Sur la route, dix heures

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Des rafales d’une rare intensité projetaient des trombes d’eau sur son pare-brise et ses essuie-glaces peinaient à restituer une bonne visibilité. Il avait hésité à se rendre à cet entretien, pensant que les routes seraient sûrement engorgées de véhicules ralentis par l’averse. Il ne s’était pas trompé. Sa caisse, une vieille Peugeot blanche, tournait à plein régime à cause de son carburateur mal réglé. À ce rythme-là, son moteur risquait de le lâcher en plein milieu du trajet.

« Tu nous avais pourtant promis d’être plus souvent à la maison. » Les paroles de Myriam résonnaient encore dans sa tête. Ce matin-là, il l’avait regardé sans dire un mot, puis était parti. Une barrière invisible s’était installée entre eux ces derniers temps.

Sam songea un instant à faire demi-tour. Néanmoins, il se ravisa. À quoi bon. L’appel qu’il avait reçu représentait pour lui une aubaine à laquelle il ne s’attendait plus. Une proposition qu’il ne pouvait refuser en dépit de la promesse faite à sa femme. Depuis qu’il pratiquait le porte-à-porte, leur relation ne se résumait qu’aux problèmes des fins de mois difficiles, et les seuls moments de plaisirs se raréfiaient. Ce jour-là, il ne se sentait pas de débattre avec elle sur des engagements non tenus, car cela l’épuisait moralement et physiquement. Les factures s’accumulaient et ne lui laissaient guère le choix.

Son boulot actuel de vendeur de matériels informatiques avait été un défi envers lui même. Une manière de contrecarrer les échecs successifs qu’il collectionnait depuis dix-sept ans. Il s’était promis de garder ce job quoiqu’il lui en coûte.

« De toute façon, il y aura toujours des volontaires intéressés par l’idée de posséder les derniers modèles de pc portable », avait-il dit à celle qui partageait sa vie, alors qu’il se préparait à rendre visite à son premier client.

Sam repensa, alors, à toutes les embûches traversées durant cette période (comme un molosse qui le coursait à travers tout un pan de quartier, où les cris d’une femme hystérique le traitant de tous les noms). Il s’était accroché, comptant sur l’enthousiasme des néophytes pour tout ce qui se rapportait au numérique. Les geeks, par contre, possédaient le don de l’exaspérer avec leur jargon d’initiés. En tant que programmeur autodidacte, il détestait employer des termes techniques aux résonnances obscures, leur préférant à cela un discours plus imagé.

À cette période-là, lorsqu’il lui arrivait de tomber sur l’un d’eux, il devait obligatoirement se taper un ennuyeux exposé condensé sur les ordinateurs et tout ce qui s’y rattachait. Certains finissaient par baisser leurs gardes face à son endurance et lui prenaient l’un de ses portables malgré leurs velléités pour le système d’exploitation qui y était installé.

Avec le temps, il avait réussi à se forger une clientèle régulière, ce qui avait déplu par la suite à Myriam à cause des appels incessants des acquéreurs qui les harcelaient pour tels défaillances ou autres vices de construction.

De toute façon, c’était ce boulot ou une longue file de chômeurs. Face aux générations issues de l’ère informatique, ses maigres compétences de concepteur de logiciel autodidacte ne pesaient pas lourd par rapport aux propositions du secteur qui exigeaient des postulants bardés de diplômes. Les nombreux refus essuyés ces dernières années additionnés à l’accumulation de gagne-pain frustrants lui avaient laissé une profonde amertume que seul son job actuel arrivait à atténuer.

L’offre qu’il venait récemment de recevoir, et qui consistait à élaborer des applications destinées à l’aéronautique spatiale, représentait pour lui un nouveau départ. Ce en quoi il voulait croire de toutes ses forces.


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