Chapitre 3 : La pyramide de la magie

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Le jeune couple se rendait au nord de Zenfei, dans un quartier résidentiel modeste, à l’écart du centre. La zone paraissait isolée et peu fréquentée. En même temps, le soleil venait à peine de se lever. Le voisinage devait certainement encore dormir.

Après s’être perdus pendant une bonne demi-heure, les deux compagnons arrivèrent finalement devant une sombre ruelle, piégée entre deux grandes bâtisses.

— Je pense que c’est ici, d’après le papier, déclara Seneth.

— Tu penses ? Mes pieds me font souffrir. Je te préviens, je ne marcherai pas un kilomètre de plus, soupira Aniah.

Au bout de l’étroit passage se tenait une petite maison. Seneth s’approcha et toqua à la porte. Ils attendirent dans un grand silence. Aucune réaction. Le faubourg se montrait d’un calme qui contrastait avec le très vivant cœur historique.

— Es-tu sûr que nous nous trouvons au bon endroit ? grommela Aniah en lui donnant un léger coup de coude.

Soudainement, quelqu’un vint leur ouvrir.

— Bonjour, que puis-je faire pour vous aider ? interrogea un individu en se recoiffant.

Seneth reconnut sans l’ombre d’une hésitation son ancien enseignant. Son visage se révélait distinguable entre mille à cause de son étrange cicatrice. Celle-ci possédait une forme semblable à un « A » autour de son nez.

— Bonjour professeur ! Nous sommes désolés de vous déranger si tôt. Nous souhaiterions vous poser quelques questions, si vous nous le permettez.

— Ah oui ? clama-t-il surpris. Ne restez pas là, entrez donc, je commence à avoir froid.

Ce dernier ne semblait pas reconnaître ses invités. Il avait enseigné à tellement d’élèves au cours de sa carrière qu’il ne pouvait pas se souvenir de chacun d’eux. Aniah lui expliqua les raisons de leur visite. Le professeur esquissa un sourire.

— C’est très rare que les gens s’intéressent à cette discipline ancienne de nos jours, se réjouit-il. Vous êtes les premiers à venir me voir pour en apprendre plus à ce sujet.

Heureux de pouvoir faire part de ses connaissances, l’éducateur invita les deux jeunes à s’installer autour d’une grande table. Aniah sortit ses affaires de son sac, prête à tout noter.

— L’alchimie, c’est pas sorcier, lança le professeur. Elle part de l’axiome suivant : les Primas manipulaient la magie. Plus précisément, on présuppose qu’ils l’avaient acquise, et donc qu’elle ne demeurait pas innée.

— Alors les alchimistes recherchent les procédures de son apprentissage ? questionna Aniah.

— Tu connais déjà la réponse. Et il leur a fallu près d’un siècle de travaux pour parvenir à établir les bases d’un modèle représentant le mécanisme de la magie. Pour cela, ils se sont inspirés de celui qui régissait la combustion : le tétraèdre du feu.

— C’est astucieux, partagea Seneth. Ce modèle est maîtrisé par tout le monde depuis le collège.

— Aniah, peux-tu me décrire une réaction de combustion ? demanda le professeur.

— Par défaut, le combustible ne se trouve pas prêt à brûler, et donc à réagir avec le comburant. Il nécessite ainsi un apport extérieur pour le devenir : une énergie d’activation. Elle peut prendre diverses formes telles qu’une flamme, un rayon de lumière, des frottements et bien d’autres encore, précisa-t-elle.

— Oh, je vois que j’ai affaire à des initiés, commenta le professeur enjoué. Continue.

— Sous l’effet de cette énergie, il se produit une succession d’étapes. Le combustible se met à réagir avec le comburant. Une partie du processus s’effectue imparfaitement. Les résidus se dénomment radicaux libres. Toutefois, certains les appellent plus génériquement chaînons. Leur principale propriété réside dans leur très forte réactivité.

— C’est impressionnant, s’enthousiasma le professeur, tu n’aurais presque pas besoin de mon aide. Et toi, Seneth, tu peux prendre la suite ?

— Oui, les chaînons se substituent à l’énergie d’activation requise initialement pour transformer la molécule du combustible, d’où la non-nécessité de maintenir cette source. De cette façon, grâce à eux, on obtenait d’autres éléments combustibles, mais également de nouveaux chaînons et ainsi de suite.

« Cela permet au feu de s’entretenir de façon autonome, tant qu’il reste du combustible et du comburant. Si l’on supprime un seul de ces éléments, il cesserait immédiatement de brûler.

« Généralement, pour l’éteindre, on intervient sur le comburant qui, dans la quasi-totalité des cas, correspond à l’air ambiant. Ainsi, en l’en privant, on élimine du tétraèdre le comburant. Pas d’air, pas de comburant. Pas de comburant, pas de feu. Pas de feu… plus de feu.

— Bien, je pense que vous allez comprendre ce qui vient, partagea le professeur. En se basant sur ce modèle, les alchimistes établirent alors la pyramide de la magie avec les hypothèses suivantes : l’énergie vitale jouerait le rôle du comburant, l’hyloplasme de combustible et l’énergie spirituelle d’activateur.

Une chose fascinante demeurait que tous ces éléments avaient pour point commun de se retrouver au sein de chaque être vivant. Des savants avaient mis en évidence le fait que les rémanences contenaient à la fois de l’énergie spirituelle et de l’hyloplasme.

— À partir de ce constat, les alchimistes ont essayé de leur apporter de l’énergie vitale par le biais d’un médium afin de pouvoir générer de la magie selon le modèle de la pyramide, expliqua le professeur. La guitare enchantée constitue le premier artéfact conçu qui a permis de concrétiser la magie.

— Ah ! s’exclamèrent les deux jeunes. Comment ça marche ?

— Synthétiquement, une rémanence est incrustée dans le corps de l’instrument. Un plectre spécial alimente l’ensemble avec l’énergie vitale du musicien. La version classique produit du son grâce à la propagation d’ondes mécaniques à travers l’air qui provoque la vibration du tympan dans l’oreille. Toutefois, à l’aide de leurs capacités uniques, certaines rémanences émettent des ondes oniriques en parallèle. Elles s’avèrent directement perceptibles par le cerveau et aptes à se diffuser dans le vide.

Cet artéfact avait repoussé les limites de la musique. Il avait permis de la faire découvrir aux sourds. La science avait, pour la première fois, réalisé un enchantement. C’était à partir de ce dernier que la magénierie était née. Ce domaine se révélait le plus gros d’un point de vue économique. Il avait changé le monde de chacun en réinventant les objets du quotidien.

— Et pourtant, aucun individu sur Arnès ne semble en mesure d’exploiter la magie ? questionna Aniah.

— Ce mystère fascine toute la planète, confia le professeur. Les artéfacts valident le modèle de la pyramide, mais cela ne paraît pas transposable aux personnes. Ou alors est-ce un problème de compréhension ?

« En réalité, il se pourrait qu’au quotidien, tout le monde l’utilise sans s’en rendre compte, indiqua l’enseignant. Elle pourrait apparaître tellement banale qu’elle en aurait perdu son aspect magique. Ce que les gens considèrent comme tel n’est autre qu’un phénomène physique dont les lois scientifiques demeurent toujours inconnues.

— Je vois, donc la magie ne se révèle pas comme quelque chose d’absolu et universel, mais plutôt relatif et subjectif, proposa Seneth.

— Les philosophes ne sont pas légion, informa le professeur. Ces interrogations resteraient certainement sans réponse pendant encore longtemps.

— Et pour vous, que représente la magie ? demanda Seneth.

— Argh ! Que je déteste cette question ! maugréa-t-il. Pour moi, c’est un concept que les gens ont inventé pour définir ce que nous ne pouvons expliquer, un terme qui permet d’exprimer notre seuil d’incompétence. En réalité, l’alchimie ressemble à une chasse à l’ésotérisme. Plus on devient savant, plus on repousse la barrière de nos limites et moins les choses nous paraissent magiques.

— Mais pourquoi n’est-elle plus exercée aujourd’hui ? demanda Aniah.

— La réponse semble évidente, répliqua-t-il, c’est simplement parce que plus personne ne la pratique. L’avènement de la magénierie l’a complètement éclipsée. Les artéfacts ont tellement révolutionné Arnès que les gens ne jurent que par eux.

— Mais vous, vous considérez-vous comme un alchimiste ? s’enquit Aniah.

— Nous sommes tous de potentiels alchimistes. La principale différence tient compte du fait que j’explore sans retenue. Je repousse les limites de mon incompétence en empruntant la voie oubliée des archimages.

Aniah arborait un sourire jusqu’aux oreilles. Elle allait pouvoir achever son mémoire. Les connaissances de ce spécialiste demeuraient sans égal. Le professeur lui proposa d’être son assistante pour ses travaux personnels. Tout le monde sortait gagnant. Leurs recherches se basaient sur l’une des plus importantes interrogations : pourquoi les rémanences permettaient-elles de créer de la sorcellerie ?

Les chroniques d’Arnès paraissaient riches, mais surtout opaques. Grâce aux historiens, on disposait des grandes lignes. Mais pour les détails, uniquement quelques savants les maîtrisaient. C’est surtout par la science que l’on avait percé quelques mystères de l’époque des Primas.

Au cours de leurs expérimentations, le professeur racontait quelques anecdotes que peu d’individus connaissaient, notamment celle sur l’origine des différentes espèces. Les Primas régnaient seuls auparavant sur Arnès. À présent, on comptait sept civilisations, chacune représentée par une race propre. On recensait les Chons, les Xylors, les Felisters, les Canisters, les Taurochs, les Saurens et les Gorlems. Comment les choses avaient-elles pu évoluer ainsi ?

Les historiens avaient établi de nombreuses hypothèses à ce sujet, mais personne ne semblait en mesure de les vérifier. Toutefois, grâce à ces différentes recherches, le professeur privilégia une théorie qu’il essayait de prouver depuis toutes ces années. Elle se basait sur le grand avancement technologique des Primas. Ils étaient devenus comme maîtres et possesseurs de la Nature, passant du statut de procréateur à créateur. De cette supposition, on pouvait en déduire que chacun s’était adonné dans son coin à sa petite expérience afin de jouer à Dieu.

Ceci permettrait d’expliquer l’origine des différentes races des civilisations actuelles. Les Chons paraîtraient issus des primates. Les Felisters se seraient développés depuis les grands félins, à l’instar des Canisters avec les canidés. Les Taurochs auraient l’air affiliés aux impétueux bovidés. Les Saurens constitueraient l’évolution des lézards. Mais ceci ne décrivait que les espèces qui composaient les structures sociales d’Arnès. En réalité, il en existait bien plus. Le genre animal se hiérarchisait en trois classes.

Au bas de l’échelle figuraient les bêtes. D’un point de vue intellectuel, elles étaient relativement limitées. Au sommet siégeaient les animarchs qui correspondaient aux sept grandes races. La principale caractéristique de cette classe d’êtres vivants reposait sur le fait qu’elle se situait à l’origine de civilisations. Enfin, entre les deux, existait une zone floue dans laquelle on trouvait les metanimaux. Cet ensemble regroupait un important nombre de genres singuliers.

La particularité de cette catégorie restait qu’une famille pouvait ne compter qu’un seul représentant. Ils paraissaient intellectuellement plus évolués que les animaux. Certains le demeuraient autant que les animarchs, voire plus. La grande différence avec ces derniers résidait dans le fait qu’ils ne formaient pas de civilisation. Les Gorlems avaient longuement été considérés au même titre que des metanimaux avant d’être reconnus en qualité de véritable structure sociale, les élevant alors au rang d’animarch.

Selon l’Ordre de Mwrida, les forts avaient le droit de dominer les plus faibles. Ainsi, les animarchs exploitaient tout ce qui vivait comme s’ils représentaient des biens, des propriétés. Les metanimaux ne comptaient que peu d’individus, ce qui expliquait pourquoi ils s’avéraient rares et prisés. Certains restaurants se spécialisaient dans la cuisine exclusive d’espèces metanimales. Ces types d’établissements se définissaient comme se situant au-dessus du luxe.

— Ah, je comprends mieux pourquoi le Palais Sensationnel est si cher, lança Aniah.

— Oui, quand on est riche, on ne connait aucune limite. Il mange même de l’or…

Les metanimaux, et a fortiori les animarchs, se révéleraient donc le fruit des diverses créations engendrées. Tous ces êtres partageaient un point commun, ils paraissaient l’évolution d’un animal actuel. Plus précisément, la très grande majorité semblait l’être. Les Xylors et les Gorlems ne demeuraient pas affiliés à la faune.

Alors que le professeur avait l’air de détenir une théorie sur la manière dont les Primas avaient conçu ces espèces, il ne parvenait pas à justifier l’existence de ces deux-là. Les Xylors, aussi incroyables, parurent-ils, proviendraient des feuillus. Mais encore plus invraisemblables, les Gorlems seraient nés de la roche, une chose inanimée.

Après plusieurs semaines de travaux, Aniah réussit à finir son mémoire. Jamais elle n’aurait imaginé réaliser un tel manuscrit.

— Merci pour tout !

— Je t’en prie, cela a été une immense joie.

— Autre chose, comment vous appelez-vous ?

— Je me nomme Zavilric Eldwarc. Et tu peux me tutoyer à présent.

— Merci M. Eldwarc.

— Mon plaisir ! J’espère que nos chemins se recroiseront.

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