23. Flagrances

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L’aube cogne sur la fenêtre. Pour la première fois de toute ma vie, quelqu’un partage mon lit. Séparées par le sommeil, je reviens vers elle en entendant un soupir éveillé. Sentant mon étreinte, Élisa caresse ma main, les yeux perdus vers le plafond.

— Tu as dormi un peu ? questionné-je.

D’une voix faible, elle me confie :

— Non.

— Tu penses à Tristan ?

— Je n’arrête pas. C’est horrible ce que je lui fais.

— C’est horrible s’il le sait.

— Je l’ai trompé. Je me disais que juste un baiser, quelques caresses, surtout avec une fille, ce n’était pas comme si je le trompais, mais en fait si. On a fait l’amour, et en plus il déteste les lesbiennes. S’il sait que j’ai couché avec une fille, il va vouloir savoir qui c’est pour… pour je ne sais pas quoi lui faire. Peut-être la tabasser.

— Tristan ? Une mouche gagnerait un bras de fer contre lui.

Élisa ne rit pas car ça la tourmente profondément. M’en rendant compte, je pose ma bouche sur sa joue :

— Hé ! Il n’est pas obligé de savoir.

— Mais c‘est horrible, je l’aime. Je veux dire, jamais je ne le quitterais. C’est juste que tu m’excites, tu me rends complètement maboule.

— Je m’en vais à Rennes tu n’entendras plus parler de moi, si c’est ce que tu veux.

— Non, ce n’est pas ce que je veux. J’aime trop être avec toi !

À nouveau je suis divisée en deux, entre la culpabilité et la flatterie.

— En gros, tu veux les deux.

Elle ferme les yeux de toutes ses forces en se rendant compte de cette vérité qui se résume en quatre mots. Elle avoue :

— Ce qu’on a fait, c’était super génial ! Dans la vie, on devrait avoir le droit au deux : un homme et une femme.

Je souris puis elle se redresse en soupirant :

— Il va m’attendre. Je peux prendre une douche ?

— Tu veux que je t’accompagne ? demandé-je en caressant son dos du bout des ongles.

— J’aimerais, mais ça risque de prendre trop de temps.

Je m’assois contre elle et embrasse son épaule :

— T’as pas donné d’heure à Tristan.

Elle se tourne vers moi, glisse une jambe sous ses fesses pour entourer sa taille de mes cuisses et pose un baiser sur mes lèvres en me questionnant :

— Ça te dirait pas que nous soyons un peu raisonnables ?

Mes mains sur ses flancs n’ont pas du tout envie d’être sages. D’un autre côté, ce serait lui faire plaisir que de me montrer responsable. Alors je questionne :

— Je peux décider à pile ou face ?

— Je n’aurais pas dû t’offrir cette pièce. — Sa tête se blottit contre mon cou et sa main droite enveloppe mon sein. — Qu’est-ce que je vais dire à Tristan ?

— C’est facile.

Sans lever la tête elle marmonne une demande d’explication que je lui donne :

— Avec qui imagines-tu vivre ta vie ? Lui ? Avec qui veux-tu vieillir, peut-être avoir des enfants ? Celui que tu aimes. Moi je ne suis qu’un plaisir irrésistible, une gourmandise, comme un petit pétard en soirée. Tu voudrais m’avoir tous les jours ?

— Je serai fatiguée entre toi et Tristan. Tu soulèves les bonnes questions, mais lorsqu’on va se recroiser dans les réunions de famille, en repensant à ce soir, ça fera toujours des bulles dans mon ventre.

— C’est mignon, ce que tu dis. Mais je peux rester l’amante occasionnelle, celle dont Tristan ignore tout. Et il n’aura pas à s’inquiéter que tu le trompes avec un autre homme.

— C’est le lui cacher qui m’embête.

— As-tu le choix ?

Elle redresse la tête en soupirant.

— De ton point de vue, ça paraît si simple.

— Ça l’est.

— Et le jour où tu as une petite amie, ça sera fini.

— J’ai décidé de changer de vie, de ne pas tomber amoureuse et de profiter de toutes les amantes qui ne seront pas rebutées par mon visage.

— Tu tomberas amoureuse, c’est inéluctable.

— Alors elle acceptera de me partager à quelques occasions. Si je ne lui cache pas, elle ne sera pas surprise.

Ses doigts peignent ses cheveux sur un soupir, comme si elle venait de résoudre une équation du troisième degré de tête. Elle pose une bise sur ma joue défigurée et me dit :

— Je vais prendre une douche. Tu n’as qu’à me préparer un petit dej.

— Café ou thé ?

— Jamais de café, du thé.

Elle se lève, balançant légèrement des hanches. Lorsqu’elle disparaît, je bas des pieds et lève les bras de victoire. Tout mon être est en parfait accord aujourd’hui !

Je me glisse hors des draps puis sautille nue jusqu’au plan de travail de la cuisine en chantant I’m a virgin.

Reportant ma douche à plus tard, je me suis habillée suite aux choix de ma pièce, car une partie de moi conseillait de préserver Élisa d’un désir trop fort avant qu’elle parte.

Lorsqu’elle sort et qu’elle me voit en tailleur, elle déclare :

— Sérieux ! Ça te va trop bien. Ne remets plus ton masque.

— Pourquoi ?

— Ça fait victime, ça fait mystérieuse d’un côté et soumise d’un autre. On voit la peine, la douleur. Alors que là, visage découvert, je vois une fille forte, qui affronte sans peur les regards. C’est une fille qui dit aux autres agresseurs potentiels : j’ai survécu, pas la peine de tenter de m’attaquer.

Elle enfile ses vêtements de soirée, et après réflexion, j’ajoute :

— Tu me diras, je suis tellement repoussante, qu’il n’y a plus aucun violeur qui voudra me sauter.

Elle sourit, puis s’installe à la table apprêtée en choisissant son thé.

— Tu vois, Tristan ne m’a jamais préparé le petit-déjeuner.

— C’est un mufle.

— Non, je dirai que c’est quelqu’un de maladroit en amour. Il ne sait pas comment me faire plaisir, il passe à côté de certaines choses, mais on voit ses intentions.

Elle en parle avec un ton rêveur et amoureux.

— Au moins je suis sûre que tu l’aimes, souris-je.

— Jalouse ?

— Non, pas tant que ça parce que je suis contente pour lui. Et puis je sais que vu le pied que tu as pris, tu reviendras… au moins pour mes coups de langues.

— Je vais lui apprendre à me lécher comme toi, et je te jure qu’il apprend vite.

— Alors tu viendras pour ma souplesse de bassin.

— Ou pour toi, tout simplement.

Elle sort la boule de thé de son bol, puis ajoute une fois sa tartine couverte de pâte à tartiner.

— Sache que je ne regrette rien.

— T’es sûre ?

— Cette douche m’a mis les idées au clair. Et puis tant qu’on reste belles-sœurs, et que tes frangins te croient hétéro, nos escapades solitaires n’ont rien de suspect.

Je ferme mon visage et elle croit comprendre :

— Lucas est au courant ?

— Non. C’est juste que j’ai prévu de le dire à tout le monde. Enfin, j’ai un projet qui le fera deviner à tout le monde.

— Quand j’entends ce que Tristan dit des lesbiennes…

— Et quoi ? Je dois rester célibataire toute ma vie et faire croire toute ma vie que je suis juste trop compliquée pour garder un homme plus d’une semaine ?

Elle marque un silence avec des sourcils peinés puis me répond :

— Non, tu as raison, ne te cache pas. C’est comme le masque. Sois toi-même. J’espère juste qu’il ne le devinera pas par rétrospective.

— Notre relation ?

La tartine dans la bouche, elle a juste un marmonnement affirmatif. Son réveil sonne et elle l’éteint aussitôt.

— J’allais oublier ma pilule.

— Ce n’est pas avec moi que tu risquerais d’avoir une enfant illégitime, en tout cas.

Elle sourit puis me demande :

— Tu ne la prends pas toi ?

— Non J’ai commencé tôt parce que j’ai mal au bide pendant les règles, puis finalement à part me faire grossir, ça n’a pas changé grand-chose. Alors j’ai arrêté même pas un an après. Maintenant ça se régule tout seul.

— Moi, j’en ai une qui supprime carrément les règles. Et puis pour Tristan, ça nous a permis d’arrêter la capote.

La conversation se poursuit et revient inévitablement sur mon homosexualité. Nous évoquons une de ses connaissances dont les parents ont été ouverts à son coming-out. Nous faisons quelques pronostics sur la réaction de mes proches, puis l’heure de nous séparer arrive. Lorsqu’elle se trouve au pied de la porte ouverte, elle me dit :

— Juste au cas où ça soit le dernier.

Son visage bondit contre le mien. Enlacées langoureusement, nous nous embrassons longuement, comme si nous n’allions plus jamais nous revoir.

L’ascenseur me l’enlève, alors je retourne à l’appartement pour préparer une séance sportive intense qui interviendra après le début de ma digestion.

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