Chapitre 13

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De mon expérience de mort imminente ne me restèrent que de vagues souvenirs, des sensations confuses. Je me rappelais les aboiements d’un chien, si menaçants que le plus courageux des dieux y aurait réfléchi à deux fois avant de s’en approcher, une géante debout sur un pont, surplombant des flots tumultueux chargés d’éclats d’acier tranchants, un portail noir, immense, forgé d’ombres mouvantes. Et je savais que rien de tout cela ne m’avait dissuadée de poursuivre mon chemin vers l’obscurité salvatrice qui m’appelait.

Et puis, la noirceur avait disparu, remplacée par la lumière. J’aurais voulu rester dans le froid. J’étais prête à quitter le monde des vivants. Aucun regret, aucune tristesse. Mais quelque chose m’avait ramenée de force.


Durant les premières heures où je fus vaguement consciente, je m’attardai dans la dimension immatérielle, bloquée à la lisière du monde des vivants par un cocktail de médicaments qui m’empêchaient de me réveiller. Je percevais mon corps, les déplacements que l’on m’imposait, les mains qui m’auscultaient et se laissaient parfois aller plus haut ou plus bas que nécessaire. Je sentais les changements de température, de luminosité, sur ma peau. Mais je ne bougeais pas. Je demeurais allongée, immobile, faisais le bilan de ma situation, l’inventaire de mes blessures.

Dans l’ensemble, à part ce qui semblait être une plaie fraîchement recousue sur mon flanc droit, j’allais étonnamment bien. Je n’avais mal nulle part, et même si je sentais les boursouflures sur la peau de mes épaules, je ne leur accordais que très peu d’importance. Je savais, même dans mon état encore comateux, que j’avais des problèmes bien plus urgents que quelques plaies superficielles. Notamment le fait que leur nombre risquait d’augmenter de façon exponentielle d’ici peu.

Il ne fallait pas être une Völva pour deviner où j’étais et ce qui allait m’arriver. Cette pensée m’arracha un frisson, ainsi qu’une pointe d’angoisse. À la lisière de mon champ de perceptions, des moniteurs se mirent à biper et, un instant plus tard, des gens déboulèrent dans la pièce. Je poussai un discret grognement, sachant que je ne pourrais plus maintenir ma prétendue inconscience si les machines me contredisaient.

— Elle se réveille, annonça une voix féminine.

Combien de temps s’était écoulé depuis la rançon ? Des heures ? Des jours ?

On écarta de force ma paupière gauche. La lumière aveuglante d’une lampe torche à deux centimètres de mon œil me fit violemment tressaillir, la frustration gagnant du terrain sur le calme qui m’avait habitée jusque-là. Je serrai les poings, remontai les épaules, me tortillai sur mon lit, mais impossible de bouger d’un cheveu. La sensation du cuir rêche frottant contre ma peau nue à une demi-douzaine d’endroits me convainquit que je ne risquais pas de pouvoir me lever de sitôt. Et puis, il y avait cet étrange sensation sur mon cou, en plus de la lanière qui me maintenait en place.

— Morphine ou pas ?

Silence. Personne ne répondit à ce ton désagréablement familier. Il était encore là, l’inconnu que je savais avoir déjà rencontré.

— Lokinette, c’est à toi que je parle. Morphine ou pas ?

Avec mon esprit brumeux, il fallut une poignée de secondes pour que je fasse sens des deux dernières phrases. J’inspirai, refermai les yeux dès qu’on me le permit, grognai.

— Non…

Ma réponse, à peine murmurée, coupa pourtant dans le silence qui s’était installé comme un couteau dans du beurre. Il y eut un claquement métallique, puis la voix reprit :

— Ok. Tout le monde dehors.

— Mais…

La femme ne termina pas sa phrase ; un simple regard dut la dissuader de protester. Elle tourna les talons et, un instant plus tard, elle avait disparu, ainsi que trois autres personnes, d’après les pas. Mais il y avait encore une autre respiration que la mienne dans la pièce, celle du Thor qui semblait tout diriger, ici.

— Dis-moi, Lokinette, comment dois-je t’appeler ?

Je me permis un sourire. Ma bouche était pâteuse, ma langue était lourde, mon cerveau état engourdi, mais je me forçai à articuler une phrase correcte.

— Lokinette, ça ira très bien…

Il rit. Et, soudain, avec ce rire, les pièces du puzzle s’assemblèrent d’un seul coup. Tous les morceaux épars, toutes ces petites informations glanées ici et là, s’unirent, pour ne former qu’une seule image. Une violente bouffée de haine me submergea, fit brièvement pulser le sang à mes tempes, l’adrénaline déferla dans mes veines alors que le nom du blond résonnait dans mon crâne et que son visage s’imprimait sur ma rétine. Je me raidis.

Puis, étrangement, aussi vite que la colère était venue, elle se retira avec une certaine langueur. Seul le goût amer de la peine diffuse qui m’habitait depuis l’annonce de la mort d’Ekrest demeura au fond de ma gorge. Un rire m’échappa, aigu, nerveux, frisant l’hystérie.

— Par Loki… parmi tous les enfants de Thor… quelle était la probabilité que je tombe sur le fameux Kalyan ?

— C’est marrant, j’ai l’impression que tu me dis quelque chose… On se connaît ? demanda-t-il.

— On peut dire ça comme ça… grognai-je, ouvrant soudain les yeux.

Les néons blancs avaient beau diffuser leur lumière crue, clinique, qui fit jaillir des larmes dans mes yeux, je gardai mes paupières solidement écartées, tournai la tête avec lenteur pour faire face à ce visage qui hantait depuis quelques nuits mes cauchemars. La première chose qui me frappa, la première que j’avais apprise à reconnaître, étaient ces yeux perçants. Bleus azur, lumineux, emplis d’une curiosité à peine dissimulée, surplombé.

Je détaillai le reste de l’homme de haut en bas. Un menton fin, lisse, fraîchement rasé, un front haut, une carrure athlétique, sans qu’il ne soit non plus baraqué. Il portait une chemise blanche épurée et un pantalon noir, qui faisait tache dans cet environnement aseptisé. Mais l’effet était plaisant. Classe, mais décontracté.

Trop beau pour être honnête.

— La vue te plaît ? provoqua-t-il, voyant que je l’observais avec attention.

— Si par « plaire » tu entends « envisager tous les endroits où on peut planter un couteau », alors oui, je l’apprécie énormément, rétorquai-je sans broncher.

Il pouffa, l’air sincèrement amusé, puis soupira :

— Le pire, c’est que tu m’as l’air sympa…

— Ah ?

Il haussa les sourcils, s’approcha à pas lents, sans même essayer de paraître menaçant. Mais le simple souvenir du sort de mon mentor me crispait, la simple présence de cet homme dans la même pièce que moi aurait presque pu me faire suffoquer. Il sourit en me voyant tendue, même s’il n’avait aucune idée de mes véritables raisons.

— Je vais être honnête avec toi, plus tu vas nous simplifier la vie, mieux ça ira pour toi.

Sa main effleura avec délicatesse mon ventre, remonta jusqu’à la brassière de sport qui couvrait mes seins. Je ne bougeai pas d’un pouce. Pas comme si je le pouvais, de toute façon. Puis, les doigts redescendirent le long de mon flanc, frôlèrent la plaie couverte d’une épaisse bande de gaze adhésive. Le contact glacé m’arracha un frisson de dégoût, mais je me forçai à parler comme si de rien n’était :

— Je vais être honnête avec toi, plus vous me ferez mal, moins je parlerai.

À nouveau, il s’esclaffa, mais son expression demeurait pensive. Dans mon esprit, les effets des calmants se dissipaient en même temps que la sensation de la main posée près d’une zone vulnérable faisait monter l’adrénaline. Je n’avais pas peur. Mais, déjà, je m’attendais à avoir mal. J’attendais le moment où il me prouverait qu’il était ce salopard qui avait tué Ek…

Argh.

L’onde de souffrance pure qui me traversa, suivie par une série d’échos atténués, parvint à faire trembler l’ensemble de mon corps. Il venait d’appuyer sur la blessure, et maintenait la pression. Je grognai, mes yeux fichés dans les siens, et serrai les dents. Mon sang pulsait dans mes veines au rythme de ma haine, mais pas un son ne m’échappa. La douleur s’accentua alors qu’il mettait plus de poids dans l’attaque. Je me mordis les lèvres, fis taire les milliards de signaux qui parasitaient mon esprit. Au bout de quelques instants, j’éclatai même d’un rire crispé, sincèrement amusée. Sous le choc, le Thor recula. Je hoquetai, entre rire et peine, la douleur refluant progressivement, sans le lâcher du regard. En retour, il m’adressa une ombre de sourire, qui ne paraissait pas sincère, et tourna les talons. D’un pas félin, souple, il s’approcha de la porte, pivota vers moi. Sa posture était nonchalante, et pourtant, je savais qu’il était paré à toute éventualité.

— Réfléchis-y, Lokinette, se contenta-t-il de me dire.

Mais bien sûr…

La porte claqua, le bruit caractéristique du verrou suivit, et le silence tomba. Je relevai les yeux vers le plafond, frissonnai. De l’air frais se diffusait dans la pièce, probablement depuis la bouche d’aération située près de l’unique sortie. Je me contorsionnai, au mépris des lanières de cuir trop ajustées qui cisaillaient ma chair.

La brise glacée sur ma chair nue avait soufflé les derniers embruns de calmants qui obscurcissaient mon jugement, avait laissé derrière elle un esprit clair. Le souvenir douloureux du visage d’Ekrest occupait toutes mes réflexions, j’étais incapable de m’en détacher. C’était ce blondinet qui l’avait tué. Ce Thor.

Mais la rancœur ne me mènerait nulle part, je ne commettrais que des erreurs stupides en l’écoutant. La haine vengeresse que j’aurais aimé pouvoir ressentir ne m’apporterait rien de bon. Mes émotions n’avaient pas leur place ici. Il fallait que je sorte d’ici, et foncer tête baissée, à l’aveuglette, n’aiderait pas.

Je me tordis une dernière fois pour vérifier la solidité de mes attaches, puis essayai de me transformer. Mes plaies étaient cicatrisées, ou au moins colmatées par de la gaze, je ne risquais pas de perdre du sang en utilisant ma magie, et la fille d’Eir avait probablement pris soin de ressouder l’artère sectionnée. Aussi me focalisai-je sur l’apparence d’une mouche. C’était simple, petit, et ça me permettrait de passer au travers de la grille d’aération. Puis, doucement, je me laissai couler vers la forme désirée.

D’habitude, quand je me transformais, c’était presque instantané. Il me suffisait de penser à l’animal que je voulais, et je prenais son aspect immédiatement. C’était comme passer dans la pièce d’à-côté ; il n’y avait rien de plus simple et de naturel que de faire un pas en avant. Sans réelle surprise, cette fois-ci, je me heurtai à un mur immatériel, qui me renvoya violemment aux limites de mon corps humain. Je serrai les dents de frustration, réessayai en y mettant toute ma puissance, sans obtenir d’autre résultat qu’un choc magique, l’équivalent d’un coup de poing dans la poitrine, qui vida brièvement mes poumons. Je grinçai des dents, étendis les doigts de ma main droite, partagée entre agacement et concentration, et tentai de faire apparaître mon téléphone.

La seule chose qui entra en contact avec ma peau fut l’air froid. Je fermai les yeux, poussai un soupir retentissant, sans me préoccuper d’éventuels observateurs. Furibonde, je grognai, mais ne réessayai pas. Cela ne servait à rien. J’étais incapable d’utiliser ma magie, bloquée par cette barrière impalpable.

Alors, à défaut de pouvoir sortir et aller faire la peau au blondinet, je m’obligeai à relaxer mes muscles crispés. Mouvements de doigts, d’orteils, chevilles et poignets, dos plat et dos rond, je fis tous les étirements que je pouvais faire, attachée ainsi. Ce fut seulement lorsque je m’attaquai à mon cou que j’entendis un cliquetis métallique. Fronçant un sourcil, je tordis ma tête sur le côté, vers la droite, jusqu’à sentir du métal glacé glisser le long de mon cou. Un nouveau grognement m’échappa lorsque je compris. Un collier.

J’étais certaine que c’était ce qui m’empêchait d’utiliser mes pouvoirs. Certaines zones de détention du Manoir étaient équipées de dispositifs de sécurité qui bloquaient la magie, en plus des puces des captifs ; c’était une mesure de sécurité appliquée depuis toujours. Mais ici, ce dispositif n’était visible nulle part. Il ne restait que la chaînette sur mon cou, ou alors des statuettes placées tout autour du périmètre des prisons, mais je penchais volontiers pour la chaîne.

Coincée, trop solidement ligotée, je laissai ma tête retomber contre le matelas et, silencieusement, je maudis Kalyan de la Maison de Thor.

| † | † |

Lorsque la porte s'ouvrit à nouveau, il ne me fallut qu'un seul regard à mon geôlier pour savoir que quelque chose dans les règles du jeu avait changé. Il avait plaqué sur son visage un masque de cynisme cruel, qui ne laissait presque rien transparaître de ses émotions. Il n'y avait que ses yeux pour le trahir, pour sous-entendre qu'il n'aimait pas ce qu'il devait faire, et encore, c'était à peine visible.

Je me permis une ombre de sourire en comprenant que nous étions surveillés, et que Kalyan n'aimait pas ça. Pire encore, il ne voulait probablement pas me faire du mal. Dommage que je doive l'y obliger. Mais il n’y avait pas d’alternative, je souffrais déjà par sa faute, un peu plus ou un peu moins ne changerait rien.

— Alors Lokinette, bien réfléchi ?

— C'est comme pour la vue, souris-je, ça dépend de ce que tu entends par là.

— Dois-je comprendre que tu cherches encore les endroits où me planter une lame ? soupira-t-il, faussement attristé.

Je haussai les épaules.

— C'est à toi de faire les déductions, pas à moi de te les souffler. Mais, pour info, je les ai déjà trouvés depuis longtemps.

— Je n'en doute pas...

Son ton exagérément railleur n'échappa à aucun de nous deux. Je fermai brièvement les yeux, songeant à la manière dont j'allais jouer cette première rencontre. Tout le reste de mon séjour serait déterminé par cette simple entrevue. Il était évidemment hors de question que je cède aux demandes des prunelles électriques et que je trahisse ma famille. Je n'avais pas emporté ses secrets dans ma tombe, mais je pouvais au moins les protéger jusqu'à mon dernier souffle. Cela dit, leur affirmer ça, de but en blanc, n'était pas non plus la garantie d'une vie simple et agréable. Ce n'était pas censé importer, pas avec l'entraînement que m'avait prodigué Ekrest, mais je pouvais jouer sur une fausse vulnérabilité, ne serait-ce qu'au début. Le temps qu'ils découvrent mon identité, ma position d’Élite, et se décident à me faire souffrir mille morts quotidiennes.

— Plus sérieusement, Lokinette, tu connais mon nom, mais je ne connais pas le tien. C'est injuste, tu es d'accord ?

Je lui flashai un sourire narquois.

— C’est toi qui me parles de justice ?

Il leva un bras, l'air de vouloir me frapper, ou faire un signe à quelqu'un à l'extérieur, quand je l'arrêtai :

— Mais c'est vrai que « Lokinette »…

Je fronçai le nez en énonçant le surnom, et Kalyan haussa un sourcil dans l'expectative.

— Appelle-moi Gaby.

— Comme Gabriella, la négociatrice de la rançon ?

— Félicitations, Ennilang ! raillai-je.

Il n'y avait aucune de mes fausses identités officielles qui s'appelle Gabriella, je ne risquais pas grand-chose à leur donner ce nom. Ce n'était qu'un alias, qui ne ferait pas long feu, mais qui me protégerait quelques heures de plus, éventuellement.

Sauf que Kalyan n'était pas dupe non plus, il savait que je n'allais pas me dévoiler juste comme ça. Lorsque je lui donnai mon nom, il sourit, haussa les sourcils.

— Est-ce que cela sert seulement à quelque chose que je le fasse rechercher dans la base de données ?

Pour toute réponse, je roulai des yeux. Ennilang. Front large. Un kenning employé pour définir le dieu Thor, mais qui parlait clairement plus de son physique que de sa capacité cérébrale. Et la même chose semblait s’appliquer pour ses enfants.

Kalyan poussa un soupir, puis se tourna vers la caméra, et fit un geste. À peine trois secondes plus tard, un groupe de matons débarquait, matraques à la ceinture et regards inexpressifs. Je faillis rire lorsqu'ils fixèrent une menotte à mon poignet gauche, avant de détacher les deux lanières de cuir qui retenaient ce bras. Ensuite, ils me forcèrent à rapprocher mes mains, jusqu'à pouvoir me les attacher ensemble, et alors seulement, ils me libérèrent des autres entraves. Rapidement, j'évaluais les chances. J’étais menottée à l’avant, je pouvais donc combattre. Ils étaient cinq, probablement dotés de leurs pouvoirs, armés, tandis que j'étais seule, incapable d'utiliser ma magie. C'était jouable. Mais je ne connaissais pas l'extérieur, je n'avais aucune idée du lieu où je me trouvais. Je ne serais pas assez rapide, et si je ne pouvais pas en plus me débarrasser de ce foutu collier...

Le Thor semblait suivre les réflexions à distance, chercher à comprendre comment s'emboîtaient les rouages dans mon cerveau. Son sourire narquois indiquait qu'il se doutait de la direction que prenaient mes pensées, et qu'il s'y attendait. Ses yeux bleus étincelaient, entre prudente méfiance et curiosité dévorante.

Alors, je me laissai mener dehors sans opposer de résistance. La pièce blanche, clinique, s’ouvrit sur de longs couloirs vides dans les mêmes teintes, assez larges pour laisser passer six ou sept personnes côte à côte. De part et d'autre, des champs de force laiteux, opaques, disposés de façon régulière le long des murs, masquaient ce qui semblait être des cellules. On me fit traverser une demi-douzaine de ces corridors où pas un souffle de vie ne semblait être permis, me bousculant lorsque je ralentissais pour observer mon environnement, me tirant en arrière lorsque j'accélérais un peu trop le pas, jusqu'à me faire parvenir à une autre salle.

Là, le sol n'était plus bétonné, mais grillagé et, si la blancheur du lieu rivalisait avec celle de l'extérieur, l'odeur de sang omniprésente qui assaillit mes narines dès mon entrée me confirma que c'était là que j'allais passer le plus clair de mon temps.

Solidement maintenue par mes gardes, qui n'hésitaient pas à m’infliger des décharges mineures quand je faisais un pas de travers, je ne pus que m'asseoir sur la chaise d'interrogatoire rivée au sol, et me laisser faire. Mais le blond ne semblait pas vouloir commencer immédiatement. Enchaînée bras et jambes à la chaise – ils avaient été assez prudents pour ne jamais me laisser avec les deux mains libres en même temps – je me tortillai pour essayer de trouver une position un peu plus confortable, guettant les bruits et les déplacements à l'extérieur de la petite salle.

La réponse à mes questions silencieuses ne tarda pas. Dans un crissement de roues mal huilées, un type apporta une petite table métallique garnie d'outils de torture en tout genre, des outils que je connaissais plus que bien, même si je leur préférais souvent mon couteau. Je poussai un soupir las, fatiguée d'avance.

— Tu sais ou ça mène, me prévint une dernière fois Kalyan. Tu peux y échapper.

Je haussai un sourcil, narquois, chassai mes dernières angoisses pour ne laisser place qu’à une seule certitude : Protège ta famille.

— Mets-toi dans ma situation deux secondes, cinglai-je, et réfléchis. Toutes les réponses aux questions que tu me poseras sont là.

Il me considéra un instant, puis hocha la tête, une ombre de respect au fond de son regard. Il avait l'air sincèrement désolé qu'on en arrive à là. Cela dit, j'avais de la peine à croire que quelqu'un ayant l'air aussi humain ait pu tuer Ekrest. Cela paraissait improbable, d'autant plus que je connaissais mon mentor. Il n'était pas du genre à hésiter en situation de crise. Alors que ce fils de Thor…

Il allait falloir que je m'habitue à cette idée. Ekrest était mort à cause d’un visage d’ange qui semblait réellement avoir une conscience. La honte pour mon mentor se partageait la place avec la haine muselée que je vouais à cet imbécile. Il avait tué l'homme auquel je tenais le plus au monde, le meilleur combattant que je connaisse. Et il paraissait regretter de devoir faire souffrir une mouche. Ce n’était pas clairement affiché sur son visage, mais ça se lisait dans ses gestes mesurés, réduits au minimum dans cet environnement qui suintait le sang et la douleur.

Faussement tranquille, Kalyan prit une seringue, aspira une dizaine de millilitres du contenu de la fiole posée à côté, un liquide totalement transparent, et m'attrapa par les cheveux pour m'obliger à dégager mon cou. Je grognai lorsque l'aiguille s'enfonça dans ma carotide gauche et déversa son contenu inconnu dans mon sang. Une dizaine de secondes passa, le temps que le blond nettoie l'instrument et le remette à sa place, durée pendant laquelle je guettai le moindre signal de mon corps pour essayer de deviner ce qu'on venait de m'injecter. Rien, absolument rien, pas la moindre irritation, pas la moindre pointe de souffrance. Ce n’était apparemment ni un poison, ni une toxine violente.

— Tu aimes les aiguilles ? interrogea-t-il, narquois.

— Je les adore !

Au moment même où je proférais ces mots avec mon sarcasme habituel, mon sang sembla se mettre à brûler. L’intérieur de mon corps s’embrasa l’espace de quelques secondes, presque littéralement, et la douleur submergea mon cerveau.

Sous le choc, je laissai échapper un gémissement, que je regrettai au moment où il quitta mon larynx, mais trop tard. Une petit sourire satisfait s’était étiré sur les lèvres de Kalyan. Évidemment, il ne se priva pas de me fournir des explications, alors que la douleur refluait lentement.

— Ce que je viens de t'injecter, c'est une variante du thiopental sodique, conçue par nos alchimistes. Apparemment, ça devient désagréable quand tu mens...

Je haussai les sourcils, perturbée, non pas par l’existence d’un sérum de vérité magiquement modifié, mais par le sarcasme dans sa voix, qui sonnait étrangement juste, et qui contrastait totalement avec sa manière d’agir. Sa réticence à l’idée de me faire du mal était presque palpable, mais si je ne m’étais fiée qu’à son ton, j’aurais été certaine que c’était un psychopathe. Il jouait bien. Très bien, même.

— Ce serait problématique si je comptais mentir... énonçai-je avec précaution, guettant les réactions du produit.

Rien ne se passa, et Kalyan fronça le nez.

— Tu comptais nous dire la vérité, peut-être ?

— Je n'ai jamais dit ça ! me rebiffai-je, sourire aux lèvres.

C’était la seule faille de leur dispositif : le silence. Le thiopental modifié ne pourrait rien contre ça. Mais j’étais certaine qu’ils cherchaient déjà à y remédier.

— Donc...?

Je poussai un soupir exagéré. Il ne restait qu’à espérer qu’il apprenne vite, et me fiche la paix le plus tôt possible. Même si les chances que cela arrive vraiment étaient minimes… pour ne pas dire inexistantes.

Assez ironiquement, j'avais beau me trouver dans une base appartenant à la Maison de Thor, à la merci de ces derniers, ce n’était pas l’angoisse qui primait. J'étais aux mains de mes pires ennemis, et j'avais l'impression d'être chez moi. Savoir ce qui m'attendait – torture et violences quotidiennes, chouette programme ! – aidait certainement. Avoir eu le temps de réfléchir, aussi. C'était la seule chose qu'ils n'auraient probablement pas dû faire : me laisser une heure seule avec moi-même, à cogiter. J'avais eu le temps de faire le point, d'évaluer mes chances de m'en sortir, de me préparer à ce qui allait advenir.

— Bref, passons. Nom, prénom, âge.

Cette fois-ci parée à la douleur, parée aussi à l'afficher, je répondis du tac au tac :

— Gabriella Havan, deux cent trente-trois ans.

Ma grimace volontaire n'échappa à personne. Kalyan poussa un soupir.

— Dois-je augmenter le dosage ?

— Si tu veux, souris-je. Mais n'oublie pas ce que je t'ai dit tout à l’heure.

— Tu penses vraiment être capable de tenir une double dose ?

— Tu penses que non ?

Il grinça des dents, sceptique.

— Personne ne tient une double dose.

— Sauf ceux qui ne parlent pas, rétorquai-je avec un rire provocateur.

En réponse, il m’asséna un violent coup de poing, chargé d’électricité, dans le nez. Ma tête partit sur le côté, un voile noir masqua un instant ma vue, un craquement résonna à l’intérieur de mes oreilles. La décharge qui me priva d’abord de tout ressenti autre que la souffrance se dissipa bientôt, pour laisser place à la plainte aiguë de l’os brisé. Je serrai les dents, points écarlates dansant devant mes yeux. Mais c’était un sourire baigné de sang qui éclaira mon visage lorsque je pus tourner la tête, encore sonnée.

— Je t’en prie, ne te retiens pas… soufflai-je, douloureusement consciente du sang qui affluait dans la zone blessée.

Kalyan cilla, s’immobilisa, me considéra d’un long regard pensif. Je voyais presque les rouages s’imbriquer dans son cerveau, ses neurones établir les connexions manquantes. Il baissa les yeux, puis les releva brusquement, laissant entrevoir un nouvel éclat au fond de ses pupilles.

— Tu n’es pas juste une agente quelconque… souffla-t-il, écartant une mèche blonde de son front.

Je me mordis l’intérieur des joues, presque jusqu’au sang. Un silence était un « oui » implicite, tout comme un rire narquois de dénégation le serait aussi. Je ne connaissais pas encore assez bien ce type pour savoir comment il fonctionnait, mais je savais que, si j’avais déduit la même chose à propos d’un de mes prisonniers, je ne me serais pas basée sur son approbation pour être certaine de mes conclusions. J’aurais cherché à vérifier autrement.

— Qu’est-ce qui te fait penser ça ? biaisai-je.

Il me rendit un sourire… presque taquin. Je ne bronchai pas, devinant déjà où ça allait me mener, attendis, patiente, que les yeux électriques finissent de me détailler.

— Est-ce ton apparence habituelle ? s’enquit-il au lieu de me répondre.

Je gardai le silence, malgré mon instinct qui me hurlait que ce serait inutile, haussai les sourcils d’un air narquois. Mais la réserve que j’affichais fut pour mon adversaire une réponse suffisante. Il se redressa, sans perdre son sourire, me lança un clin d’œil, et se dirigea vers la porte.

Dix minutes plus tard, il était de retour, mais accompagné par une petite fille qui marchait tête basse. Je serrai les poings sur les accoudoirs, soudain aiguillée par l’angoisse. Un grand Black, planté sur le pas de la porte, veillait, et mes menottes m’empêchaient de faire quoi que ce soit. Mais la ruée d’adrénaline qui faisait battre mon cœur à l’heure actuelle, causée par un instinct primaire qui me hurlait de m’éloigner, me confirma que j’allais détester ce qui allait suivre.

Mon instinct ne mentait jamais. Lorsque, enfin, la tête se releva, encadrée par un halo d’épis bruns en bataille, comme si on venait de la sortir du lit, mon estomac tomba dans mes talons, mon cœur se mit à cogner dans ma poitrine.

Ma couverture était foutue. Je connaissais cette gamine. Et la réciproque était vraie aussi.

Dernière-née de la famille, désignée comme élève d’Adam alors que je rejoignais tout juste l’Élite, elle avait disparu deux ans après son arrivée, supposée morte à l’issue d’une mission catastrophique. Dans les cendres d’un bâtiment moscovite, personne n’avait pu constater son réel décès, mais tout le monde l’avait assumé comme un fait avéré, tant ses probabilités de survie dans l’explosion avaient été improbables.

Elle avait alors dix ans.

Aujourd’hui, elle devait donc en avoir douze, mais en voyant son regard turquoise effaré posé sur moi, je sus qu’elle se souvenait de mon visage.

— Qui est-ce ? l’interrogea Kalyan avec une délicatesse surprenante.

La gamine répondit d’une voix douce, sans ciller :

— Lilith, ancienne élève d’Ekrest, Élite numéro deux.

Malgré la violente trahison que cet aveu représentait, je ne pouvais pas m’empêcher d’avoir pitié d’elle. Loki seul savait ce qu’elle avait enduré au cours des deux dernières années. Peut-être… peut-être, seulement, les Thor l’avaient-ils bien traitée ? Je l’espérais de tout cœur, le plus sincèrement du monde.

— Merci Vanessa. Tu peux y aller.

Vanessa Akirés, songeai-je, son nom complet me revenant dans un éclair.

— Vanessa ? soufflai-je avec douceur.

Elle s’immobilisa, me fixa droit dans les yeux. Je me mordis les lèvres, une sourde douleur qui n’avait rien à voir avec le sérum pulsant dans mes veines. La compassion. Du peu que je l’avais connue, je l’avais beaucoup appréciée, cette gamine, même si je ne le lui avais pas vraiment montré, malheureusement.

— Vanessa, va-t-en, grommela Kalyan.

Elle ne bougea pas d’un pouce, figée, stupéfaite de la gentillesse que je lui témoignais en silence.

— Je suis très mal placée pour te juger, poursuivis-je sans me préoccuper de l’interruption déplacée du Thor. Tu as survécu. C’est tout ce qui importe. Fais ce que tu as à faire pour que ça continue comme ça.

Lentement, elle cligna des paupières, trois fois d’affilée. Quelqu’un d’autre aurait pu prendre ça pour une tentative de chasser les larmes de ses yeux embués, mais je voyais dans son regard qu’elle avait compris ce que je voulais dire. Du moins en partie.

— Ès’verå shavrún, murmurai-je, alors qu’ils la traînaient de force dehors.

Les paroles d’une vieille berceuse en elfique, écrite dans un manuscrit qui, à ma connaissance, n’était qu’en possession de la Confrérie. Je savais qu’elle l’avait lue, parce que je l’avais trouvée une fois à la bibliothèque, penchée sur le rouleau de parchemin, luttant pour énoncer les mots à voix basse. Cette petite phrase en particulier, avec sa prononciation ambiguë, lui avait causé beaucoup de soucis.

— Ès’verå shavrún.

Seul un souffle me répondit. Mais ce simple chuchotement amena une larme au coin de mon œil, alors qu’une souffrance déchirante me comprimait la poitrine. J’inspirai profondément, battis des paupières, me remémorant encore une fois la signification de cette petite phrase.

Je peux survivre.

| † | † |

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