche des villes de tout le continent. Il terminait de ranger sa besace, laquelle contenait au final plus de matériel d’écriture qu’autre chose. Du papier, des plumes, des encres et diverses autres choses du même style. Il n’avait que peu de vêtements et aucune véritable richesse.

Son travail fut interrompu par quelqu’un qui frappa à sa porte, déjà ouverte, mais vu qu’il était dans ses préparatifs, la personne le fit pour signaler sa présence. Il s’agissait d’un jeune homme roux, pas plus vieux que Kuran, plus grand que lui, au physique plus développé et au sourire légèrement charmeur.

-Alhom, ravi de te voir mon ami, fit le jeune homme blond au nouvel arrivant.

-Alors, ça y est, tu nous quittes ?

-Seulement le temps de faire ma chronique, je compte bien revenir après.

C’était une vieille tradition du culte de Vakieo, chaque prêtre se devait de rédiger ce que l’on appelait sa « chronique », un livre relatant un sujet libre, bien souvent historique. Chacun était totalement libre de son choix, il prenait le temps qu’il lui fallait, le temple lui fournissait les fonds nécessaires et quand le manuscrit était terminé, il était remis en main propre aux hauts-prêtres de l’Ordre qui le liraient, l’accepteraient ou non et permettraient au jeune prêtre de devenir un Chroniqueur, un véritable prêtre de Vakieo. Quant à sa chronique, elle serait copiée et transmise aux différents temples et consultable par tous. Les sujets des différentes chroniques rédigées au fil des siècles en disaient long sur leurs auteurs, car le sujet choisi reflétait bien souvent la personnalité de celui qui l’écrivait. De nombreux thèmes étaient abordés, des plus sérieux et graves, aux plus légers, voire fantasques. Mais chaque chronique restait quand même un travail approfondi de recherche et de documentation, certains prêtres se mettaient même parfois en danger pour faire leur travail.

-Tu as quand même le temps pour trinquer avec un ami avant ton départ ? Alhom agita une bouteille devant lui, tout sourire.

-Tu sais bien que l’on ne doit pas se laisser aller aux plaisirs vulgaires.

-Ho ! Je t’en prie, les hauts-prêtres ont tous une cave personnelle remplie d’alcool de première qualité. Les enseignements de notre déesse, c’est de ne pas sombrer dans les travers du vice, ils n’interdisent en rien les petits plaisirs de la vie. Si tu voulais faire ascète, fallait rejoindre le temple de la Loi. Je ne suis même pas sûr que les serviteurs d’Elruer sachent encore rire.

L’autre divinité à laquelle le rouquin faisait référence était Elruer, dieu de la Loi et de la Justice, dont les serviteurs étaient connus pour faire preuve d'une certaine rigidité à toute épreuve.

Avec un sourire tendre et fraternel, Kuran arrêta ses préparatifs et fit signe à son ami de venir s’installer avec lui sur sa petite table en bois, laquelle constituait l’une des rares pièces de mobilier de sa chambre. Les deux jeunes hommes étaient arrivés en même temps au temple pour commencer leur apprentissage. Malgré leurs caractères différents, une certaine complémentarité existait entre eux et ils avaient fini par se considérer comme des frères au fil des années.

-Tu es vraiment obligé d’aller battre la campagne pour ta chronique ? Tu ne peux pas la faire tranquillement ici, au chaud ? Tout en parlant, il leur servit chacun un verre.

-Et écrire une énième chronique à la Gloire de l’impératrice Ylessa, la si vénérée fondatrice de l’Empire ? Très peu pour moi, je pense avoir trouvé un sujet plus intéressant.

-Suivre un mercenaire itinérant ? C’est vraiment ça ton idée ? Bon tu me diras, on a vu des sujets plus extravagants, mais quand même… Toi, le petit rat de bibliothèque, partir à l’aventure pour suivre un type un peu bizarre qui va sans doute passer sa vie à tabasser des animaux errants et des gobelins.

-Ne crois pas ça, je me suis renseigné et je crois qu’il est bien plus que ça.

-Parce qu’il se serait fait tatouer un dragon mauve sur le bras droit ? Rien qu’un esbroufeur qui cherche à se faire plus important qu’il ne l’est vraiment.

À son ton, le scepticisme d’Alhom était plutôt évident, même s’il s’inquiétait surtout pour son ami. Cependant, Kuran prenait tout ça avec le sourire.

-Détrompe-toi, il en a fait bien plus que tu ne crois. Tu as entendu parler des évènements du quartier des plaisirs il y a une vingtaine de jours ?

-Bien sûr, les gardes de la cité ont réalisé un énorme coup de filet et… attends. Tu veux dire que…

-Les gardes, vraiment ? Fit Kuran avec un petit sourire amusé après avoir interrompu son ami. Depuis des années, le quartier des plaisirs était sous le règne de Fendrel le Boiteux et son gang. Les prostitués vivaient comme des esclaves et tous ceux qui osaient contester sa domination étaient au mieux retrouvés flottant dans le canal. Il esquivait suffisamment les nobles pour qu’ils se fichent bien de lui et les gardes n’osaient pas lever le petit doigt.

Et Kuran dressait là un portrait très simplifié de la situation pour parler d’un quartier qui pouvait sembler être un lieu très accueillant de l’extérieur, mais se révélait un enfer pour ceux qui y vivaient. Fendrel était un archétype de seigneur du crime, sans foi, sans morale et dénué de toute empathie.

-Et ce serait le type au tatouage qui aurait fait ça ?

-Tu te doutes bien que je ne suis pas le genre à croire une histoire comme ça sans enquêter moi-même dessus. Je suis allé voir les gardes, en parlant aux bonnes personnes, on obtient les bonnes informations. Quelques jours avant les évènements, le mercenaire en question s’est retrouvé mêlé à une histoire avec une prostituée, elle avait accouché et cherchait à protéger son enfant, mais Fendrel ne voyait que de la marchandise. Elle serait tombée sur lui dans la rue, des hommes de Fendrel aussi. La suite devient un peu floue, il l’aurait défendu et après, on dit que le quartier s’est transformé en zone de guerre.

-Stop ! Une seconde. Alhom prit un instant pour se frotter l’arête du nez, peu certain de vouloir entendre la suite qui lui paraissait folle. Tu es en train de me dire que ce type aurait…

-…mis en pièce à lui tout seul tout le gang de Fendrel le Boiteux, si. Je me suis renseigné et c’est la vérité. Après son passage, il n’y avait plus un seul d’entre eux qui ne soit pas en petits morceaux. Il n’a tué personne, mais ils se sont fait rosser comme jamais. D’ailleurs tu connais peut-être le nom de Doyon le marteleur ?

-Le bras droit de Fendrel et son exécuteur, un sadique à qui on prête des pratiques immondes et accessoirement une véritable montagne de muscle. Pourquoi ?

-Les gardes l’ont retrouvé dans un bel état. Hormis les nombreux os cassés, il n’avait plus une seule dent accrochée à la mâchoire et on lui a sectionné les tendons des mains et des chevilles.

Alhom blanchit soudainement et vida son verre cul sec avant de se resservir.

-Plutôt sadique comme châtiment, mais je ne vais pas pleurer pour ce type, même avec un bon guérisseur, il sera handicapé à vie. C’est à croire qu’il a tenté de boxer avec une wyverne. Et Fendrel ?

-Retrouvé indemne physiquement, mais en pleurs, pâle comme un linge et en train de barboter dans sa propre urine. Je ne sais pas ce qu’il lui a fait, mais il était terrorisé, il a littéralement avoué tous ses crimes aux gardes, rien que pour se faire jeter en prison, comme si cela devenait l’endroit le plus sûr du continent.

-Par la déesse, à croire qu’Elruer en personne est venu faire une descente chez eux. Et les gardes t’ont raconté tout ça aussi facilement ?

-Le capitaine Elina, celle qui a géré l’affaire, a gagné deux promotions avec cette histoire, elle était tellement heureuse qu’il n’a pas été difficile de disposer de sa bonne volonté pour ma chronique. Mais pour le reste, j’ai dû aller me renseigner sur place.

La dernière phrase de Kuran n’avait l’air de rien, dit comme ça, mais vu ce qu’elle sous-entendait, Alhom manqua d’avaler de travers.

-Alors c’est vrai ce qu’on raconte ? Il y avait des rumeurs qui disaient que tu avais passé une nuit entière il y a trois jours aux quartiers des plaisirs, mais je n’y croyais pas. Faut dire, je te verrais très mal aller là-bas ou même t’intéresser à la chose. Tu sais seulement comment on fait les bébés ?

-Bien sûr que je sais comment on fait les bébés !

Kuran, les joues rouges vif, s’emporta à la blague de son ami et hurla son affirmation en tapant les mains sur la table. Seulement, ils n’avaient pas fermé la porte et deux charmantes prêtresses passèrent à cet instant dans le couloir. Et bien évidemment, elles entendirent tout et partirent d’un pas vif, visiblement troublées, aidant à transformer cette simple discussion en un moment très gênant. À cet instant, Kuran se demanda pourquoi il avait fallu que son culte ne fasse aucune discrimination de genre. Pour un jeune homme timide comme lui, ayant de nombreuses peines à parler à une femme de son âge, la présence de prêtresses rendait les choses parfois plus compliquées que prévu, surtout quand Alhom s’en mêlait.

-C’est donc pour ça que j’ai passé la nuit là-bas, les prostituées n’aiment pas les visiteurs le jour. En plus elles sont en train de se réapproprier le quartier depuis cet incident, alors elles sont souvent occupées en journée.

-Elles ne peuvent pas changer de métier, mais elles n’auront plus l’autre taré sur le dos, je suppose que cela a du les mettre de bonne humeur et les rendre bavardes.

-Oui, très bavardes, j’y ai passé la nuit, j’ai pu en interroger une bonne trentaine.

-Ho ? Tu les as toutes « interrogé » consciencieusement ?

Peut-être était-ce la blague de trop, car Kuran lui offrit un regard qui aurait gelé sur place n’importe qui. Et c’est avec un sourire froid, et franchement effrayant qu’il parla d’une voix douce.

-Tu sais, je devrais peut-être pousser une jeune prêtresse cherchant à faire sa chronique à s’intéresser à l’étrange mystère du « fantôme des bains », je n’ai aucun doute que ce serait un sujet d’étude des plus fascinants…

-Et donc, ces interrogatoires, ça a donné quoi ? Reprit précipitamment Alhom qui essayait de détourner le sujet le plus vite possible avant de possiblement finir jeté en pâture à un nid de basilics.

-Compliqué, la plupart était en pâmoison rien qu’à son souvenir, j’ai moult détails plus ou moins farfelus me ventant sa bravoure, sa force et son sens de la justice, selon certaines, c’était carrément l’incarnation de la virilité.

-Vu ce qu’étaient leurs vies il y a à peine une lune, envoie-leur un bel homme fort et puissant qui prend leur défense et réussit à sauver leur quartier et tu ne t’étonneras absolument pas qu’elles le voient comme un héros digne d’un conte.

-Certes, mais toujours est-il que beaucoup de détails concordaient. Elles ont enjolivé les choses, mais je crois que le fond est correct. Par contre, aucune idée de pourquoi il a fait tout ça.

-Peut-être simplement parce qu’il le pouvait. S’il a vraiment massacré le gang de Fendrel à lui seul, il est très fort. Il suit peut-être simplement son propre code moral.

L’explication était simple, mais Kuran se souvint d’un adage que lui avait jadis transmis un chroniqueur plus âgé, à savoir que les solutions les plus simples sont parfois les moins évidentes. Peut-être que, comme Alhom le suggérait, il n’y avait pas de grandes raisons existentielles à découvrir et que ce mercenaire n’avait simplement agi ainsi que parce qu’il en avait les moyens. Si tel était le cas, Kuran devait impérativement chroniquer sur lui.

-S’il est mercenaire, il est sans doute inscrit à leur guilde, tu es allé les voir ?

Jadis, les mercenaires n’avaient pas bonne réputation dans leur ensemble. On les considérait comme de vulgaires lames à louer, dénuées de toute forme de morale ou d’honneur, souvent à peine mieux que des bandits. Et cela était malheureusement vrai, mais d’un autre côté, ceux qui les employaient ne leur donnaient strictement aucune considération, les traitants sans égards, souvent comme des pions à sacrifier ou en leur confiant les plus basses besognes. Les mercenaires trahissaient souvent leurs employeurs et la réciproque était vraie. Mais parfois on pouvait trouver certaines personnes qui faisaient fi de ces stéréotypes pour vivre selon leur code moral et leurs compétences au combat. Il y a un siècle et demi, l’un d’entre eux, un mercenaire appelé Jagran le Loup changea les choses. Pétri d’un code d’honneur, il rassembla plusieurs autres mercenaires qu’il savait de confiance et fonda une première organisation, un réseau d’échange et de renseignement sur des contrats plus sûrs, permettant d’offrir également des garanties de fiabilité à de potentiels employeurs. Son idée trouva rapidement du succès et sa petite organisation finit par se développer et prospérer, permettant aux mercenaires honnêtes d’avoir une nouvelle forme de sécurité de l’emploi et à ceux qui avaient besoin d’eux, de trouver des gens dignes de confiance. Sa petite organisation fut alors reconnue comme une guilde à part entière par l’empereur et Jagran le Loup fut fait chevalier. Bien évidemment, s’il restait des mercenaires dénués de morale, ils ne faisaient pas partie de la guilde, dont l’organisation et le réseau pouvaient débusquer tout passif criminel ou activité douteuse. On parlait donc bien ici d’une institution dont la parole faisait loi dans ce milieu.

-Oui, il est bien inscrit chez eux, mais ils n’ont pas voulu trop m’en dire. En fait, la guilde ne s’intéresse pas vraiment au passé de ses membres, ils ont juste vérifié qu’il n’avait aucun antécédent criminel. Pour le reste, ils le connaissent à peine. Je sais qu’il s’appelle Gurwan, qu’il travaille seul et qu’il est itinérant. Ils le décrivent comme un homme qui parle peu, qui fait son travail, prend sa paie et ne fait pas de vagues.

-Avec le bordel qu’il a mis dans le quartier chaud ? Qu’est-ce qu’ils appellent « ne pas faire de vague » ?

-Étrangement, la guilde prétend qu’il a répondu à une demande faite en règle par une maison close.

-Avec Fendrel et son règne de terreur sur le quartier ? Dis plutôt que la guilde a inventé ce contrat pour le protéger.

-C’est aussi mon impression, cela ne le rend que plus intéressant.

-Et du coup, ton grand champion, tu as pu l’interroger ? Tu pars avec lui ?

Kuran soupira, donnant ainsi une première réponse à la question de son vieil ami.

-Malheureusement non, il est parti depuis cinq jours. La guilde a bien voulu me renseigner quand j’ai dit que c’était pour ma chronique, il a pris un contrat pour l’escorte d’un groupe de marchand qui est partie à l’ouest sur la grand-route. Normalement, il est censé se rendre à Roallac, je pars demain avec d’autres marchands, si tout se passe bien, je l’aurais rattrapé dans une semaine.

-Comme tu veux, mais reste prudent, tu es trop gentil pour les aléas de la vie de voyageur, je n’ai vraiment pas envie qu’il t’arrive quelque chose.

-Ne t’en fais pas, je resterai prudent. L’action, très peu pour moi, je préfère m’intéresser à celle des autres. Et je te laisserai des lettres dans chaque temple que je traverserai, pour te donner des nouvelles du voyage.

Alhom soupira à son tour, il n’arriverait pas à lui faire changer d’avis. Son ami était doux et gentil, mais quand il avait une idée en tête, il pouvait se montrer étonnamment déterminé.

-Bon, et bien, il ne me reste plus qu’à m’attaquer moi aussi à ma chronique, justement, tu viens de me donner le sujet idéal.

-Et quel est-il ?

-La résurrection du quartier des plaisirs après la fin du règne de terreur du seigneur du crime qui le tenait d’une main de fer !

Kuran manqua de recracher son verre à la figure de son ami quand il entendit le sujet d’étude de ce dernier.

-Quoi ? C’est un sujet tout à fait valable je te signale ! Ça doit être l’un des quartiers les plus fréquentés le soir, son impact social est plus qu’évident, il faut arrêter d’être hypocrite et voir comment la nouvelle vie qui s’y développe va influencer le reste de la capitale.

Le pire dans cette histoire, c’était qu’Alhom était intelligent, il serait sans aucun doute capable de faire une superbe chronique, même avec un sujet aussi original.

-Et bien évidemment, tu seras « obligé » de faire de la recherche sur le terrain.

-Pour la gloire de la déesse, cela va de soi.

-Je suis sûr que tu lui rendras grâce quand tu seras sur les parties les plus approfondies du sujet.

Finalement, la conversation devint de plus en plus en légère, sans doute avec l’aide des quelques verres qu’ils avaient ingurgités tout le long. Les rires se succédèrent au rythme des vieilles anecdotes d’apprentissage et des plaisanteries, jusqu’à ce qu’ils finissent par se rendre compte que le soleil commençait à décliner. Les deux vieux amis finirent par échanger une accolade et un sourire.

-Prend soin de toi mon frère.

-Promis et je reviendrais avec une superbe chronique, tu verras.

Les deux se séparèrent et la nuit fut courte pour Kuran, excitée qu’il était à l’idée de commencer le grand voyage qui l’attendait. Le lendemain matin, il était à bord d’un chariot marchand, besace sur l’épaule, prêt à partir sur les traces de l’étrange mercenaire appelé Gurwan. Le jeune homme était encore très loin de se douter que son voyage allait prendre une tournure à laquelle il ne s’attendait pas.

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