Chapitre 14

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Earl fut réveillé par les pas qui résonnaient sur le pont et les voix dans les mâtures. Il avait dormi sur le fauteuil d’Arawn, emmitouflé dans la couverture. Ses yeux étaient secs et ses membres engourdis, ses paupières collaient et sa gorge piquait. Le choc de la veille avait des conséquences sur son corps. Il se leva et s’habilla, puis rejoignit la porte de la cabine du capitaine — qui l’avait déserté dans la nuit pour rejoindre ses hommes dans la tempête — pour rejoindre le pont.

Il y retrouva l’équipage au grand complet, affairé à des tâches inhabituelles. Ils observaient chaque recoin des bastingages et des mâts. Certains étaient suspendus au-dessus de l’eau par des cordages, les pieds appuyés sur la coque, tapotant le bois humide et fragilisé avec leur poing. Intrigué par cet étrange spectacle, il s’approcha de Meribi assis sur l’une des marches menant au gaillard d’arrière.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?!

Il observa son poignet gonflé et les griffures qui parsemaient sa peau.

— Comment tu t’es fait ça ?

— C’est rien de grave. Je n’étais pas à ma place pendant la tempête, ça m’apprendra.

— Pas à ta place ?

— J’ai voulu aider les gabiers à affaler les voiles pour limiter les dégâts, mais mon poignet s’est pris dans un bout, et je me suis retrouvé coincé… Mais ce n’est pas grave.

— Pas grave ! Tu l’as montré à Chell au moins ?

Earl compris en son silence qu’il ne l’avait as fait et ça ne l’enchantait pas.

— Tu devrais aller le voir, c’est peut-être tordu. Ou pire ! Cassé !

— Ce n’est pas cassé ! C’est Syllas qui a coupé le bout pour me libérer et j’ai continué à travailler malgré tout.

— Sur le coup, on ne ressent pas la douleur. Mais si j’y touche, là aussi tu n’auras pas mal ?

Il approcha sa main de la blessure, mais Meribi recula son bras, le visage crispé.

— C’est bien ce que je disais…

Earl n’ajouta rien. Il ne pouvait pas le forcer à aller voir le médecin, mais il connaissait les conséquences d’une telle blessure, pour en avoir fait les frais par le passé, et il ne voulait pas que son nouvel ami souffre.

— Meribi, va voir Chell.

Les deux garçons sursautèrent dos à la voix d’Asan. Le concerné tenta de protester, mais le second ne l’entendit pas de cette oreille.

— C’est un ordre.

Sa voix était tranchante et l’obligea à rejoindre le faux-pont. Earl observa les activités : ranger les bouts, vérifier la mâture. La tempête avait dû faire des dégâts sur le navire, mais il ne voyait pas de fissure qui pourrait inquiéter l’équipage. Alors pourquoi y avait-il un attroupement à la proue du Phoenix ?

Il se redressa et se dirigea vers le petit groupe. Il aperçut Badic suspendu au-dessus de l’eau, accrocher au bastingage et semblait discuter avec Syllas.

— La tempête a fracassé le beaupré …

— Le beaupré ?

— Oui, cette partie-là.

Le charpentier désigna le mât à l’avant du navire pointé vers l’horizon. Il remarqua une immense fissure qui prenait racine proche de l’eau et remontait jusqu’à la moitié du beaupré.

— C’est grave ? demanda Syllas.

— On peut continuer à naviguer, mais il faudra faire un arrêt à Thorrak. J’ai pas le matériel pour des réparations.

Le quartier-maître sembla réfléchir un instant avant de s’adresser à son supérieur.

— Que faisons-nous, Arawn ?

— Direction Thorrak.

Earl remarqua le visage raidi du capitaine.

— C’est une ville ?

— Un lieu de débauche. Un endroit où se fréquentent les petits pilleurs, les dépravés de la société, répondit Arawn.

— Un coin parfait pour ceux qui cherchent à picoler et de la bonne compagnie, enchaîna Syllas.

Leur discussion ne s’éternisa pas, leur attention attirée par le retour de Meribi avec le soigneur. Le canonnier avait le poignet enroulé de bandage terne, qui remontait jusqu’à son coude, son visage assombri. Le capitaine vint à leur rencontre et les accompagna dans sa cabine. La porte close, Earl s’inquiéta et tourna un air soucieux vers le quartier-maitre et le charpentier.

— Allez-vous l’abandonner ?

— Qui ça ? Meribi ?

Le mousse hocha la tête. Syllas lui répondit sur un ton dur :

— C’est le sort que réserve la marine royale à ses hommes ?

— Quand un soldat est blessé en mer, il est relevé de ses fonctions et acquitté de ses tâches. Il est obligé de rester à terre.

— Nous ne sommes pas comme ces hauts cadres d’hypocrites.

Le garçon se tourna vers Ocon, assis proche du mât de misaine, cordage en main.

— Meribi se reposera le temps que sa blessure soit complètement soignée et quelqu’un prendra sa place, c’est aussi simple que ça.

— Ça pourra être n’importe qui… Même toi, reprit Syllas en désignant Earl.

Le jeune homme sembla surpris.

— Moi ?

— Oui, toi. Sais-tu te servir d’un pistolet ?

Il ne répondit rien. Earl avait appris à manier une arme à feu avec son père, dans le cadre d’un entraînement. Son géniteur avait exigé la perfection. « Un homme digne de ce nom doit pouvoir abattre ses ennemis d’un seul coup ! ». Il n’était pourtant plus digne du nom qu’il portait. Il n’était plus digne de rien.

Son silence fut une réponse claire pour Syllas. Le quartier-maitre s’avança et lui présenta son arme. Earl perçut dans son regard une pointe de curiosité qu’il comprenait parfaitement. Il avait l’occasion de faire ses preuves et d’avoir une utilité à bord. Il saisit le pistolet et sourit.

Ocon plaça des bouteilles vides sur le bastingage. Le mousse se plaça de profil, le regard fixé sur les bouteilles de rhum et leva son bras d’arme. Certains membres de l’équipage s’étaient arrêtés pour l’observer. Il visa yeux ouverts puis tira.

La balle traversa le verre et finit sa course dans l’eau. Fier de son tir, il se tourna vers Syllas. Le quartier-maître posa une main amicale sur sa tête et le félicita. Earl recommença et n’en manqua qu’une seule de justesse. Mais l’équipage le poussa à réessayer.

Toute cette agitation alerta le capitaine qui sortit de sa cabine, les sourcils froncés. Il marcha sur les morceaux de verre qui jonchaient le sol et aperçu le garçon. Les bavardages s’estompèrent devant l’air colérique d’Arawn, qui s’approcha vers eux.

— Je ne crois pas avoir autorisé qui que ce soit à lui donner une arme à feu.

Syllas ne répondit pas. Il savait qu’il valait mieux endurer que répondre à son supérieur. Arawn s’arrêta devant le nouveau mousse toujours armé et n’osait pas le regarder. Le capitaine saisit le canon de l’arme et le retira des mains trop petites du garçon.

— Celle-ci est trop grande et trop lourde pour toi. Il t’en faudra une à ta taille.

Earl le dévisagea, tout comme ses hommes. Certains pensaient que le quartier-maître allait essuyer la colère du phénix, mais le terrifiant Oiseau de feu semblait s’adoucir.

— Navire en vue ! Ce sont des marchands !

L’intervention de Liham depuis la vigie les coupa et attira leurs regards vers l’horizon. Il se trouvait à deux milles nautiques et naviguait dans leur direction.

— Capitaine, ce serait une occasion de marchander avec eux du bois et des vivres, le strict nécessaire pour rejoindre Thorrak, intervint Badic.

— De quoi solidifier le beaupré ?

— En partie, c’est la réparation la plus urgente pour l’instant. En espérant que nous ne recroisions pas de tempête.

— Alors, allons à leur rencontre.


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Le navire marchand s’était amarré à côté du Phoenix, une planche servait de passerelle entre les deux navires. Arawn avait relaté leurs mésaventures avec les intempéries et les dégâts laissés par la mer sur le brick. Il cherchait du bois, ne serait-ce qu’une petite quantité, pour soutenir le beaupré jusqu’à la prochaine ville.

Le commerçant semblait fort embêté par la situation. Fournisseur de l’arsenal de Dakroa, le bois qu’il transportait devait malheureusement être remis à l’armée pour la construction de leurs navires de guerre. Mais la proposition alléchante du capitaine le convainquit : une petite poignée d’or d’un navire gouvernementale, assez pour combler un homme pour le reste de sa pauvre vie.

Earl observait la scène depuis le gaillard d’arrière du Phoenix en compagnie de Meribi, toujours blessé. Il avait décidé de lui tenir compagnie et ne savait pas quoi faire de ses journées à bord.

— Ils n’ont pas peur de nous ?

Son camarade souligna ce mot : nous. C’était bien la première fois qu’il l’entendait de la bouche du nouveau mousse, et intérieurement, il était heureux. Il s’était imaginé — après ses longues discussions avec le capitaine — qu’Earl souhaiterait déserter le navire au plus vite et ne plus avoir affaire à l’équipage. Mais quand il le regardait, assis à ses côtés, il ne voyait plus en lui un simple enfant perdu ; il apercevait un compagnon de route, un coéquipier de mer sur qui compter. Et il l’espérait.

— Non, ils ont l’habitude de marchander avec nous.

— Ils n’ont pas peur des pirates ?

— Nous ne sommes pas des pirates.

Earl le fixa avec calme et Meribi regretta sa réponse.

— Iter a dit la même chose hier. Si vous n’êtes pas des pirates, qu’est-ce que vous êtes alors ?

— Je ne peux pas vraiment te répondre… Tu devras demander au plus vieux.

Les deux garçons se dévisagèrent, avant que le nouveau marin n’acquiesce en silence.

— J’ai l’impression d’avoir encore beaucoup à apprendre sur vous.

— Ça te prendra quelques années.

— Te fous pas de moi.

Meribi ne put s’en empêcher. Il esquissa un sourire en voyant l'air peiné de son ami, un visage d’enfant contrarié par le futur et le passé qu’il devait rattraper.

— Earl ! Meribi ! Venez nous aider !

L’appel d’Asan attira leur attention. Ils descendirent les marches et rejoignirent les quelques hommes sur la frégate marchande. Ils devaient transporter de longues planches d’un navire à l’autre, en prenant grand soin de ne pas tomber à l’eau. En plus du bois, le commerçant avait fait grâce de quelques caissons de sucre et de rhum au phénix.

Alors qu’il comptait les pièces sur une vieille caisse abîmée, son regard se posa sur Earl qui passait devant lui, boîtes en main. Il l’observa faire ses allers et retours, la peau suintait à cause de l’effort et de la chaleur, mais le vieillard semblait intrigué. Il fit signe à l’un de ses hommes de s’approcher et lui murmura à l’oreille quelques mots. Son comportement alerta Arawn, qui se devait de protéger ses hommes face aux étranges manières de leur sauveur.

— Quelque chose ne vous convient pas ?

— Oh non non ! Tout est parfait ! Il y a juste….

— Juste quoi ?

Le commerçant observa une dernière fois le nouveau mousse des pirates qui remontait à bord du Phoenix avec Meribi et Wynric.

— Ce garçon ressemble étrangement à un avis de recherche, rien de plus.

— Quel avis ?

La voix du phénix était grave et froide, désireuse d’une réponse immédiate.

— Le gouvernement cherche un enfant qui aurait disparu en mer. Une grosse récompense est à la clé. Ce marin est-il avec vous depuis longtemps ?

— Cela ne vous concerne pas.

— Mais cela pourrait concerner le gouvernement, et puisque je travaille pour eux, cela me concerne.

Arawn était fatigué par la nuit passée à affronter la tempête puis la matinée de réparation de son navire, ce n’était pas le moment de l’agacer avec des sottises. Il s’approcha du commerçant, une main posée sur la poignée de son sabre, le regard sombre et l’air intimidant. Le vieillard fut écrasé par la grandeur du pirate.

— L’histoire de mes hommes ne vous regarde pas. Ni vous, ni le gouvernement. Merci pour votre aide, faites bonne route sur ces eaux dangereuses.

Il tourna le dos et regagna le Phoenix dans le silence. Le marchand ordonna à ses hommes de mettre les voiles au plus vite pour s’éloigner de ce brick. Sur le pont de son navire, Arawn se pinça l’arête du nez et ferma les yeux. Une main se posa sur son épaule d’un geste amical.

— Tu devrais te reposer, je prends la suite.

Asan lui souriait. Ils savaient tous les deux que la fatigue n’était pas une bonne chose à bord, et que son épuisement pouvait jouer sur l’humeur de ses hommes. Il soupira et remercia son second, puis disparut dans sa cabine. Earl observait la scène depuis l’entrée de la cale, et continua d’aider l’équipage à entreposer la nouvelle cargaison.

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