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« P’tite idiote va, grommelle son tortionnaire, enroulant autour de ses poignets une chaîne rouillée. Laisse-toi faire. » C’est un homme chauve dont une partie de son visage est couverte par un tatouage de serpent. « Ici, personne ne te fait confiance, l’étrangère. Tu ne connais rien de la vie d’ici. Tais-toi donc et apprends. Peut-être que nous te rendrons la liberté. » Il inspecte son travail puis saisit le menton de la jeune femme.

Prison. Tout n’est qu’une prison où Ambre n’a pas d’autre choix que d’obéir à ses kidnappeurs, qui l’ont laissé dans son urine et ses excréments pendant sept jours avant de venir lui causer. Ils ont voulu savoir sa provenance, ses attentions et la raison pour laquelle elle se trouve à Parisii (autrefois nommé Paris). Ils l’ont interrogé sans relâche pendant trois jours ne lui servant que de l’eau. De ce fait, la voilà traînée hors de la prison, faible et enchaînée comme un vulgaire esclave.

Ces gens vivent dans l’ancienne station de métro, la Défense, et défendent à peu près deux ou trois autres stations. Les habitants, elle note avec curiosité, sont tous vêtus d’une longue cape qui couvre leur visage. Elle est conduite jusqu’à un coin qui semble être évité par l’ensemble de la population, excepté pour quelques personnes. L’homme l’oblige à s'asseoir à même le sol au milieu des esclaves de la station — des êtres difformes et puants dont leurs regards la terrifiaient — puis il attache les chaînes à un crochet. Des hommes et des femmes habillés différemment des autres l’entourent et la toisent du regard. Puis, ils se désintéressent d’elle et se mettent à parler. S’ils parlent français, elle ne comprend pas bien les quelques mots étrangers qui sortent de leur bouche.

La Défense, le repère des cannibales. Les gens là-bas dévorent la chair humaine à longueur de temps, la cuisinent comme si ce n’est que de la viande animale. S’ils se comportent tout aussi normalement que le reste des survivants, de petites particularités la répugnent. Ils font l’amour à la vue des autres, et ces derniers regardent comme si c’est une sorte de pièce de théâtre. Hommes comme femmes s’adonnent à cette activité avec entrain, changeant de partenaires chaque heure, et laissent entendre à qui le souhaite leurs cris de plaisir. Près des cuisines, des cadavres enveloppés dans des sacs en plastique blanc sont suspendus au plafond, en attente d’être découpé. Derrière eux se trouve un mur d’instruments de découpe en tout genre, de simples couteaux à haches.

La nuit, ou du moins c’était ce qu’elle pense, le chauve l’emmène dans sa propre chambre. Il l’enchaîne à un mur puis se déshabille. Des tatouages couvrent son corps, semblant signifier quelque chose que Ambre ne souhaite pas vraiment découvrir. Il invite toujours une personne à rejoindre son lit. La provinciale n’a pas d’autre choix que d’écouter leurs débats intenses et les cris qui émergent des couvertures. Il se moque d’elle quand elle se détourne de lui, gênée de le voir nu comme un nouveau-né. La journée, il marche, et elle, elle suit. Il se rend partout et revient toujours à son point de départ, échangeant des moments intimes avec ses amoureux. Le polyamour est très présent dans l’antre des cannibals. C’est complètement normal à l’instar des autres endroits qu’elle a pu visité jusqu’à ce soir. Ambre ne voit presque jamais les enfants, pourtant, elle connaît la raison : Aucun des cannibals ne lui fait confiance autour des enfants.

« T’es vraiment coincée, marmonne le chauve, un soir, caressant son sexe sous sa couverture. Tu t’es jamais masturbée ?

— Si, quelques fois mais on m’a dit que ce n’est pas normal.

— Des conneries, ma belle ! C’est humain de ressentir du désir, de vouloir recevoir du plaisir. Tu devrais t’essayer à ça avant de partir d’ici. » Il se redresse soudainement alors que la porte s’ouvre. « Putain, A’rore ! Pas maintenant. » Il s’assied au bord de son lit et lance un regard vers sa prisonnière. « On t’a refilé une partenaire pour le festival de vendredi soir. »

La nouvelle venue est également nue. Ambre commence peu à peu à s’habituer au fait que ces gens restent nus la plupart du temps et s’adonnent à d’étranges pratiques.

« T’es pas la première à être ici dans cette position. C’est nécessaire, tu sais ? Vous êtes endoctriné à penser que se reproduire est un crime. Que se faire plaisir est également un crime.

— Je m’en fiche de tout ça ! Je veux juste connaître la vérité ! s’écrie Ambre, la voix tremblante de colère.

— Apprends à vivre avec na’ et nous te laisserons y aller mais la vérité n’est jamais joyeuse, répondit la dénommée Aurore en s’asseyant à côté de la provinciale. »

Les jours passent. Et son monde, dû moins sa perception, ne cesse de changer. Ambre est toujours trimballée comme une vulgaire esclave à travers la station. Les gens lui tapotent le haut du crâne, touchent ses cheveux avec curiosité, d’autres lui donnent d’étranges boissons à boire. Le soir est souvent flou, c’est comme si elle boit de l’alcool à chaque fois. Ambre découvre peu à peu une société tordue (tout dépend des points de vue) qui n’a que l’espoir de retenir ceux qui souhaitent s’aventurer vers le noyau où tout a commencé. Au fil du temps, elle se prend au jeu et libère une partie d’elle qu’elle n’a jamais soupçonnée. Reste seule, Ambre, lui a souvent soufflé sa mère. Toujours seule, nous ne méritons pas d’être aimés. Ce sont des cannibales qui lui apprennent ce qu’est l’amour. Les chaînes disparaissent au bout de quelques semaines, lui permettant de retrouver son humanité, son indépendance.

« Tu n'es plus une menace, lui a dit Aurore. »

Étrange façon de restreindre quelqu’un. Cela a été humiliant mais riche quelque part. Ambre s’est entichée de Benj, l’homme chauve, et d’Aurore malgré les circonstances. Et elle se demande si elle n'est pas aussi tarée qu’eux.

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