Révélation

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 — Luciath ? demandèrent-ils, surpris.

Il s'avança laissant la lune l'éclairer un peu. Il était là, immobile dans sa tunique sombre les mains dans le dos. Il dégageait toujours autant ce côté 'ambassadeur' sérieux et pas aimable. Il avait cependant l'air calme.

 — Monsieur, ce n'est pas ce que vous croyez, déclara Isaac en s'écartant d'Emma.

Feignant de ne pas entendre Luciath enchaina immédiatement.

 — Je te cherchais ma chérie. Tout va bien ?
 — Non, Luciath. Rien ne va et tu le sais bien.
 — Je sais, effectivement, mon cœur. Je voudrais réparer tout ça, tu sais. Faire le point. Reprendre à zéro. Cette journée est une journée absolument folle, n'est-ce pas ?

Il eut un faux rire, emprisonné entre ses dents, comme pour tenter de détendre l'atmosphère. Mais il n'y parvint pas.

 — Ha bon ? Et que vas-tu faire ? Que proposes-tu pour faire revenir Yakath ? Partir dans le passé ? Veux-tu seulement le faire, si tu pouvais ? Tu ne penses qu'à ta carrière politique et je ne sais quel projet diabolique à la clé.
 — Ma chérie... Je ne peux pas faire ça... Partir dans le passé...
 — Le voilà, le grand courageux ! L'intrépide, prêt à voler au secours de la veuve et de l'orphelin quand ça l'arrange ! Celui qui ramasse les serpents avec les mains des autres. Le député qui trempe son honneur, sa conscience dans ce qu'il y a de plus vile dans ce bas monde. Tu me dégoûtes.
 — Emma.... S'il te plait.... Essaie de comprendre...
 — De comprendre ? Que dois-je comprendre ? Laisser Monsieur atteindre ses ambitions politiques au détriment de la morale la plus élémentaire. Laisser tes magouilles détruire ma vie en détruisant celle de mes filles ? Ce que tu me demandes...
 — Je suis désolé ma chérie, coupa-t-il calmement.

Il baissa la tête, fixant le sol dépité en reculant d'un pas. Au fond de lui, une colère contrariée l'avait envahit.

 — Désolé de quoi ? Arrête avec tes mystères, s'il te plait ! Hypocrite ! avait-elle lancé.

Un coup de feu claqua dans le silence nocturne. Comme le fouet sur le dos d'un cheval récalcitrant. Un frisson déchira l'échine d'Emma chariant son électrique douleur. Isaac tomba net, sans un cri, atteint en plein cœur.

 — Isaac !

Elle le vit s'écrouler devant elle. Elle sentit alors son estomac se nouer jusqu'aux vomissements alors qu'elle se jetait à ses côtés pour le serrer.

 — Qu'as-tu fait ? Qu'as-tu fait Luciath ? hurla-t-elle.

Il se rapprocha d'elle, se baissa calmement. Il déposa le petit pistolet argenté près de lui. Il voulut poser sa main sur son épaule mais elle l'en empêcha dans un geste vif de colère.

 — Ne t'inquiète pas... Il est reparti chez lui, à son époque.

Les traits hagards d'Emma, saturés de larmes exprimèrent une grande interrogation devant une telle déclaration.

 — Oui. Je viens d'avoir l'équipe scientifique qui travaille pour moi sur le troisième Lazarus. Ils viennent de faire une découverte absolument fantastique, affirma-t-il les yeux faussement pétillants. En mourant chaque remontée retourne directement à son époque, sans possibilité de revenir. Je t'épargne les détails. Il est chez lui maintenant. Peut-être lui restera-t-il des morceaux de souvenirs qu'il interprétera comme un mauvais rêve.

 — Comme un mauvais rêve ?

Même l'instant magique qu'elle venait de vivre avec Isaac, Luciath avait réussi à l'effacer. Ce moment ne resterait désormais que dans sa mémoire, à elle seule. Condamnée à ressasser un vieux souvenir toute sa vie sachant qu'Isaac ne s'en souviendrait même pas.

 — Tu m'as enlevé ma première fille, il y a longtemps, puis la seconde aujourd'hui et avec elle le seul être humain capable de me comprendre et de me redonner goût à la vie. Que vais-je devenir maintenant ? Je suis prisonnière d'une époque qui ne me convient plus.
 — Ma chérie, l'avenir est devant nous ! Nous avons plein de projets, nous...
 — Luciath, notre avenir... tu viens de le tuer !
 — Emma. Il faut que je te dise quelque chose. Quelque chose d'important.
 — Vas-y ! Rien ne pourra plus jamais me surprendre...

Elle baissa la tête vers le visage d'Isaac, lui caressa les cheveux. Elle prit un instant pour se rappeler le goût de ses lèvres et la légère étreinte de ses mains sur elle quand elle avait tenu sa tête. Elle n'avait pas fermé les yeux en l'embrassant. Lui non plus. Elle avait deviné le désir dans le brillant de ses yeux. Serait-il resté pour elle ?

 — Je suis... je ne suis pas celui que tu crois...

Il avala difficilement sa salive. Emma se tourna vers lui, les yeux humides.

 — Je suis remonté, Emma.
 — Quoi ? Comment ça, remonté ?
 — Oui. Écoute-moi bien... Je suis de la remontée de 4141.

La seule évocation des remontées provoquait chez la plupart des gens une crainte particulière. Chaque remontée était imbibée de chasse à l'homme, de dénonciation et de mort. C'est pourquoi Emma tressaillit de peur.

 — C'est impossible. Les trois ont été retrouvés et exécutés par Larse lui-même.
 — C'est ce que l'histoire officielle nous dit. À l'époque Larse m'a effectivement trouvé rapidement. J'étais dans les faubourgs de Fugram, la petite ville au Nord. J'ai alors négocié ma survie avec lui. J'avais un plan. Je l'enrichirais à mesure qu'il me protègerait et me permettrait d'évoluer au sein de la Cité jusqu'à devenir important. En retour, je lui donnerais tout ce qu'il veut. Nous avons fait croire que les trois 'remontées' avaient été éliminées. Je me suis inventé une identité, une vie. Cela a duré des années afin de gagner la confiance de tout le monde...
 — Et de me rencontrer, comprit-elle en baissant de nouveau les yeux vers Isaac.
 — Il fallait que je me marie avec une femme digne, qui m'aiderait à me positionner dans la Cité...
 — Je n'ai été qu'un instrument pour tes ambitions égoïstes, c'est ça ? dit-elle dégoûtée.
 — Oui, ma chérie. C'est ce que je croyais au départ, mais, j'ai fini par t'aimer vraiment. Je suis tombé amoureux de toi. Mes intentions ont changées. Tu es une femme extraordi...
 — Pourtant, ta soif pour le pouvoir..., elle commençait presque à suffoquer. Ça n'a pas diminué... Jusqu'à sacrifier nos deux filles !
 — Ma chérie. Tout m'a totalement échappé. Je ne pensais pas en arriver là, tu sais. Ce n'était pas logique. Et puis Larse est un homme totalement imprévisible. Je suis un peu dépendant de lui. Il détient mon lourd secret. Si on venait à l'apprendre, je serais exécuté et renvoyé à mon époque, avant la stabilisation.

Emma n'avait à aucun moment regardé Luciath pendant sa longue explication. Elle ne détacha plus son regard du visage d'Isaac, remarquablement paisible. Elle lui ferma les yeux et, à plusieurs reprises, passa son doigt sur ses lèvres peut-être pour en sentir une énième fois la douceur. Il était parti instantanément vers son époque sans jamais pouvoir revenir ici. Si seulement il pouvait au moins se souvenir d'elle.

 — Il ne peut pas revenir, murmura-t-elle.
 — Que dis-tu ? Je n'ai pas bien entendu, ma chérie ?

Luciath avait tendu l'oreille pour mieux entendre ce qu'Emma disait. Ça sonnait comme une ritournelle enfantine.

 — Il ne peut pas revenir. Il ne peut pas revenir, mais oui ! il ne peut pas revenir !
 — Oui, c'est ce que je t'ai dit et alors ?

Dans un moment de folie, elle saisit rapidement l'arme qu'il avait posé au sol à côté de lui, le poussa fort pour qu'il ne puisse rien faire. Il eut à peine le temps de se lever qu'elle ouvrit le feu. L'écho avait laissé les trois coups de feu se répercuter dans le vide de la nuit. Ils retentirent longtemps. Le corps lourd de Luciath s'écroula d'abord contre l'arbre, puis glissa au sol doucement. Dans son dernier souffle, il fixa son épouse plein d'étonnement. Son Emma, si calme et sereine, disciple de la non-violence, venait de le surprendre. Son visage avait pris un aspect méprisant à son égard. S'approchant de lui, elle lui murmura à l'oreille :

 — C'est dans la confiance que naît la trahison, n'est-ce pas ? Tu m'as trahi Luciath. Mais dans ton orgueil aveugle, tu viens de commettre une erreur fatale en me révélant que les remontés ne peuvent plus revenir. Alors, je t'offre un retour vers ton monde en espérant que ta haine t'anéantisse pour que tu ne puisses plus jamais nuire à personne. La vengeance naît des ruines de mon cœur.

Emma s'éloigna, calme. Elle retrouva sa démarche toujours aussi gracieuse et digne. Ce dernier geste l'avait libérée. Quelle étrange libération. En arrivant chez elle, elle fit le tour de la maison. Elle n'entra pas tout de suite. Le calme semblait avoir repris place dans chacune des pièces. Tout avait été nettoyé comme pour faire oublier cette journée incroyable. Pourtant, Emma n'oubliera jamais, c'est sûr.

 — Ma Reine ?

Nadé apparrut. Elle avait ôté son uniforme de servante.

 — Elle est ravissante, pensa Emma. Les choses vont changer à partir de maintenant.
 — Ma Reine...
 — Appelez-moi Emma, maintenant, s'il vous plait.
 — Mais ?

Ses yeux suffirent pour rassurer Nadé.

 — Et bien... ma Reine Emma, je dois vous remettre ça.

Elle tendit une enveloppe sur laquelle était écrit son nom.

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