24. Séances (première partie)

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Nous sommes lundi, il n’est pas encore neuf heures, mais je suis debout, la journée de samedi palpitant encore dans mes veines. Contrairement aux conseils subjectifs d’Élisa, j’ai préféré porter le masque pour découvrir le travail de la tatoueuse.

L’artiste arrive sur une petite moto rose bonbon couverte de stickers, un vieux modèle des années 50. Elle n’a pas franchement le sourire, comme d’habitude, son visage émacié tout droit sorti de la famille Addams. Lorsqu’elle s’approche, le casque toujours sur la tête, elle demande tout de même :

— Bonjour, tu vas bien ?

— Oui.

Une fois la porte de la boutique ouverte, nous entrons, puis elle laisse son casque et son blouson derrière le comptoir avant de déclarer :

— Allez, on passe aux choses sérieuses.

Elle passe dans sa salle de torture au sein de laquelle se diffuse une odeur de bougie parfumée. Dans un portoir attendent des dessins prêts à être tatoués. Le mien est si grand qu’il a été glissé dans un rouleau de carton. Elle déploie toute la fresque qui couvrira mon corps, comme un patron. C’est dans trois nuances de vert, rehaussées par les ailes jaunes et blanches des toutes petites fées. Avec sarcasme, l’artiste me dit :

— Il y a cent quarante et une fées. J’espère que n’as pas une gamine dans ton entourage qui aime la fée Clochette, car quand elle verra ton tatouage, elle ne verra plus les fées de la même manière.

— J’ai du mal à me rendre compte.

— Là c’est ta poitrine.

— Et les traits ?

— Ce sont les repères de mes calques. J’ai fait plusieurs calques pour le remettre sur ta peau. Et on va faire d’abord les contours tronçons par tronçons. Une fois tout ton corps dessiné, on passera au remplissage.

— D’accord.

Elle regarde l’horloge au mur et me dit :

— Il est neuf heures. Si tu es toujours partante, on est parti pour deux heures.

— Je suis prête.

— Je reviens, je passe aux toilettes, je me lave les mains et on attaque.

Je me dévêts complètement en attendant son retour dans la pièce. La climatisation rend l’endroit un peu trop frais. Lorsqu’elle revient, les mains gantées de vinyle, les cheveux attachés, et qu’elle me découvre nue, elle marque un temps d’arrêt et un grand sourire fend son visage d’ordinaire sinistre.

— On ne va pas tout faire aujourd’hui, je comptais juste commencer le bras.

— Ah !

— Du coup, tu préfères que je commence par la cuisse ? Comme ça si tu supportes ici, tu sauras que le reste du corps sera une partie de plaisir.

— D’accord.

Ses yeux me matent, sans se dissimuler.

— Tu peux remettre le haut et la culotte.

Consciente de la troubler un peu, je lui réponds :

— Ça ira.

D’une main, un joli sourire sur sa petite bouche, elle m’invite à m’allonger. Elle place quelques calques afin d’être certaine de tomber juste avec l’aine et la cuisse. Elle scotche celui qui l’intéresse puis trace sur ma peau par réversion.

— Prête ?

Instinctivement, en voyant l’aiguille, je ferme les yeux. Malheureusement, avec le stress, ma vision verte se déclenche et l’environnement devient encore plus glauque. L’aiguille ressort particulièrement, et c’est un squelette qui se penche sur moi. Le muscle de ma jambe se contracte au contact vif de l’aiguille. Je serre les mains sur la table en essayant d’apaiser ma respiration. À côté des cristaux brulants sur mon visage, cette douleur n’est rien.

Deux heures plus tard, ma cuisse est totalement endolorie, légèrement sanguinolente, mais le contour est en grande partie fait, comprenant de nombreuses écailles du serpent et les premières silhouettes de fée. Elle tamponne le sang en demandant :

— Ça a été ?

— Ouais.

— T’as une lumière verte qui s’est allumée derrière ton masque.

— C’est… une fantaisie de la fille qui a fait le masque, mais ça s’arrête de fonctionner quand ça veut, c’est très gadget.

— D’acc. Rappel : pas de soleil, crème cicatrisante qu’on trouve en pharmacie, et surtout pas de film plastique, je suis totalement contre. Il faut bien laisser prendre l’air pour que ça cicatrise.

— On peut allonger les séances ?

— Pas demain. À partir de mercredi, si tu veux.

— Cool.

Je me redresse, la cuisse enflée, enfile très délicatement mon string puis mon pantalon. Elle sourit :

— Ça va aller ?

— J’ai connu pire.

— Le mieux c’est de laisser prendre l’air le plus souvent pour que ça cicatrise, pas trop transpirer.

— Okay.

Ma veste enfilée, je la remercie puis quitte le salon.

A la nuit noire, la cuisse bleue précautionneusement bandée, et malgré les conseils je rejoins Benji. Ma seule nouveauté, c’est que j’ai décidé d’y aller à visage découvert. Je me mords la lève en découvrant que ses trois élèves sont là. Me voyant claudiquer, il demande :

— Tu es blessée ?

— Non. Juste un gros hématome.

— Tu as décidé d’ôter la cagoule.

— Oui, une amie m’a convaincue.

— C’est bien. Ça c’est du courage.

— Et je vais venir essayer un cours chez toi pour ne plus te déranger la nuit.

— Hey ! Qu’est-ce que tu dis ? Ça ne me dérange pas. Je pense juste que ça peut être un bon complément.

Les trois garçons me saluent d’un regard. Je ne sais pas si c’est l’instructeur qui leur impose ce calme ou mon visage.

— Okay ! Ce soir, et toute la semaine, grosse thématique sur les attaques au bâton. Allons, on s’échauffe en petites foulées !

Le petit nerveux et le bœuf sont des amis de longue date, ils aiment se cogner dessus et y aller sans aucune retenue. Le premier est perfectionniste, il millimètre tout et profite de sa rapidité. Le bœuf ne pense pas qu’une femme puisse combattre et donc il essaie de me frapper le plus fort possible pour me mettre en défaut. Le petit apprécie que je prouve à son pote qu’une femme peut être aussi terrible qu’un homme, donc il a une certaine sympathie envers moi. Mais des trois, c’est le grand rouquin que je préfère. Il est modeste, accepte les remarques et essaie de les corriger. Il m’attaque toujours plus lentement que les autres pour me laisser le temps d’assimiler une nouvelle technique.

C’est donc près de lui que je reste quand le cours est fini. Tandis que le bœuf éponge son visage avec sa serviette et que le petit nerveux s’enfile une bouteille d’eau cul sec, le grand rouquin me demande :

— Ça a été ?

— Ouais, c’est cool de bosser avec toi.

— Je m’applique.

Le visage rayonnant, il se penche sur son sac, et me voyant masser ma cuisse, il me propose :

— Tu veux que je te dépose ?

Fatiguée, j’accepte d’un mouvement du menton. Les deux autres ont déjà disparu, alors je salue Benji :

— À demain quelle heure pour le club ?

— Dix-neuf heures. Veille sur elle, Mickaël.

La phrase somme comme une consigne à laquelle l’échec pourrait être fatal. Le grand ne semble aucunement intéressé par un plan drague. Toutefois, Benji ne peut s’empêcher d’irradier de jalousie. Je monte avec le rouquin dans sa petite voiture et je m’excuse :

— J’ai le pantalon trempé de transpiration.

— Pas grave.

— Et c’est gentil de venir tard pour m’aider.

— Ah mais en fait, c’est plutôt l’inverse. Sans toi, il n’y aurait pas de cours la nuit. Moi je trouve ça bien, parce qu’avec mes horaires, je ne peux pas venir à tous les cours, alors qu’à minuit, je suis toujours dispo.

Il démarre :

— Ça doit te faire des petites nuits certaines fois ?

— Non, je commence toujours tard. Et puis ça arrange ma femme, elle fait des services tôt. Du coup, pour garder le bébé, il y a toujours quelqu’un à la maison.

— C’est cool.

— Et toi, c’est à cause d’une agression, ton visage ?

— Oui.

— À l’acide ?

— Non, dans des cristaux brûlants.

— Putain, c’est chaud !

— Oui, c’est chaud.

Nous rions tous les deux de son jeu de mot maladroit et me demande :

— Et les chirurgiens ne peuvent rien faire ?

— Non.

— C’est vraiment chaud. T’as du courage.

— Je n’ai pas trop le choix. Tourne à gauche.

— En tout cas, c’est cool si tu viens au club. Je ne sais pas lequel a dit qu’on s’entraînait la nuit, mais du coup, y a tout un mystère autour de la ténébreuse Kira.

Je souris, continue à le guider, puis il me dépose. Avant de fermer la portière je le remercie :

— Bonne nuit Mickaël. Tu seras là demain ?

— Oui, à demain ! Si tu veux, je passe te chercher.

— On fait comme ça,

— Dix-huit heures trente ?

— D’accord.

— Et bien à demain.

L’ascenseur me monte dans un état d’apaisement dû à l’endorphine et d’éveil dû à l’adrénaline encore en grande quantité dans mes veines.

Je me dépêcher d’ôter mes vêtements puis mon bandage pour observer mon tatouage. Il n’a pas bougé, mais la jambe n’est pas très belle. J’opte pour une douche rapide, pour ne pas trop le tremper, un peu de crème et je dormirai sans pantalon de pyjama.

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