Chapitre 19

5 minutes de lecture

– Tristan, tu comptes faire la gueule encore longtemps ? le tança Frédéric. Parce que si c’est ça, Pascal et moi, on te laisse dans ton coin et on va jouer, hein.

– Ça va, lâche-moi, toi aussi. J’ai pas envie de parler.

Cela faisait quelques jours que Tristan était bougon. Soucieux de lui changer les idées, Pascal l’avait invité à rejoindre Frédéric dans son cybercafé favori. Devant le mutisme de son camarade, il lui avait tout raconté en quelques phrases. Bien entendu, Frédéric n’avait que peu réagi, comme devant le mauvais scenario d’un téléfilm mélodramatique diffusé à midi. Un détachement qui n’avait fait qu’exacerber la mauvaise humeur de Tristan qui, à ses yeux, venait de vivre le drame de sa vie.

– Comme tu veux, gari, répondit l’informaticien. Mais le truc, c’est qu’on n’a pas à supporter ta mauvaise humeur. Donc, soit t’oublies tes problèmes et tu rigoles avec nous, soit tu t’énerves un bon coup contre la Terre entière et tout ira mieux. Mais si tu veux continuer de tirer la tronche, tu peux, mais ce sera sans nous.

– Bah écoute, je sais pas, peut-être que j’ai besoin de temps pour m’en remettre, non ? Mon meilleur pote s’est foutu de ma gueule, la fille que j’aime se l’est tapé, et en plus elle sort avec le tromblon[1] de la ville… J’ai des raisons de faire la gueule, non ?

– À t’entendre, on dirait que t’es né de la dernière pluie… T’as quel âge ? 20 ans ?

– Bientôt. Pourquoi ?

– Bien, donc t’as 19 ans. Tu commences à peine à vivre, vieux, t’en es conscient, de ça ? Ces petits problèmes, c’est mignon à côté de ce qui t’attend dans 20 ou 30 ans. Si tu commences à faire tout un pataquès pour ce genre de chose, t’as pas fini, mon pote. T’es pas le premier à qui ça arrive et tu ne seras pas le dernier.

– Et toi, tu sais que t’es soûlant avec tes discours du savant qui a déjà tout vécu ? T’oublies qu’on a le même âge, mec ! C’est pas toi qui vas m’apprendre la vie !

– Non, c’est sûr. Mais, franchement… tu ne t’étais jamais posé la question sur Patrice et Solène ? Tu n’avais vraiment rien vu venir ? Tu crois vraiment que ton pote, là, il t’aurait aidé à la choper sans essayer lui-même ? Faut pas se leurrer, minot, je connais dégun qui soit capable de tant d’abnégation.

– Mon ex-pote, corrigea Tristan. On se voit plus, maintenant. Il peut aller se faire foutre.

Le développeur ne répondit rien. Il se contenta de finir son verre en glissant un regard en coin à Pascal, qui restait passif, comme d’habitude.

– En tout cas, tu vois, reprit-il enfin, ça corrobore ce que je t’ai déjà dit plusieurs fois. Les filles, c’est pas des princesses, et les gentils garçons tout mignons qui prennent soin d’elle comme tu le fais, ça ne les intéresse pas. La preuve : toi, t’es que son bouche-trou, alors que tous les autres mecs lui ont passé dessus. T’as pigé ça, maintenant, ou t’as besoin d’un dessin ? Je préfère t’avertir : le dessin, c’est pas mon fort.

Tristan fixa son verre sans répondre, la gorge serrée. Une part de lui ne pouvait qu’admettre le bien-fondé de ses opinions. Il avait toujours tout rejeté en bloc, mais maintenant…

Il prit une nouvelle gorgée avec sa paille en soupirant.

– Oui. Enfin… je ne suis pas d’accord avec tout, mais je vois ce que tu veux dire, oui.

Satisfait, Frédéric sourit.

– Non, bien sûr que t’es pas d’accord avec tout, puisque tu manques encore d’expérience. Mais t’inquiète : ça viendra. Et quand t’auras compris tout ça, tu verras que la vie sera beaucoup plus facile à aborder.

Le jeune homme leva le regard vers Frédéric, qui lui offrait un sourire amical. Un spectacle si rare qu’il eut, pendant une fraction de seconde, l’envie fugace de le prendre en photo. L’énergumène lui semblait désormais un peu plus sympathique que d’ordinaire.

Le physicien se surprit à lui rendre ce sourire et finit son verre à son tour.

– Voilà ! se réjouit Frédéric. C’est ça qu’on veut voir ! Un beau sourire ! Je suis fier de toi, Tristan ! T’inquiète pas, va, c’est les premières blessures de guerre. C’est comme ça qu’on devient un homme. Tu viens de faire tes premiers pas sur la voie du monde des hommes ; tu n’as plus qu’à continuer d’avancer.

Le séducteur en herbe, qui sentait son moral revenir, haussa les sourcils en lâchant un rire.

– C’est le joueur de jeux vidéo qui parle, là ?

Le hacker s’en amusa et se leva de table en leur proposant une partie sur les ordinateurs à disposition. Tristan, peu motivé, préféra rester spectateur, éprouvant le besoin de se distraire.

Son ami Portugais lui donna une tape sur l’épaule, suivie d’un clin d’œil complice qui lui fit chaud au cœur, avant de s’installer devant son écran. Pour sa part, il prit une chaise pour s’installer entre eux.

Pascal, au moins, songea-t-il, était un vrai pote. Trop passif à son goût face à Frédéric et un peu lèche-bottes, mais fiable. Et ça, c’était capital.

***

Juché au sommet de l’escalier, près de l’entrée de la gare Saint-Charles, Pascal surveillait la faculté des lettres. L’emploi du temps de sa cible en tête, il avait décidé de sécher un cours de physique pour l’y attendre. Le téléphone à la main pour détourner les soupçons, il levait la tête de temps en temps en direction du troupeau d’étudiants amassés devant le portail dans l’espoir de ne pas la rater.

Elle apparut enfin. Déglutissant et s’éclaircissant la gorge, il quitta sa position pour la rattraper en prenant un chemin détourné. C’est après avoir contourné la gare qu’il la rattrapa en lui coupant le passage.

– Hey, Solène ! l’apostropha-t-il joyeusement. Tu vas bien ?

– Oui, ça va, répondit-elle avec un sourire distrait, et toi ? Ça fait un moment qu’on ne s’est pas vus.

– Plutôt, oui. Moi, ça va très bien ! À la maison, on se prépare à partir au Brésil pour voir mon frangin.

– Ah, sérieux ? C’est cool ! Ton frère vit au Brésil ?

L’adolescent acquiesça et ajouta que celui-ci, spécialisé dans les relations internationales, y travaillait. Un point commun avec Patrice que la jeune femme trouva amusant. Pascal sourit et l’écouta lui raconter sa matinée d’un air distrait, tout en marchant à son côté.

Pendant son laïus, Solène songeait à la manière d’inviter Nicolas chez elle, à Saint-Maximin. Elle ne savait pas comment le lui dire, se doutant que la rencontre avec sa belle-famille l’inquiéterait. L’idéal aurait été de lui en parler hier soir, mais un empêchement de dernière minute avait compromis leur rencontre. Dépitée, elle s’était résolue à le lui dire dans la semaine. Aujourd’hui, dans la mesure du possible.

Le Luso-Français l’invita à manger, mais, sous prétexte de préparer les partiels avec une amie, elle refusa poliment. Il la laissa partir en contenant sa frustration.

Travaillé par les réflexions de Frédéric, il avait enfin décidé de passer à l’action. Pour lui, l’informaticien, aussi tranché fût-il dans ses idées, avait raison sur le fond : une fille en couple n’en était pas inaccessible pour autant. Et Solène n’échappait pas à la règle. Tout compte fait, si elle sortait avec Nicolas, cela ne l’arrêterait pas dans son entreprise.

Pas plus que son amitié avec Tristan.

[1] Argot provençal : femme aux formes peu harmonieuses ; homme pas sérieux ou peu courageux

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Vous aimez lire Ayaël Kazuo ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0