Chapitre 2 : Art perdu

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Aniah, jeune étudiante, se trouvait en pleine période d’examen. Elle passait le plus clair de son temps sur le campus de l’Université de Zenfei. Son cursus s’orientait autour de trois matières dominantes : la biologie, l’archéologie et les sciences physiques. La fin de l’année scolaire approchait à grands pas, « c’est la dernière ligne droite » comme aimait le rabâcher son professeur principal. Le manque de temps libre ne lui permettait plus de s’impliquer autant avec son groupe de jeunes du programme Savanturiers. Celui-ci consistait à promouvoir l’apprentissage éducatif par la recherche auprès d’enfants de tout âge, guidés par des étudiants-chercheurs.

Toutefois, Aniah allait achever son année un mois avant celle de sa classe participante. Elle aurait l’occasion de se rattraper amplement. De manière générale, les enseignants et les scientifiques – plus souvent nommés savants – demeuraient très prisés au sein d’Arnès, car avec leurs talents, ils jouaient un rôle clef dans la course à la technologie, mais surtout, à la magie.

Pour le moment, Aniah gardait toute son attention sur son mémoire. Il concentrait les différents tests, études, recherches, et analyses sur les fossiles. Le sujet restant vaste et très complexe, elle envisageait de poursuivre ses travaux au travers d’une thèse. Son document servirait ainsi de base pour la suite de sa carrière.

De prime abord, un point histoire permettait d’instaurer le contexte de son œuvre. Elle y racontait qu’il y avait de cela plusieurs dizaines de milliers d’années, une seule espèce régnait en maître absolu sur Arnès : les Primas. D’après les archéologues, ces derniers vivaient aux quatre coins du globe. La guerre représenterait leur passe-temps favori. La course au pouvoir dictait leur quotidien. D’ailleurs, cette piste paraissait privilégiée pour expliquer l’extinction massive et brutale de leur genre. Un immense affrontement, d’une ampleur inimaginable à l’ère actuelle, sans commune mesure à leur époque, aurait produit assez d’énergie pour dévaster toutes formes de vies à la surface de la planète.

Aujourd’hui, des Primas, il n’en restait plus que les ossements, les fossiles. L’abondance de ces derniers permettait de promouvoir une théorie alternative sur leur disparition : l’asymptote évolutive. En d’autres mots, ils seraient morts de faim. Ils dominaient Arnès à un point tel qu’ils demeuraient leur propre et unique prédateur. L’équilibre de la chaîne alimentaire paraissait rompu. Ils proliféraient sans connaître de limite.

La quantité de matière restant fixe, leur développement se réalisait nécessairement au détriment des autres espèces. Ces dernières semblaient vouées à s’éteindre. On ne comptait quasiment plus que des Primas sur Arnès. L’eau, la terre, le feu et l’air ne pouvaient pas les nourrir. Le cannibalisme aurait eu raison d’eux. Néanmoins, une minorité d’individus soutenait une troisième hypothèse liée à la fin de l’ère des Primas : le jugement divin. Un nombre non négligeable d’écoles partageait cette proposition, mais avec diverses explications.

Un premier argument à l’origine de cette explication résidait dans la classification des fossiles. Les savants avaient établi deux types d’ossements : les reliques et les rémanences. La distinction faite correspondait à l’essence de magie que l’on retrouvait dans le second. Certains clamaient que ces ossements ne leur appartinssent pas, mais plutôt à des divinités. Pour étayer leurs propos, ils s’appuyaient sur la proportion de chacun dans les fossiles. On estimait le ratio à une rémanence pour douze reliques, démontrant donc la prééminence de ces êtres transcendants. Ces derniers les auraient décimés, causant de ce fait leur disparition. Un autre argument soutenait la thèse que les Primas auraient appris l’usage magie et provoquer la colère de forces supérieures, célestes pour certains ou exobiologiques pour d’autres. Ainsi, seule une infime part de la population aurait pu maîtriser la magie, ce qui expliquerait cette répartition inéquitable.

Aniah ne s’avouait convaincue par aucune de ces théories. Cependant, elle ne pouvait pas les ignorer. Ces dernières fournissaient des ensembles cohérents. Si elle parvenait à valider ou réfuter des éléments, elle pourrait définir de nouvelles pistes. Avec ses travaux, elle espérait bien apporter des réponses. Néanmoins, ces trois conjectures ne s’avéraient pas exclusives. Rien n’empêchait d’en mettre au point une quatrième qui résulterait de la corrélation des trois premières.

L’asymptote évolutive aurait pu engendrer des guerres pour la survie et par la suite un jugement divin pour mettre fin à ses ravages. En bref, personne ne savait vraiment grand-chose et c’est bien ce que comptait changer Aniah. Pour finir son mémoire, elle avait besoin d’énormément de données. Malgré la qualité des ouvrages que possédaient les archives de l’université, cela ne lui suffisait pas. Son professeur de biologie lui conseilla d’aller explorer les manuscrits de la Grande Bibliothèque dans le centre de Zenfei.

Elle s’y rendit dans l’espoir d’en apprendre davantage sur l’alchimie. Ces praticiens, à l’origine de la découverte des rémanences, avaient réussi à mettre en évidence la présence d’essence de magie qui s’y avérait contenue. Malheureusement, cet art restait une science perdue depuis des siècles pour des raisons inexpliquées. Seuls quelques livres anciens mentionnaient cette discipline. Aniah aurait aimé pouvoir réaliser des expériences pour confirmer ce que l’on pouvait lire. Hélas, Zenfei ne semblait pas faire exception. Des personnes avec des connaissances dans ce domaine, aussi rudimentaires fussent-elles, se révélaient impossibles à dénicher.

Elle se trouvait dans une impasse. Elle devait effectuer des tests pour prouver les théories qu’elle exposait, mais elle ne possédait aucune base dans l’art de l’alchimie. Elle ne disposait pas du matériel nécessaire pour les mener à bien, et encore moins d’un assistant suffisamment qualifié pour l’accompagner.

Il lui restait tout de même une solution : se rendre dans le lieu de la sagesse dont on prétendait qu’il détiendrait tout le savoir d’Arnès, la fameuse bibliothèque Sempervirens, à Sylfängel, capitale des terres des Xylors.

Les Xylors demeuraient un peuple pacifique par nature. Diplomatiquement neutres, les autres civilisations les respectaient avec une grande estime. Ils n’étaient préoccupés que par une chose, la Nature. À travers les âges, ils se constituèrent comme les gardiens de l’érudition, notamment grâce à la présence de Sempervirens, mais aussi leur longévité. Un Xylor pouvait facilement vivre plusieurs siècles.

L’essentiel de leur territoire se limitait à la forêt blanche de Nurwath, un immense domaine sur le continent du nord, bien loin de Zenfei. Y parvenir n’était pas chose aisée. Cela impliquait de naviguer sur des océans et des mers peu clémentes. Une fois arrivée sur terre, il fallait ne pas se perdre dans les mille et une clairières. Le voyage avait l’air interminable, onéreux et dangereux.

Aniah discuta de sa situation avec son professeur principal. Elle lui exposa son besoin d’aller à Sylfängel, car elle se trouvait bloquée dans l’avancement de son mémoire. Il comprit la position de son élève. Néanmoins, l’université ne disposait pas du budget pour l’aider à financer son déplacement. Son dernier recours semblerait ses parents.

Après plusieurs mois d’enfermement sur le campus, elle allait finalement rentrer chez elle.

— Aniah, nous avons fini par croire que jamais plus nous ne te reverrions, lança sa mère.

Les retrouvailles parurent chaleureuses. Elle monta prendre un bain, cela faisait un très long moment qu’elle ne s’était pas accordé un temps de répit. Jusqu’à présent, elle n’avait pas eu l’occasion de prendre soin d’elle à l’université.

Sa mère lui prépara un copieux festin pour fêter son bon retour. C’était autre chose que la nourriture proposée par le campus. Le soir, Seneth, son fiancé, revint de l’école.

— Surprise ! s’exclama-t-elle.

— Oh là, j’avais oublié ton existence, ricana-t-il en la prenant dans ses bras.

— Bien, maintenant que monsieur est rentré, nous pouvons passer à table, signala la mère.

Tous les quatre partagèrent un chaleureux dîner. Chacun relatait son quotidien. Le père, chef du département diagnostic à la Polyclinique de Zenfei, racontait comme à son habitude des anecdotes drôles et improbables sur ses patients.

— Et là, il me demande si j’ai déjà obtenu les résultats de son autopsie, explosa-t-il de rire.

Aniah profita du dessert pour exposer son histoire. Elle aborda le point du financement de son projet avec ses parents. Sa mère n’avait pas l’air de s’y opposer. Mais on ne pouvait en dire de même pour le père.

— C’est vrai que c’est un peu cher, mais j’ai entendu parler d’une guilde qui organisait des voyages groupés, ajouta la mère. Les prix seraient tout à fait convenables à en croire les annonces.

— C’est hors de question ! s’emporta-t-il brusquement en manquant de peu de faire tomber son bout de gâteau.

Tout le monde fut choqué par sa réaction.

— Quand ce n’est pas cher, c’est qu’il y a une raison. Vous savez pourquoi les prix se trouvent si attractifs ? demanda le père. Ce n’est pas uniquement à cause du tarif de groupe. C’est parce que les services proposés ne sont pas du tout fiables. Rien que le semestre dernier, j’ai déploré une douzaine de blessés, dont trois morts à la suite de deux rapatriements. Donc non, je t’interdis d’utiliser ce genre de prestations.

La soirée se termina dans une atmosphère assez étrange.

Aniah paraissait désemparée, elle n’aurait pas les moyens d’avancer sur le tome consacré à l’alchimie. Elle allait devoir négocier avec le directeur de l’université pour faire passer cette section dans sa future thèse. Normalement, cela ne devrait pas sembler très difficile, car cette thématique ne faisait pas partie de son cursus. Aniah, perfectionniste à l’occasion, désirait vraiment produire un manuscrit emblématique. Elle avait toujours tendance à en faire trop, comme si elle craignait de décevoir.

Le lendemain, Seneth vint la voir.

— Tu sais, si tu veux un coup de main sur l’alchimie, je peux aussi me renseigner de mon côté. Je suis sûr que, à l’Y, des documents doivent y faire référence. Les rémanences se trouvent à la base de notre domaine, ça serait dommage de ne rien posséder dessus.

L’Y, nom à première vue étrange, demeurait l’école la plus prestigieuse d’Arnès depuis sa création. Son substantif signifiait de façon imagée un système alliant l’alchimie et la technologie pour concevoir une nouvelle discipline : la magénierie. Elle formait l’élite de Zenfei.

En réalité, les magénieurs se confondaient surtout avec des ingénieurs. Les rémanences représentaient une véritable énigme pour tout le monde. La magie sous-entendait leur usage, car sur Arnès on ne pouvait pas dire qu’elle existait ou que des individus la pratiquaient. Et d’ailleurs, l’enjeu primordial se situait là : maîtriser cet art mystérieux.

Seneth proposa donc son aide, car il semblait le plus susceptible de découvrir des informations. Il profita de son temps libre pour effectuer le tour de l’école. Il discutait avec l’ensemble du corps professoral afin que l’on puisse l’orienter vers qui savait. Au fur et à mesure de ses colloques et rencontres, il finit par se souvenir qu’au premier semestre de sa première année, on leur inculquait un module fondamental : la pyramide de la magie.

Ce cours n’était pas labélisé en tant qu’alchimie, mais l’enseignant clamait qu’il en demeurait l’héritage. Selon ses dires, il semblait en connaître davantage à ce sujet. Le fait qu’il professait uniquement au début de l’année apparaissait comme un problème. L’autre moitié du temps, il n’intervenait plus à l’Y, et tout le monde avait l’air d’avoir oublié son existence. Seneth avait l’impression de se retrouver dans une impasse, à moins qu’il ne disposât d’amis au sein de l’administration.

Il alla rendre visite aux secrétaires de la vie scolaire, elles pourraient très certainement lui rendre service.

— Bonjour mesdames ! lança Seneth chaleureusement. J’ai besoin de voir monsieur Eldwarc pour un devoir, mais il ne se trouve pas dans son bureau.

– Eldwarc, Eldwarc. Ce nom ne me dit rien, évoqua l’une d’elles.

— Ah ! Attends. C’est normal ! Dans son dossier, il est stipulé qu’il ne travaille plus au second semestre, informa une jeune demoiselle.

— Mais je peux te donner ses coordonnées, ajouta une autre femme. Il a indiqué dans une note qu’en cas de nécessité, il y résiderait.

— C’est gentil de sa part, je connais peu de professeurs qui en feraient autant, répliqua une collègue.

— Merci, mesdames, vous êtes vraiment aimables, bonne journée !

Seneth s’en alla avec une adresse. Il se mit en route vers les coordonnées qui lui avaient été données. Aniah l’accompagnait, car après tout, c’était elle qui avait besoin de renseignements.

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