Chapitre V, Retrouvailles !

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De pub, le lieu n’avait que le nom. Dès l’entrée dans cette taverne, Jean-Thomas se sentit mal à l’aise. Les buveurs assemblés là avaient pour la plupart des trognes avinées, des airs patibulaires de détrousseurs de grand chemin.

Eugène Campdoras était à son avantage dans ces lieux. Ancien marin, il connaissait les us et coutumes des bouges de port. Il le savait, refuser de trinquer avec ce nouvel ami lui aurait valu, à lui et à son entourage, de solides inimitiés. Lui aussi avait jaugé la situation, ce débit de boissons pourrait être un fameux coupe-gorge la nuit venue, mais d’ici là ils auraient sûrement quitté cette salle crasseuse et enfumée.

Le quidam se présenta enfin. Ancien militaire britannique, l’homme était désormais un paisible commerçant.

– Neels Okham pour vous servir !

Eugène fut vaguement jaloux, lorsque Neels garda un peu trop à son goût, la main d’Abigaël. Il faut dire qu’Aby était une sacrée jolie femme. L’envie de le jeter à l’eau le prit à nouveau. Mais il regardait de tout coté, l'accorte serveuse dont l'immense poitrine débordait du pudique corsage, une américaine blonde comme les blés accoudée à la table du fond et qui lui sourit ! le nouveau monde ne manquait pas d'attraits descidément. il avait passé l'age de se battre pour une femme et ne se battrait que pour la liberté dorénavant !

Okham se vantait de connaître New York comme sa poche, il leur promit un logement dans la ville, juste après s’être rafraichi, bien entendu.

Abigaël aussi regardait l'ancien commerçant à la dérobée, il était très bel homme, moins séduisant qu’Eugène, mais… un petit air canaille lui donnait un charme certain. Elle s’installa d’autorité entre les deux buveurs et commanda bravache, un whisky, comme tous les "gentlemans" présents. Non bien sûr, ce n’était pas un Glenlivet écossais, ni un bushmills irlandais qu’on lui servit, mais la boisson n’était pas déplaisante au palais. Elle en ingurgita, un, deux, puis trois… des bourbons, des eaux-de-vie qui arrachaient la gueule, des breuvages insipides, et de vrais nectars.

Jean - Thomas, pour sa part, termina tristement sa deuxième mousse. Il n’avait aucun goût pour l’alcool, qui faisait tourner les esprits et marcher comme un crabe, de plus la bière avait la fâcheuse tendance à donner envie d’uriner. Maureen n’était pas à l’aise dans ce lieu de perdition. Elle dodelinait de la tête devant le spectacle de sa tante éclusant verre sur verre.

Les deux tourtereaux décidèrent que leur avenir leur appartenait désormais. Laissant là les trois alcooliques, ils visiteront la ville seuls. La jeune rousse avait dans sa poche l’adresse de sa sœur, celle qui lui avait été communiquée par Sean, son bécasseau de provençal la suivit, trop heureux d’échapper à ce comptoir lugubre.

Elle héla un fiacre, et notifia sa destination au cocher qui refusa de les y déposer !

– Mulberry Street, non, je serais vous, je ne m’y rendrais pas madame, si vraiment c’est là ou vous voulez aller, trouvez une autre poire…

dit-il avant de fouetter son cheval et de s’enfuir comme un voleur.

Le cocher suivant refusa également la course

– C’est le pire coupe-gorge que je connaisse, même le diable ne s’aventure jamais dans ce quartier de Five Point

Ce n’est que le troisième cocher qui accepta de les y transporter, mais en les laissant deux rues plus loin.

De larges avenues partaient du port, ils en empruntèrent une au petit trot, puis au pas tant elle était encombrée. Trolleys, cavaliers, piétons, tout un peuple congestionnait les vastes artères longilignes. Les immeubles qui bordaient le parcours étaient si imposants qu’il fallait tordre le cou pour voir le ciel. Maureen s’extasiait de tout, des devantures des grands magasins, des tenues des jolies dames qui riaient aux bras de ces beaux messieurs bien habillés. Les façades des édifices aux porches démesurés forçaient le respect, ici tout avait été reconstruit après l’énorme incendie de 1835, plus avenant, plus élevé, plus fastueusement décoré. Après les immeubles cossus du bord de mer, les bâtiments abritant la bourse, les riches compagnies maritimes et les immenses entrepôts. Commençaient les beaux quartiers.

Pendant le trajet le cocher leur racontait la terrible catastrophe qui avait failli avoir raison de la métropole.

– C’était dix jours avant Merry Christmas ! Il avait neigé, un vent froid descendait du Canada, on se les caillait dans les immeubles mal calfeutrés, les poêles à bois chauffaient durs… c’est ce qui a dû causer la catastrophe. Les pompiers ont cassé la glace de l’East River pour accéder à de l’eau libre, c’était peine perdue, le liquide tout juste pompé gelait à nouveau dans les tuyaux. Les soldats du feu ne pouvaient rien faire. L’incendie était si important qu’à Philadelphie à presque cent miles de là, des gens criaient affolés et que les policiers de cette cité se sont levés en pleine nuit croyant l’embrasement aux portes de la ville. Le brasier qui avait démarré dans un immeuble jouxtant le port s’est propagé aux entrepôts et a brulé les marchandises emmagasinées. Soie, dentelles et huile de térébenthine, à partir de ce moment-là, le feu ne pouvait plus être arrêté. L’armée a alors transporté une grosse quantité de poudre et l’a fait exploser, le mur de poussière causé par l'explosion a stoppé net l’avancée du démon, sinon New York aurait été détruit complètement.

Voilà jeunes gens, je vous abandonne à votre triste sort, votre adresse et à trois pâtés de maison de là, si vous souhaitez faire demi-tour… sinon adieu. Moi, je ne vais pas plus loin.

Après ce qu’avait dit le cocher, plus personne ne voulait entrer dans ce quartier. Mais Maureen qui avait l’œil partout repéra un gamin famélique qui les espionnait, un guetteur, un mouchard sûrement. Maureen l’appâta avec une pièce de un dollar qu’elle lui fit miroiter. Le drôle d’une maigreur maladive s’approcha et tenta de récupérer l’argent. Maureen avait vu arriver le garnement, elle ferma prestement le poing et annonça :

– Cette pièce est à toi, deux autres le seront aussi si tu ramènes d’ici une heure Dana O’Brien qui créche chez la veuve Flaherty, angle cross…

– Je sais qui est la veuve Flaherty, c’est deux dollars de plus !

– non un mantenant, un plus tard, c’est bien payé ! Maintenant si tu veux une calotte c’est possible, file !

L’enfant rapidement récupéra le bout de métal et s’enfonça dans l’obscurité.

***

La veuve Flaherty était une référence à Five Point, une sorte de mère maquerelle qui avait bien réussie dans les affaires! Elle avait fait atteler une charrette, Dana la conduisait d’une main de maitre, elle avait appris à faire tant de choses depuis qu’elle avait quittée l'ile maudite... Le jeune vaurien était assis à ces côtés, il s’appelait James, il était né ici de parents irlandais , décédés maintenant, ayant émigré avant La Gorta Mor. Cette pauvre Irlande avait toujours connu des disettes et des misères. Il s’approcha furtivement de Maureen et quémanda la pièce supplémentaire promise avant de s’enfuir dans les ruelles noires. Il conaissait l'ile de Manhattan comme sa poche. Maureen sourit, il lui rappelait le petit gamin de Gallway...Briévement elle pensa à son enfance, écrasa une larme! Elle se reprit, ça ne servait à rien de penser à cette période révolue. Machinalement elle serra plus fort le bras de son compagnon.

Dana raconta brièvement le naufrage du bateau, ses espoirs, ses regrets, sa vie actuelle dans un des quartiers les plus mal famés de New York ! Mais sa sœur n’était pas dupe, Dana parlait de tout, mais ne disait rien, certaines questions sur la réalité quotidienne restaient sans réponse. Maureen malgré son jeune âge comprenait. Certaines blessures ne pouvaient se fermer. L’existence ici ne devait pas être constamment joyeuse.

Ensemble ils récupérèrent les trois poivrots qui étaient toujours attablés au comptoir.Neels et Abigaël, bras dessus bras dessous pouffaient comme des collégiens, ces deux là s’étaient trouvés ! Eugène paraissait plus sombre, son visage s’éclaira quand il vit Dana ! Elles étaient plus belles les unes que les autres ces foutues Irlandaises ! Il devenait amoureux à nouveau ! Dana appela sa frangine à la rescousse, elle avait du mal à se défaire d’un Eugène collant à l’haleine épouvantable.

Jean-Thomas aida les deux femmes à installer dans la paille de la charrette les trois ivrognes qui ne tenaient plus droit ! La moisson de viande saoule récoltée, l’attelage s’enfonça dans les larges artères éclairées de la ville !

Les trois noceurs ronflaient maintenant. Jean Tomas observait l’avenue, laissant les deux sœurs se raconter leurs aventures et leurs malheurs, de toute façon il ne connaissait pas un mot de gaëlique. Lui aussi pensait à ce qu’il aurait à narrer à Mélanie quand il la reverrait.

Jean Thomas reconnaissait les rues qu’ils avaient déjà parcourues plus tôt, cette partie de la cité reconstruite après 1835 respirait l’opulence. Cette ville le déroutait, il n’avait jamais observé d’immeubles si hauts et se demandait comment ils pouvaient tenir sans s’écrouler ! Dans son village les maisons avaient deux, trois étages, seul le château était plus haut, mais il avait une sacrée assise, ce qui ne semblait pas le cas ici. Les maisons avaient au moins vingt, trente métres de haut, les maçons d’ici devaient être très adroits. À l’angle d’une rue, il reconnut l’endroit ou le cocher du fiacre les avait déposés.

À partir de cet endroit ils entraient dans un autre monde, les immeubles n’étaient pas moins hauts, mais ils avaient l’air plus anciens, les façades n’étaient plus éclairés que chichement… des gens saouls, abrutis de fatigues ou peut être morts étaient avachis à même le sol. Dana s’arrêta devant une porte cochère, cogna le battant, une petite trappe s’ouvrit, un œil inquisiteur s’y glissa, la porte coulissa sur un rail, la charrette put s’abriter dans une cour intérieure !

Tout ici était lugubre, pesant.

Un grand échalas sortit d’un recoin, il détacha les chevaux. Jean-Thomas n’avait jamais vu d’hommes comme lui ! Il avait les cheveux crépus, sa peau cuite par un soleil lointain reflétait la lumière de la lune . Dana aperçut avec amusement le questionnement dans les regards de sa sœur et de son amoureux.

Elle leur expliqua :

– Sur cette terre, il y a des gens qui sont traités plus mal que les Irlandais catholiques ! Leurs ancêtres ont été arrachées à leur terre africaine ! Ils ont été emmenés comme esclaves dans les plantations du sud, au Mississippi, en Alabama, en Géorgie, en Caroline, en Virginie… Certains au péril de leur vie se sont enfuis dans le nord où l’esclavage était aboli depuis longtemps… Mais cela n’en fait pas des Américains égaux aux autres. Nous partageons ce quartier avec eux, entre pauvres. Mais, rassure-toi petite sœur, les noirs et les blancs ne se mélangent pas même dans un lit. Et au fait, vous comptez vous marier ? Sinon, je n’ai malheureusement aucune nouvelle du reste de la famille, j’ai peur que toi petite sœur, Tante Aby et Sean soit tout ce qui me reste.

Dana installa tout ce petit monde dans son minuscule appartement où ils durent s’entasser sans prendre le repas du soir, ce qui ne fût pas dur pour certain. Ici on mangeait une fois par jour, quand on avait de quoi se nourrir.

Maureen sur son bout de paillasse accueillit son petit français, elle se serra très fort contre lui et lui glissa dans l’oreille

– Je voudrais que tu me fasses l’amour ce soir, très doucement, sans bruits, je voudrais qu’on recherche un prêtre catholique, je veux me marier avec toi, Jean-Thomas Icard, mais, promets-moi d’abords, notre maison, notre vie ne ressemblera jamais à ici.

– Oui, Maureen O’Brien, je vais t’épouser et jamais notre vie ne ressemblera à ça…

Le reste des paroles fut étouffé par la bouche gourmande de la belle Maureen. Cette dernière, le cœur gros ne voulait pas pleurer, alors elle se laissa emporter par l’amour qui guérit de toutes les blessures. Elle savait maintenant, elle en était quasiment certaine, l’océan Atlantique avait avalé ses parents sa petite sœur et ses deux frères. La tête enfouie dans le cou de son amant bloqua ses larmes et l’orgasme géant qui la cueillit au creux des reins lui fit oublier sa douleur. C’était Jean-Thomas désormais sa famille, Jean-Thomas et les enfants qu’il plantera dans son ventre ! Elle n’avait aucune envie de dormir cette nuit, elle tourmenta son futur mari jusqu’au petit matin, jusqu’à l’heure où la lumière blafarde chassa les démons de la nuit.

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