Errare Humanum Est

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C'était probablement la plus belle table de toute la bulle humaine. L'établissement plusieurs fois centenaire était tenu par quatre grands chefs cuisiniers parmi les plus réputés. La liste d'attente était si ridiculement longue qu'une réservation était devenue un cadeau de naissance traditionnel. Un dîner au Gaïa avait tout d'un pèlerinage.

Mais ni le raffinement des mets ni le luxe inouï de la salle ne pouvaient expliquer un tel succès. En revanche, être le seul restaurant en orbite autour de l'Ancienne Terre, le berceau de l'humanité, assurait au Gaïa de demeurer le plus grand restaurant de la galaxie. Du moins, tant qu'il y avait des représentants de la race humaine dans les étoiles.

Svidania se perdait dans la contemplation des étendues océaniques qui s'encadraient dans l'immense baie vitrée. Parfois, une masse continentale brune, balafrée de chaines de montagnes arides, rompait la pureté de l'horizon bleuté. La conversation animée autour d'elle n'était qu'un brouhaha insipide auquel elle avait du mal à prêter attention. Mais elle se devait de faire un effort. Son mari Ektor était en course pour le poste de gouverneur du système Arimanus. Il fallait s'assurer que les donateurs passent un excellent moment. Elle s'efforça de reprendre le fil de la conversation.

— ... le vrai problème, racontait Ektor à son auditoire attentif, et cela peu de gouverneurs oseront vous le dire, c'est que le Conglomérat Sagittarius a fait main basse sur toutes les réserves de platine. C'est un monopole qu'ils protègent jalousement. Les Gouvernorats doivent trouver un moyen de pression. Il faut que la flotte fédérale joue son rôle, car c'est la souveraineté de la Fédération qui est en jeu ! Ils doivent démembrer ces cartels, par la force s'il le faut.

L'esprit de Svidania s'évadait de nouveau. La lueur bleutée de l'Ancienne Terre se reflétait dans son verre. Elle se demanda comment vivait l'Humanité aux origines, bien avant que les premières nefs de colonisation ne s'élancent vers les étoiles. Elle avait entendu que le volume de platine consommé par toute l'humanité au XXIe siècle tiendrait dans les toilettes de ce restaurant. Voilà quelque chose qu'elle enviait aux terriens : ils avaient des ressources illimitées. Il leur suffisait de tendre la main pour récolter les végétaux et de se baisser pour boire dans leurs océans. La discussion autour d'elle s'anima, Ektor monopolisant toujours la parole.

— ... la guerre, nous parlons bien de guerre, s'emportait-il. Nous avons besoin de nouveaux mondes et l'Imperium nous interdit l'accès au Bras de Persée. Nous avons les forces nécessaires pour leur tordre le bras et les obliger à négocier. Notre expansion et notre survie en dépendent !

Quelques nuages rompaient la monotonie du paysage qui défilait. La station avait opté pour une orbite basse alors qu'un quatuor lyrique entamait son tour de chant et de danse. La guerre, toujours la guerre. Quand cesseront-ils de réclamer plus, toujours plus ? Ils vivaient pourtant une époque bénie. Après presque un siècle de surpopulation, chaque individu avait désormais un droit inaliénable à vingt mètres carrés privatifs dans les dômes et dix dans les stations orbitales. C'était impensable il y a encore cinquante ans. Encore une chose qui fit soupirer Svidania. Sur l'Ancienne Terre, à l'époque des premières fusées, ils n'étaient même pas dix milliards. Chaque homme et chaque femme pouvaient bénéficier de cinq hectares habitables chacun ! La vie devait être paisible. Qui penserait à faire la guerre quand on a le droit à tant d'espace pour soi ! Ektor était intarissable et continuait son monologue.

— ... non mais franchement, les orbitaux..., dit-il en baissant la voix pour éviter que les serveurs l'entendent, que voulez-vous faire avec eux ? Ils ne peuvent même plus descendre de leur orbite, leur squelette exploserait. Et ils demandent l'égalité. On ne peut pas accorder les mêmes droits que nous à ces gens. Que comprennent-ils des problèmes des humains, des vrais j'entends. Pas eux, avec leurs bras malingres et leur double mètre de bêtise. D'ailleurs, c'est pareil pour ces baudets de planétariens qui ne veulent pas quitter leur planète pour des raisons spirituelles, leur terre, leurs ancêtres tout ça. De vraies bêtes, avec des bras comme mes cuisses. Couverts de poils sur la tête. On leur interdit même de se couvrir. c'est quand même dégoûtant. À leur place, je me sentirais humilié. Si ça ne tenait qu'à moi, je les épilerais vite fait.

Svidania fit la moue. Elle aimait son mari. C'était un honnête homme. Il ne trichait pas. Un passionné. Il avait l'intérêt commun chevillé au corps. Son ambition était une vraie vocation au service de la Fédération. Mais elle détestait quand il se laissait aller à ce racisme vulgaire. Certes, les orbitaux la mettaient mal à l'aise avec leur visage émacié et leurs yeux délavés. Mais ils restaient des humains. Tout comme ces planétariens, même si elle ne partageait pas leurs opinions sur la pilosité. Elle se projeta de nouveau sur l'Ancienne Terre. Au moins, ils ne devaient pas se poser ce genre de question. Tous des Homo Sapiens. Tous des hommes. Ils ne devaient pas discriminer leurs semblables sur leur pilosité ou leur taille.

L'Ancienne Terre lui apparaissait comme un paradis. L'Homme des Origines devait être une créature paisible, pacifique et fraternelle, sur un monde béni qui lui offrait tout ce dont il avait besoin et même plus. Loin de tous les tourments de l'époque actuelle, avec ses guerres, cette éternelle lutte pour les ressources, ses scandales politiques, ces états aux ordres de méga-corporations aux seuls intérêts économiques. Désormais, ce monde est aride et mort, ses océans acides, son atmosphère toxique. Seule l'espèce humaine, et peut-être quelques microbes et bactéries, ont pu s'échapper de ce berceau mortel. Ce paradis, souvenir d'une communauté humaine en osmose et en symbiose avec son milieu d'origine, est à tout jamais perdu.

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