2 - Bandits pleurnichards

8 minutes de lecture

Kuran rêvait de voyager depuis longtemps. Il était né dans un petit village de campagne, loin de tout. Cinquième fils dans une famille de maraîchers, il n’était destiné à aucun héritage, mais il était intelligent, alors ses parents l’avaient mis en apprentissage au temple de Vakieo, puis il avait été transféré au grand temple de Kartanos où il avait passé la fin de son enfance et son adolescence.

La capitale était la plus belle ville du continent, doublée d’un carrefour commercial, politique et culturel majeur. Des gens de diverses races et ethnies convergeaient ici et il en avait vu beaucoup sur de nombreuses cultures, bien que cela ne soit pas aussi parlant que de découvrir le monde soi-même.

Assis dans un chariot marchand, il délaissa donc la splendeur du continent, ses murs d’enceinte dont la façade intérieure était couverte de gravures et de fresques, le magnifique domaine impérial et sa grande tour centrale en cristal vert, ainsi que d’autres merveilles. Pour l’heure, il se dirigeait vers Roallac, un comté agricole.

Malheureusement, la petite semaine de voyage qu’on lui avait promis s’était étalée dans la durée. Un éboulement avait bloqué l’une des parties les plus compliquées de la grand-route et le convoi s’était retrouvé à devoir attendre que le déblayage soit terminé ou faire un détour. La deuxième option fut choisie et le trajet dura une semaine de plus.

Malgré les aléas du voyage, il finit par atteindre Roallac. La petite ville avait son charme. Le comté vivait principalement de la production agricole, favorisé par une météo agréable. Les commerces étaient vivants, les greniers et entrepôts de la ville toujours pleins. Roallac était le domaine du comte de Gray, un homme que l’on disait bon et à l’écoute du peuple, très différent de la grande majorité de la noblesse hautaine de la capitale.

Le culte de Vakieo était l’un des plus appréciés et répandus sur le continent. Il comptait énormément de membres et donc, de temples. Roallac en possédait d’ailleurs un, lequel permettrait à Kuran de trouver un point de chute et de s’épargner un tour à l’auberge. Une fois qu’il put enfin poser ses affaires, il n’attendit pas de récupérer de son voyage et fonça au relais de la guilde des mercenaires.

Ce dernier était à mi-chemin entre un bureau administratif et une auberge. Les relais de campagne comme celui-ci servaient aussi de refuges pour les membres de la guilde. S’il voulait retrouver Gurwan, c’était le premier endroit où se renseigner.

Mais le sort s’acharnait encore sur le pauvre prêtre, car l’homme au tatouage avait quitté la ville deux jours plus tôt. Curieux de savoir pourquoi un prêtre de Vakieo le cherchait, le tenancier des lieux lui en demanda la raison et une fois que Kuran lui eut expliqué, il le prit en sympathie et lui promit de se renseigner pour savoir où Gurwan était parti. Il lui indiqua aussi deux hommes en pleine conversation dans la salle et lui raconta qu’ils étaient venus de la capitale sur le même contrat d’escorte. Kuran alla donc naturellement vers eux pour obtenir leurs impressions sur leur collègue.

L’un était un humain, d’environ une quarantaine d’années, le visage marqué par une vie de combattant, il portait une armure légère et une épée longue. Son compagnon était un nain, une espèce vivant principalement dans les montagnes septentrionales du continent. Physiquement, ils étaient plus petits que des humains, mais aussi plus larges et trapus. Certaines mauvaises langues les traitaient même de barriques sur pattes, mais cette barrique-là avait une armure lourde et un marteau de guerre, alors il valait mieux s’en garder.

Après les salutations d’usage, ce qui incluait de leur offrir à boire, il put enfin rentrer dans le vif du sujet.

-Le gars avec le tatouage sur le bras ? Ouais on a bossé avec lui, l’escorte d’un groupe de marchands.

-Plutôt sympathique, continua le nain. Pas très bavard, un peu bizarre, même pour un humain, mais d’agréable compagnie.

-Tout ce qui accepte de picoler avec toi est d’agréable compagnie, le reprit son compagnon.

-Pas ma faute s’il sait sympathiser avec les nains.

-C’est très intéressant, les coupa le prêtre, mais quand vous dites bizarre, vous voulez dire quoi exactement ?

-Du genre à tout faire pour esquiver les questions le concernant. Je ne sais pas trop, on est tous un peu fracassés dans notre métier, mais lui, il avait l’air d’en avoir gros le cœur. Il avait l’air… différent. Difficile à dire.

-Par contre, la bagarre, ça il connait le gaillard, reprit le nain avec un rire amusé. J’ai jamais vu quelqu’un casser du bandit de cette façon.

Kuran s’en doutait déjà, vu ce qu’on lui avait raconté concernant l’incident du quartier chaud de Kartanos, mais Gurwan avait vraiment l’air d’un combattant au-dessus du lot.

-Il y a eu un incident ? Vous accepteriez de m’en dire plus ?

-Attaque de bandits, reprit le nain, la routine dans ce boulot, les marchands, ça ne voyage jamais à vide, du coup, ça finit toujours par attirer la sale charogne à un moment ou un autre.

-Oui, enfin là, on n’a pas seulement eu quelques pauvres miséreux avec des bâtons et des épées volées, mais carrément Merfon et sa bande. Ce type terrorisait la grand-route depuis un moment, le genre à bien aimer le vol, le pillage, le viol et le meurtre, et pas forcément dans cet ordre-là. Une bonne vingtaine de gros bras nous avaient coupé la route de chaque côté. Autant dire que la tension est vite montée.

-Mais l’gaillard s’est pas laissé impressionner. Il nous a demandé de défendre le convoi pendant qu’il « faisait le ménage ».

-Ça m’a tout l’air d’un homme assez confiant, dit Kuran tout en continuant à prendre des notes.

-Oui, mais pas du genre arrogant, il avait simplement l’air sûr de sa force. Il s’est approché tranquillement de Merfon, lui a dit de partir et qu’il allait compter jusqu’à cinq.

-J’imagine que ces bandits ne se sont pas laissé impressionner.

-Ils auraient dû, reprit le mercenaire humain avec un sourire amusé. Il a compté et quand il a fini…

-Il a déboulé sur eux plus vite qu’un elfe qui a le feu aux bottes ! Dit le nain avec un gros rire. Le festival des baffes a commencé et les crétins d’en face n’ont rien compris. Vingt contre un, c’était pas équitable, z’étaient clairement pas assez nombreux.

Le nain ponctua sa phrase d’un nouvel éclat de rire tout en finissant sa chope, avant d’attaquer la suivante.

-Vingt contre un, vraiment ?

-Oui, reprit l’humain. Je n’ai jamais vu quelqu’un bouger aussi vite, c’était incroyable. On aurait dit qu’il anticipait chacune de leurs attaques, par contre eux, ils ne pouvaient rien faire quand ses poings venaient chatouiller leurs mâchoires.

-Attendez, cet homme se bat à mains nues ?

-Pas exactement, il portait des gants renforcés de métal, mais dans l’idée, oui, il pratiquait bien une sorte de technique sans armes. Pieds, poings, coudes, genoux, rien à voir avec de la vulgaire bagarre de taverne, ce type utilisait un style bien élaboré.

-Mais je crois savoir que les rares guerriers qui pratiquent le combat à mains nues sont ceux de quelques tribus nomades vivant loin au sud.

-Nous demandes pas où il apprit ça gamin, reprit le nain. Comme on t’a dit, il était pas bien bavard. En tout cas, on s’est payé une bonne tranche, les bandits pensaient se faire plaisir, ils se retrouvaient à se faire casser en petits morceaux, j’en ai même vu un courir en appelant sa mère !

Une nouvelle fois, le nain tenta de leur briser les tympans avec un rire qui venait du fond des entrailles, accompagné de relents d’haleine de bière.

-Je suis sûr que cela devait être un spectacle à voir, dit le jeune prêtre. Et ensuite ?

-Une fois que tout le monde fut par terre en train de pleurnicher ou de faire le mort, on a saucissonné tout ce beau monde, balancé à l’arrière d’un chariot et livré aux gardes du seigneur. En plus du contrat, on s’est faire une copieuse prime.

-Personnellement, j’estimais la majorité revenait à Gurwan, mais il a insisté pour partager équitablement en trois. Ensuite, il a passé quelques nuits en ville et a repris sa route.

-Si t’es curieux gamin, t’as qu’à aller voir les cachots, ptêt’ que les bandits voudront bien te raconter.

Ils subirent encore une tentative du nain de leur détruire les oreilles. Kuran remercia ensuite les deux mercenaires, ce qui incluait de leur payer une nouvelle tournée, plus une seconde pour le nain.

Suivant les conseils des deux hommes, il partit donc pour la caserne des gardes de la ville, laquelle faisait également office de prison locale dans ses souterrains. Le capitaine de la garde, un vieux bourru, fut assez curieux de voir débarquer un prêtre de Vakieo et accepta sa requête, non sans tenter de dissimuler un sourire étrange. Un garde emmena donc Kuran jusqu’au sous-sol, lequel n’était éclairé que par quelques torches et rares petites ouvertures donnant sur la surface. Des lieux à l’entretien plus que rudimentaire, preuve du peu de cas que l’on faisait des prisonniers. Kuran fut amené jusqu’à une grande cellule où se trouvaient entassés une dizaine d’hommes visiblement mal en point. En plus du florilège de bleus, ecchymoses et autres hématomes, on pouvait compter aussi des membres plus vraiment dans le bon angle, des nez plus tout à fait droits et quelques mâchoires n’ayant plus autant de dents qu’avant. Le prêtre n’était pas tout à fait à l’aise et après avoir dégluti, il osa s’approcher.

-Bonjour. Alors, voilà, j’aimerais vous poser des questions sur un homme que vous avez rencontré récemment. Il a un tatouage sur le bras droit et…

Il n’eut même pas le temps de terminer sa phrase que le groupe de bandit poussa à l’unisson un cri de petite fille apeurée tout en se blottissant les uns contre les autres et en tentant de s’écraser le plus possible contre le mur du fond. Le garde qui accompagnait Kuran faisait de son mieux pour rester impassible et professionnel, mais il semblait avoir un mal de chien à retenir le fou-rire qui ne demandait qu’à s’exprimer.

-D’accord… Et bien, écoutez, merci pour votre aimable collaboration.

Ce fut donc un Kuran complètement troublé qui quitta les lieux. Le capitaine des gardes l’intercepta une fois en haut, tout en faisant mine de ne pas entendre le garde des cachots qui devait être en train de se rouler par terre à force de rire.

-J’ai peut-être un renseignement qui peut vous intéresser. Tous ceux qui ont fait partie du convoi en question ont reçu pour consigne de se taire, mais il se trouve que les marchands transportaient également une personne de marque voyageant incognito. Vous devriez aller voir monsieur le comte demain, il vous en dira plus.

-Oh ! Et bien… merci.

Kuran quitta les lieux et retourna au petit temple de la ville. Il commençait à se faire tard, il avait faim, il était fatigué, mais surtout, il avait besoin de faire de l’ordre dans ses idées tant ce qu’il avait appris ou vu aujourd’hui était singulier. Il avala un repas simple et monta à la petite chambre de voyageur qu’on lui avait prêté pour son séjour. Avant de se coucher, il ne manqua pas de préparer une lettre à envoyer à Alhom, lequel serait surement intéressé par ce qu’il allait lui rapporter.

Il s’écroula ensuite dans son lit, épuisé, il aurait encore beaucoup à faire le lendemain.

Annotations

Recommandations

Vous aimez lire SBahamut ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0