XLVII. Lutin, disputes et liberté

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Un cri retentissant sortit brusquement Maya de ses rêveries, à la frontière entre mirage et hallucinations. La soif lui déchirait encore douloureusement la gorge, la faim lui tiraillait toujours le ventre, mais à présent, elle avait la certitude qu'ils touchaient au but. Voilà plusieurs heures qu'Arse avait quitté la compagnie, plusieurs heures que tous cherchaient à s'abriter au mieux de la chaleur étouffante, plusieurs heures que chaque cœur battait, porté par la même folle lueur d'espoir. Ankylosée par cette attente immobile, assise à l'ombre d'un bloc de roche, la Reflétée relâcha doucement la poussière avec laquelle elle s'occupait les mains et se leva avec précautions. En un coup d’œil, elle repéra un attroupement autour de Feorl, une expression jubilante sur son visage noirci par les cendres. Ses confrères à ses côtés dévoilaient également une joie démesurée, et, pour Maya, dénuée de sens. A pas mesurés, elle rejoignit le petit groupe de Passagers, intriguée par cette soudaine allégresse. Le Gardien, flanqué de Sangaë et Tilaë, répondit à ses questions silencieuses par un immense sourire. Sans plus de paroles, il désigna une forme au loin, qui paraissait s'approcher d'eux, gigantesque et trouble à ses yeux épuisés.

" Pourquoi vous réjouissez-vous ? Qu'est-ce que cette chose ?"

Feorl lui jeta un regard surpris, presque déçu. Son visage se transforma en une moue boudeuse avant de s'illuminer à nouveau, une remarque railleuse sur le bord des lèvres.

"Décidément, vous les humains ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez ! Incapable de reconnaître notre cher Calciné la petite dame ?

— Arse ? Arse est cette énorme forme ? Qu'essayez-vous encore de me faire croire lutin ?

— Lutin ? Moi, lutin ? Vous me vexez ! J'ai l'impression, mais pardonnez-moi si mes yeux de lutin rencontrent une quelconque déficience, que notre Arse nous rejoint, monté sur un des ces monstrueux scorpions, de ces Uracus je crois. Et il est apparemment accompagné si j'en crois la seconde bestiole."

Avant même que l'Istiol n'aie fini ses suppositions, un hurlement de joie franchit les lèvres de la jeune fille. Elle distinguait, maintenant, les reflets grisâtres du ciel sur ses écailles brûlées ainsi que la carrure impressionnante de la bête qu'il montait. Brusquement, toutes ses difficultés, ses douleurs, ses doutes, s'évanouirent jusqu'à lui faire oublier sa soif lancinante.

" Saylin est-elle au courant ? Quelqu'un l'a-t-elle prévenue ? s'exclama-t-elle finalement, au comble du bonheur."

Alors que le Gardien, totalement pris au dépourvu par la réaction incongrue de la jeune fille, se préparait à hocher négativement la tête, il remarqua qu'elle était déjà partie à toute allure dans la poussière. Avec un soupir, il se tourna vers Sangaë, paresseusement couchée sur le flanc.

" Lutin ? Ne me dis pas que tu es d'accord avec elle..."

***

Paisiblement assise dans la la cendre, les yeux clos, Saylin remarqua Maya plusieurs minutes avant qu'elle ne s'adresse finalement à elle.

" Tu as vu ? Arse est de retour ! Il a réussi !

— Je sais, répliqua d'un souffle Saylin.

— Comment cela "tu sais" ? On vient seulement de le voir.

— Tu viens de trouver ta réponse dans ta question. Vous venez seulement de le voir. Pas moi, vous.

— C'est votre objectif à tous de me prendre la tête ? Comment peux-tu le voir alors que tu n'ouvres même pas les yeux quand je te parle ? s'exaspéra Maya, persuadée que le monde entier avait une dent contre elle aujourd'hui.

— Je n'ai jamais prétendu l'avoir vu. Je savais seulement qu'il était là. Et avant que tu ne me pose la question : le Vent m'a informée, sourit la jeune fille dont la cape violette flottait autour d'elle, comme soulevée par un courant d'air imperceptible.

— Et tu n'as pas jugé bon de nous prévenir je présume ? Bon... qu'importe... Tu ne veux pas nous rejoindre pour l’accueillir ?

— Je ne suis pas sûre qu'il s'intéresse beaucoup à un accueil magistral, mais si cela te fait plaisir, très bien. J'arrive."

Sans un mot de plus, Saylin se leva gracieusement et ouvrit les yeux, rompant ainsi le contact ténu qu'elle entretenait avec le Vent durant sa courte conversation.

Ensemble, les deux jeunes filles retournèrent auprès de l'assemblée de petits êtres des forêts, désormais deux fois plus imposante. Seuls quelques Istiols se tenaient écartées du rassemblement mais la grande majorité trépignait à l'idée d'entendre le récit d'Arse et le déroulement de la suite de leur mission. Saylin et Maya se frayèrent facilement un chemin à travers la foule, car elles dépassaient bien de deux têtes la plupart des Passagers. Feorl se tenait toujours devant, affalé dans la douce fourrure de la tigresse. Il les accueillit avec un sourire narquois où se lisait encore la contrariété provoquée par le surnom que lui avait donné la Reflétée. Sa vengeance ne saurait tarder...

Désormais, tous pouvaient apercevoir en détail le cortège qui s'approchait d'eux. Devant, un lézard dont les écailles vertes semblaient ternies par les assauts du temps se tenait voûté sur un fauteuil disposé sur le dos d'un immense scorpion blanc, semblable en tout points à celui qu’ils avaient affronté. La bête paraissait docile et dressée, harnachée d'un complexe entremêlement de bandelettes de cuir, qui formait une sorte de selle très sophistiquée. Derrière lui, un second Uracus, moins paré et équipé que le premier, portait le Calciné qui, visiblement exténué, arborait une expression grave et renfermée. Son seul regard de flamme lançait des éclairs, témoins d’une contrariété étouffée.

Immédiatement, Saylin s'écarta du groupe et s'avança à grand pas vers le petit convoi. Dès qu'elle le put, elle tenta de capter l'attention de son ami, dont elle ne parvenait pas à comprendre la colère. Elle remarqua d'abord l'étonnement du vieillard qui la voyait approcher, mais ne s'en soucia guère. Plus décidée que jamais à élucider ce mystère, elle ne détourna pas une seconde ses yeux de son objectif, le Calciné, droit devant elle. Ses prunelles limpides avaient beau le scruter en long, en large et en travers, la jeune fille ne ressentait rien. Rien, hormis la certitude qu'Arse fermait autant qu'il le pouvait son esprit, et évitait de croiser son regard. Furieuse de ce manque de confiance éloquent, elle se retourna comme un ouragan et regagna l'assemblée, sous les expressions ahuries des Passagers qui avaient assisté à la scène.

Bien qu'elle n'eût pas compris les détails de cette rage silencieuse, Maya posa délicatement une main sur l'épaule de son amie. D'une œillade noire, elle fit comprendre à Feorl de ne pas ouvrir la bouche, ne serait-ce que pour un mot. Boudeur, celui-ci reporta son attention sur les deux lézards, désormais descendus de leur monture, qui approchaient d'eux à la vitesse d'un vieillard.

Alors que tous se levaient, intrigués par l'étrange compagnon de celui qui les avait emmené dans cette quête, et gênés par le silence pesant qui s'installait peu à peu, des rumeurs et des chuchotements se répandirent comme une trainée de poudre dans la foule. Pourquoi personne ne parle ? Qui est ce vieux reptile ? Que se passe-t-il ? Des scorpions ? On nous a trahis !

Agacée de ces tergiversations, Tilaë s’avança de quelques pas et s'arrêta juste en face du vieillard, toujours secondé par le jeune lézard à l'air maussade.

" Que voulez-vous ? clama-t-elle.

— Tout simplement vous voir. Le dernier des Calcinés vous a présenté comme un armée de magiciens.

— Pas une armée, soupira Arse, désespéré. Ils sont ici pour vous aider. Avec eux, nous chasserons les gnomes et seront à nouveau libres.

— Si je peux me permettre, nous ne sommes en aucun cas un outil. Nous avons choisi de vous aider car votre cause est juste, voilà tout. N'espérez pas faire de nous vos larbins ou pions. Nous sommes libres comme l'air, nous sommes une alliance, forgée pour la liberté, la liberté de tous, s'interposa Tilaë avec fermeté."

Ces quelques paroles firent immédiatement renaître un sourire sur les lèvres du Calciné.

" Je vous avais prévenu. Les Istiols, aussi petits soient-ils, ont du caractère. Si vous espériez leur marcher sur les pieds, vous pouvez abandonner toute aide de leur part.

— Je vois... souffla le vieux Riast, encore hésitant.

— Vous avez toutes les informations entre les griffes maintenant alors cessez ces réflexions interminables, les gnomes n’attendront pas votre décision pour attaquer, croyez-moi. Combattrez-vous à nos côtés oui ou non ? Défendons-nous finalement le même peuple ?

— Très bien... Peut-être notre pays connaîtra-t-il finalement des jours meilleurs. Bienvenue chez vous, Arse le Sombre Écaille, dernier des Calcinés."

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