Chapitre 9 第9章

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La pluie tombait au-dehors, coulant sur les grandes fenêtres du bistro. Assis sur une banquette, Lucian tentait de trouver des informations au sujet de Mlle Kimura sur son téléphone. Yoshito avait les yeux fermés et somnolait, appuyé contre la fenêtre. Jugeant préférable de ne pas le déranger, il ne l'éveilla pas alors que ses recherches aboutissaient enfin. Posant une main sur son front pour se concentrer, il examina les photos trouvées sur le site web de son entreprise.

Sur la première, elle posait avec professionnalisme, vêtue de façon simple mais élégante. Elle possédait une beauté d'étrange caractère; inquiétante, impossible à cerner... Il n'arrivait pas à comprendre d'où lui venait ce sentiment. Peut-être était-ce l'ensemble de ses traits ciselés, le fait qu'elle semblait se mordre légèrement la lèvre en souriant, ou la mèche pourpre qui brodait sa frange, tranchant en deux son visage.

Sur une autre photo, on la voyait de profil, en train de discuter avec l'un de ses collègues. Une écharpe d'un rouge hypnotisant était enroulée autour de son cou gracieux, et encore là, l'effet général était dérangeant. Ce fut en voyant la troisième qu'il eut réellement le souffle coupé, éloignant son cellulaire par réflexe. Cette photo n'était pas officielle et la montrait à un plus jeune âge. Elle se trouvait sur un site de photographie urbaine et il n'arrivait pas à décider si c'était le titre ou l'image qui était le plus perturbant.

La photo avait été prise alors qu'elle se retournait rapidement. Ses cheveux, plus longs et sombres, volaient derrière son dos en créant un flou à l'écran et son regard était sauvage. Le froncement arqué de ses sourcils, la courbure de ses lèvres écarlates, tout cela créait un effet de sadisme incontrôlé.

Ses vêtements aux couleurs enfantines accentuaient encore cette impression, baignés de la lumière rouge d'une affiche à néon située derrière elle. Les kanjis de ce panneau formaient le mot Kyomu 虚無, qui signifiait néant. Le titre de la photographie, totalement déséquilibré, était «L'avantage de la psychopathie».

-Qu'est-ce que tu regardes?

Lucian sursauta violemment. Yoshito s'était réveillé et le regardait fixement. D'une main qu'il voulait stable, il lui montra l'écran de son téléphone.

-C'est elle? C'est la femme qui a possiblement provoqué la panne et t'a agressé?

-Exactement.

Lucian inspira profondément, regardant à nouveau la photo, puis expliqua d'une traite:

-Son nom complet est Amaterasu Kimura. Si j'en crois les commentaires sur son site web, elle est de nature diligente et ouverte à son lieu de travail. Elle possède la firme Tekuno depuis trois ans et, fait étrange, elle l'a acquise le jour de la disparition de ta sœur.

Yoshito, le regard sombre et indéchiffrable, prit place à côté de son ami. Il était impossible de savoir ce qu'il pensait de cette nouvelle révélation.

-Montre-moi les autres photos du blog. On ne sait jamais.

Lucian fit défiler les autres images. Elles montraient toutes différents endroits du quartier, ainsi que des gens étranges, aux regards parfois vides, parfois prédateurs. Plusieurs d'entre elles dégageaient la violence, la débauche et l'irréel. Une femme perchée sur un lampadaire, ses longs cheveux bleus touchant jusque par terre... Un homme armé d'un couteau et gravant des mots sur un mur de brique...

-AH! Attends!

Yoshito saisit le bras de Lucian, les yeux écarquillés. Il pointa avec frénésie une silhouette en arrière-plan de l'une des photos. Il s'agissait d'une forme humaine, portant un manteau kaki, de taille moyenne. D'une voix éperdue, il murmura:

-C'est... elle. C'est Naoko.

Lucian le regarda avec incrédulité.

-Tu en es certain? J'admets qu'elle a sa taille, mais...

«-Elle portait ce manteau quand elle a disparu,» répliqua-t-il, l'air de ne pas en croire ses yeux. «Et ce pantalon anthracite. C'était son préféré et il s'était volatilisé en même temps qu'elle. De quand date cette photo?»

-Trois ans... C'est...

-C'est une preuve.

Yoshito avait une lueur d'espoir désespéré dans les yeux. Il fixa la photo avec un air de concentration maximale, passant chaque petit détail au peigne fin. On voyait au premier plan un escabeau, avec un pot rempli de peinture écarlate posé dessus. Le mur d'à côté était barbouillé de kanjis écrits illisiblement, la ruelle se perdait dans une brume de pollution entre les immeubles délabrés et les néons fluorescents, et la silhouette de Naoko s'éloignait vers ce brouillard. En courant.

La photo s'appelait: «Le spectre de la mémoire».

Lucian agrandit l'image sur cette ombre qui paraissait si flottante, inaccessible, comme le titre d'une chanson dont on n'arrive pas à se souvenir. Que des photos de Mlle Kimura, Naoko et de ce quartier soient rassemblées sur le même site web n'était certainement pas un hasard.

«-Comment s'appelle cette blogueuse?» demanda soudain Yoshito, semblant avoir eu la même idée que lui.

«-Son pseudonyme est Aphrodisia,» répondit-il, ne remarquant pas tout de suite le sursaut de surprise et d'effroi qui avait secoué son ami en entendant ses mots. «Tu as déjà entendu cela à... Hé! Ça va?»

Yoshito avait le teint blanc comme un drap et ses jointures se crispaient sur le rebord de la table.

-Je ne me sens pas très bien.

«-As-tu besoin de retourner à l'hôpital?» questionna Lucian avec inquiétude. Il était rare que Yoshito exprime son malaise directement. Avait-il commis une erreur en l'aidant à revenir à Kyomu?

-Non, ça ira. Mais ma gorge me brûle et ma tête tourne...

-C'est sans doute parce que tu n'as rien mangé depuis hier. Je vais aller te commander quelque chose, ne bouge pas d'ici.

Yoshito fixa le comptoir d'un regard absent.

-Je me demande s'il a laissé les revolvers sous ce comptoir.

-Quoi?

-Oublie. C'est une anecdote que j'ai omis de te raconter.

Lucian acquiesça, légèrement perturbé, puis se dirigea vers le jeune caissier, commandant deux cafés, une bouteille d'eau et un kurigohan*. Il resta à l'affût de la moindre chose anormale, mais tout paraissait habituel, mis à part peut-être la couleur intensément rouge des néons sur les murs.

-Ah, zut... Je n'ai plus de change. C'est toujours comme cela ici. Ça ne vous dérange pas de payer en interactif?

Il reporta son attention sur le caissier, le sondant avec attention. Le jeune homme sembla intimidé, se balançant d'un pied à l'autre, et Lucian reprit rapidement ses manières aimables.

-Non, bien sûr, il n'y a pas de mal. Dites-moi, vous recevez beaucoup de clients?

Le caissier parut soulagé par son changement de ton et répondit avec vivacité:

-Non, Monsieur, et encore moins aujourd'hui...

-Pourquoi donc?

-Oh, il y a eu des disparitions...

Lucian eut l'impression que son cœur se tournait à l'envers et jeta un rapide coup d'oeil vers la table où Yoshito était encore assis. «Ce n'était qu'un cauchemar,» se rappela-t-il avec reproche.« Il n'a tué personne.»

«-Vous dites cela avec banalité,» fit-il remarquer. «Est-ce fréquent?»

Le jeune homme prit un air mystérieux, et chuchota à voix basse:

-Hé bien... Ce quartier a mauvaise réputation, pour être franc. Des personnes disparues viennent ici... d'autres disparaissent à leur tour... Bizarre, tout cela. Mais je travaille ici tout de même; les rumeurs ne m'effraient pas et j'ai besoin d'argent.

Lucian camoufla son anxiété et répliqua avec un sourire chaleureux:

-Tu me sembles être quelqu'un d'allumé, mon garçon. Sois sûr que tes efforts vont finir par payer. Et, au cas où l'immobilier t'intéresserait, voici ma carte d'affaires.

Le visage du jeune homme s'illumina et il remercia avec enthousiasme le propriétaire de la firme.

-Je vais aller préparer votre commande, Monsieur. Passez une bonne journée!

-Toi aussi.

Lorsque les plats furent prêts, il les apporta à la table, déposant le kurigohan devant Yoshito qui leva les yeux vers lui, l'air exaspéré.

-Pourquoi es-tu toujours si gentil avec tout le monde? C'est pénible.

-Non, c'est une force. Je me suis fait des contacts partout grâce à mon approche directe et amicale. Toi, tu t'es fait des contacts en intimidant et en détruisant la concurrence. Je ne dis pas que c'est mal; en fait, ça correspond tout à fait à ta personnalité.

«-Hum, si tu le dis,» répondit-il d'un ton non convaincu. Soudain, il posa une main sur son front, et Lucian remarqua que des gouttes de sueur coulaient sur ses tempes.

-Yoshito, tu es vraiment certain que ça ira?

-Oui, oui...

«-Bois de l'eau,» ordonna Lucian en tentant de cacher son angoisse grandissante. Les doigts de son ami étaient agités de tremblements. Était-ce simplement dû à la fatigue ou à quelque chose de plus grave?

L'homme s'exécuta néanmoins, buvant la moitié de la bouteille d'une traite, puis commençant à manger le kurigohan, l'air affamé. Mais après qu'il eut achevé le plat, une vive souffrance apparu dans ses yeux.

-Ce... n'est pas suffisant...

-Quoi?

-Il manque quelque chose... Ah, Lucian, je ne me sens vraiment pas bien tout d'un coup...

Yoshito chancela sur la banquette, une main pressée sur le front, cherchant sa respiration.

-Chut, du calme, respire lentement. Ne panique pas. Nous allons trouver ce qui ne va pas. Depuis combien de temps cela a-t-il commencé?

-Depuis... que tu as parlé d'Aphrodisia... avant aussi, mais moins intense... Et... j'ai besoin de...

Il s'interrompit soudain, alors que la réalisation figeait son visage dans un masque d'horreur.

«... Drogue,» acheva-t-il dans un murmure étranglé. Lucian serra les poings, une rage froide le pétrifiant. Des milliers de pensées se bousculent dans sa tête, des tas d'émotions contradictoires. Terreur et vengeance. Amour et rancœur. «Comment ont-ils osé faire cela à mon meilleur ami,» songe-t-il avec fureur. Il pose une main sur son épaule, impuissant, solidaire.

Il s'aperçut que le caissier les regardait du coin de de l'oeil, l'air inquiet. Lucian se força à sourire et fit un petit signe de la main. La crise passa, lentement, et la respiration de Yoshito redevint régulière.

-Mieux?

-Un peu. Je ne sais pas si...

Il ne termina pas sa phrase. Son regard se fixa sur quelque chose qui se trouvait derrière Lucian, et son expression était celle de la souris qui vient de se faire retrouver par le chat. Un désespoir mêlé de résignation. Lentement, méthodiquement, Lucian se retourna.

Ce fut comme si le sol se dérobait sous ses pieds. Soudain, il comprit pourquoi Yoshito avait eu une voix aussi fiévreuse au téléphone. Pourquoi cette fille l'avait mis en garde contre les règles contournables de la réalité... Comment s'appelait-elle, déjà? Arya, oui, c'était cela. Arya la mathématicienne des mots. Il se maudit un instant de ne pas l'avoir écouté, de ne pas avoir entraîné son ami loin de ce quartier affolant, quand son regard croisa celui de Amaterasu Kimura.

Elle semblait apporter la pénombre avec elle. Refermant la porte du café sans bruit, sans jamais cesser de fixer Lucian, elle avança d'un pas. Sa haute stature découpait une ombre acérée sur le plancher, entre les néons rougeâtres. Une écharpe écarlate jaillissait de la teinte foncée de son long manteau, et ses lèvres pleines étaient courbées en un sourire immobile. Plus belle qu'en photo, plus terrifiante, aussi. Charme indéfinissable et angoisse omniprésente.

Ses sourcils s'arquèrent un peu plus alors qu'elle sortait de sa poche une petite boîte blanche. Détachant ses yeux hypnotiques de Lucian, elle se dirigea vers Yoshito. Personne ne tenta de l'arrêter. Elle avançait, ses pas résonnant dans le silence de la pièce. Le temps s'arrêtait. La logique s'arrêtait.

Elle ouvrit la boîte sous les yeux de l'homme aux traits asiatiques, qui ne bougeait pas du tout, respirant à peine.

-Prenez ce dont vous avez besoin, Monsieur le directeur. Vous ne le regretterez pas.

Sa voix sonnait comme le sifflement d'un serpent. Lucian sortit de sa paralysie, un instinct de protection prenant le dessus. Sa rage s'enflamma quand il constata qu'il y avait dans le boitier des seringues de drogue. Il s'apprêtait à faire quelque chose de fou: balancer une chaise sur cette folle de Kimura, ou alors tirer Yoshito par le bras et le faire sortir de ce quartier de cinglés, ou bien appeler la police... Mais une voix retentit avant la sienne.

-Hey! Vous!

Le caissier, de derrière son comptoir, pointa la femme qui venait d'entrer avec accusation.

-C'est de la drogue, ça! C'est illégal! Filez avant que je n'appelle au secours!

Un fragment d'espoir renaquit dans le cœur de Lucian. Dieu merci, il y avait encore des gens sensés sur Terre...

Mlle Kimura ne prit même pas la peine de regarder directement le jeune homme. Tournant brusquement la tête vers un miroir, elle observa la pièce avec rapidité. Puis son bras vola dans les airs, et un couteau alla se ficher entre les yeux révulsés du caissier. Le sang éclaboussa le comptoir de commande et il s'effondra dessus avec un râle d'agonie écœurant.

Mlle Kimura fit une moue dédaigneuse. Méprisante.

Lucian se mit à hurler. Il ne savait pas exactement pourquoi. Peut-être parce qu'une situation si normale et rassurante venait d'un seul coup de basculer en cauchemar, par l'entrée en scène de cette femme démoniaque. Peut-être aussi parce que toutes ses certitudes venaient de voler en éclats... Ce n'était pas un cauchemar, justement. C'était la réalité, une réalité fatalement réelle.

-Qu'est-ce qui ne va pas avec toi?

Un cri soudain coupa court au hurlement de Lucian. Un homme dans la quarantaine, manifestement le patron du bistro, bedonnant et en tablier, sorti de la cuisine et contempla la scène avec consternation.

«-Tuer quelqu'un comme ça, en plein jour!» continua-t-il de s'égosiller. «Le jeu n'est même pas commencé... Mon comptoir est fichu...»

«-Je t'en paierai un autre en cas de besoin,» répliqua Mlle Kimura avec froideur. Elle tourna la tête vers Yoshito, esquissant ce sourire ensorcelant.

-Allons-nous vous voir cette nuit, Monsieur le directeur? Votre sœur a dit qu'elle serait présente pour poser les règles, cette fois. N'avez-vous pas envie de voir votre sœur?

-NE L'ÉCOUTE PAS!

L'exclamation de Lucian fit sursauter Yoshito, qui tourna la tête vers lui avec confusion et terreur, comme s'il ne savait plus si ce qu'il vivait était réel ou pas. Lucian, n'en pouvant plus de voir ce regard sur son visage, se retourna vers Mlle Kimura et la regarda droit dans les yeux, repoussant le malaise qu'il ressentait alors qu'elle le dévisageait.

«-Toi,» dit-il fermement, «je veux te parler seul à seul, face à face. Je ne sais pas ce que tu essaies de faire à mon ami mais soit assurée que tu devras me passer sur le corps avant d'espérer l'entraîner dans tes pièges!»

Dire cela à une meurtrière n'était peut-être pas forcément la meilleure chose à faire, mais Lucian avait appris qu'un adversaire qui sent une faiblesse ou une crainte l'exploitera sans merci, alors il garda son regard de fer tandis que Mlle Kimura souriait davantage.

-Très bien, Monsieur l'ami de Monsieur le directeur. Allons parler seul à seul, face à face.

Elle se dirigea vers la porte, et Lucian la suivit, un instant hébété de voir qu'elle semblait contrôler parfaitement la situation, comme si elle avait prévu qu'il dirait cela. La main de Yoshito attrapa soudain son poignet, et les deux amis s'observèrent durant de longues secondes, chacun cherchant quelque chose dans le visage de l'autre. Du réconfort, de la compréhension.

«-Je... Je suis désolé. Je ne voulais pas t'entraîner dans mes histoires...» chuchota Yoshito en secouant la tête.

-Naoko est mon amie aussi. Ne t'en fais pas pour cela. Je vais revenir dans quelques minutes.

Lucian sourit, un sourire sincère que Yoshito ne lui rendit pas. Il n'y avait même pas la plus petite trace de lumière dans ses yeux. Après un dernier signe de la main, il emboîta le pas à Mlle Kimura qui l'attendait devant la porte et ils sortirent dehors. La pluie avait cessé de tomber et un brouillard flottait sur la ville.

Il aperçut une fille aux cheveux roses, seule au milieu de la rue à quelques mètres, qui le regardait avec désapprobation alors qu'il suivait la femme. Arya le fixa sans ciller, ses yeux bleus électriques se tournant ensuite vers Mlle Kimura, puis elle entra dans le café où était resté Yoshito.

Lucian suivit la femme aux yeux néons jusque dans les profondeurs des ruelles, sans hésitation, doutant à peine.

*Kurigohan: Plat de riz aux châtaignes traditionnellement japonais.

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