Convention annuelle de l'ADPTQ

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Le miroir lui renvoya une image peu flatteuse ; il avait passé une très mauvaise nuit. Il n'était pas surpris : c'était pareil tous les ans dans cet hôtel à cette période de l'année.

Tout d'abord, cette fuite d'eau qui, avec une régularité d'horloge suisse, avait résonné dans la salle de bain, sans qu'il puisse trouver quel robinet manquait à son plus élémentaire devoir. Plic, ploc. Il avait subi chaque goutte comme d'infimes coups de maillet sur un clou planté entre ses deux yeux, s'enfonçant très lentement jusqu'à atteindre le centre de la douleur au plus profond de son cortex cérébral.

Ensuite, ce ressort, ce stupide ressort, seul rebelle parmi une centaine de gentils ressorts bien élevés, logé juste au niveau de son oreille, qui avait ponctué chacun de ses plus petits mouvements avec un grincement pathétique et moqueur qui semblait souligner son embonpoint devenu incontrôlable depuis qu'il avait passé la trentaine.

Enfin, son voisin de chambre – qu'il crève de mille morts – qui avait partagé avec tout le palier l'étendue de sa palette vocale, toussant crescendo, éructant en staccato et étouffant sur plusieurs octaves. La finesse des cloisons, qui devaient se réduire à deux papiers peints moches collés ensemble, avait donné à cet inconnu agonisant le pouvoir d'ubiquité : on aurait pu croire qu'il avait partagé le lit de tous les clients de l'étage en même temps, sussurant au creux de leur oreille des petits mots doux et glaireux.

Il s'arrangea du mieux qu'il put. Un peu d'eau sur la figure, quatre doigts dans les cheveux pour tenter d'y mettre de l'ordre, quelques rasades d'eau de cologne. L'illusion était parfaite : ça sentait comme un parfum haut de gamme. Pour le reste, la nuit blanche était irrémédiablement tatouée sur son visage pour toute la journée. Il enfila un jean et une chemise à manche courte couleur saumon qui, à défaut d'être élégante, avait le bon goût d'avoir été repassée il y avait moins d'un mois. Il passa un badge autour du cou, le précieux sésame pour la convention annuelle de l'APDTQ, sur lequel on pouvait voir une version jaunie et effrayante de sa photo d'identité fétiche.

En sortant de sa chambre, il croisa d'autres badges dans les couloirs et dans la salle de restaurant de l'hôtel. Il reconnut certains habitués, qu'il gratifia d'un salut très discret, de peur qu'ils ne le lui rende pas et, surtout, que quelqu'un ne remarque son humiliation.

Bien entendu, le petit-déjeuner fut effroyable. Les toasts étaient froids et les mini-beurres mous, comme le jour précédent. D'ailleurs, c'étaient probablement ceux de la veille. Le jus d'orange était si acide qu'on pouvait envisager de battre les records d'Usain Bolt pour couvrir la distance qui nous séparait des toilettes. Le serveur lui avait donné une table près de la machine à café à capsules qui faisait un bruit de tondeuse à gazon à chaque expresso. Une musique de fond passait en sourdine, alternant musique classique et pop des années 80 dans un mélange aussi indigeste que la confiture de coing. Justement, le jus d'orange fit soudain son effet et il dut rejoindre en toute hâte un havre de pets.

Après avoir demandé son chemin, il trouva la salle de conférence au rez-de-chaussée. Elle était indiquée par un écriteau sur la porte à double battant sur lequel était écrit "Convention Annuelle de l'ADPTQ", sans plus de détails. Il entra.

La salle était immense, les tables de six à huit personnes disposées en demi-cercle comme dans un amphithéatre. Il trouva rapidement sa place, se présenta à ses voisins de table et s'assit juste à temps pour la prise de parole du premier orateur. Son voisin d'en face lui rappelait vaguement quelqu'un.

  • Bienvenue à vous tous. Je suis très heureux de vous accueillir pour notre convention annuelle. Les trois jours qui s'annoncent sont placés sous le signe de l'échange, de l'innovation et du loisir ! Il n'y a qu'un seul mot d'ordre, et je prierai tout le monde de respecter cette recommandation à la lettre : nous ne sommes pas ici pour travailler. Alors, de grâce, reposez-vous. Ne vous faites aucun tracas !

L'assistance eut un rire poli. Si le trait d'esprit avait pu être drôle un jour, il l'était moins depuis qu'Albert Brichon, Dieu des Discours-Trop-Longs, des Toasts-Peu-A-Propos et des Talonnettes Ferrées avait été élu à la surprise générale président de l'Association des Dieux des Petits Tracas Quotidiens, ex-Association des Petits Dieux des Tracas Quotidiens  dont le nom avait été réformé à l'unanimité il y a quelques années.

Alors que le discours semblait partir sur les bases du record de l'année précédente, il passa en revue sa tablée. A sa gauche, il reconnut Jacques Marlot, Dieu des Chaussures-en-Cuir-Neuves et des Trous-Dans-Les-Chaussettes-Au-Niveau-du-Gros-Orteil, qui était en grande discussion avec Lucien Grauillet, Dieu des Lacets-Qui-Cassent et des Sacs Percés. A sa droite, Marlène Saubet, Déesse Nocturne des Coins-de-Meubles, des Legos Solitaires et des Moustiques, qui se vantait d'accéder bientôt au rang de dieu Mineur. En face de lui, il n'eut aucune peine à reconnaitre Anoia, Déesse des Couverts Coincés dans les Tiroirs, qui était restée pourtant très accessible malgré sa soudaine célébrité.

Il reporta son attention sur la scène ou un autre orateur avait pris la parole. Il passait des Powerpoints remplis de chiffres pour présenter le bilan de l'association et les stratégies pour gagner des Followers.

  • Ne vous endormez pas sur vos lauriers, soyez à l'affût de toutes les nouveautés, faites de la veille. On ne peut pas se contenter de travailler à l'ancienne. Je vous rappelle que l'Association de l'Emmerdement Maximum est très active dans les nouvelles technologies. C'est un domaine sur lequel nous devons investir sous peine de se voir déclasser ! Certains d'entre nous ont eu de jolis succès. Citons Michel Baragne, Dieu de la Roue-Pas-Centrée et du Cheval-Flatulent qui a su se diversifier en investissant dans les nouvelles technologies. Il est désormais Dieu des touches Verr-Num et Capslock. Citons encore Alphonsine Charègne, Déesse des Chaussettes Orphelines, des Pots qui Collent et maintenant des Batteries de Portables et des claviers QWERTZ. Encore un exemple de belle réussite. Soyez entreprenant, soyez imaginatifs. Et peut-être que vous aurez un destin à la Edward A. Murphy Jr. C'est possible !

Il entamait son entrée d'un air morne quand Marlène se pencha vers lui, les yeux inquisiteurs.

  • Et vous, vous êtes dans quoi ?

Il se tourna vers elle sans arrêter de mâcher.

  • Je suis le Dieu de la Procrastination, de la Page Blanche, des Deadlines et des Chutes Ratées.

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