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Saiō rentra chez elle avec la boîte. Elle y avait été obligée. Cela la soulagea de quitter cette ambiance de complot autour de sa personne, même si elle regretta de quitter la maison verdoyante de sa grand-mère. Chiharu avait toujours eu la main verte, et les plantes étaient devenues si rares… Qui allait reprendre cette jungle merveilleuse ? Ce brave Yūji, champion de l’hydroponique, qui faisait pousser du cannabis parmi ses plants de théiers ? Les petits vieux lui prêtaient l’exploit d’avoir réussi à faire fleurir une glycine dans son appartement.

Les jours passèrent. Les vieillards de la confrérie de Shira-myōjin, au début très présents, cessèrent de prendre de ses nouvelles au bout du quatrième : de toute façon, peu d’entre eux pouvaient – ou voulaient – se connecter au Réseau. La vieille Satomi continua de lui envoyer quelques messages, à partir d’une cabine de connexion de sa mairie de quartier, mais ils finirent par s’espacer. Le tout dernier courrier se limitait à une holographie de l’appartement de sa grand-mère : toutes les plantes étaient mortes.

Elle n’ose tout de même pas soutenir que c’était le kami qui arrosait les plantes, se rassura Saiō, incapable toutefois de réfréner cette petite pointe de culpabilité qu’elle ressentait.

Elle ne pouvait pas s’occuper du domicile et des amis de sa grand-mère. C’était impossible. Bien sûr, il y avait Saitobaru, non loin. Mais elle n’avait pas besoin de se rendre sur place pour travailler sur le site. Les 58 hectares avaient déjà été modélisés en totalité.

Depuis quelques années, Saiō était en contact avec la « Ligue de Protection de Tara », un groupe de militants européens très actif qui protégeait ce site mythique. À l’université, Saiō avait souvent entendu ses professeurs comparer Tara à Saitobaru. Les deux sites se ressemblaient de façon frappante. Comme Saitobaru pour Kyūshū avant l’avènement de la culture du Yamato, Tara était la capitale mythique de l’ancienne Irlande, un point névralgique pour la région. C’était la colline des monarques, la résidence des « ard rí érenn », les « rois suprêmes » de la Celtie brittonique, que l’on pouvait facilement comparer, avec ces cinq îles-provinces, à l’archipel japonais (on pouvait considérer également que les côtes extrêmes occidentales de l’Europe étaient comparables, à cet égard, à l’ensemble culturel que formaient les côtes qui bordaient la mer intérieure pour l’Asie extrême-orientale). Certains tertres avaient été identifiés comme des tombes. La présence d’une « salle de banquet », siège du fameux « festin de Tara », l’avait également poussée à repenser Saitobaru comme une simple nécropole impériale. Il y avait des tombes, certes, quoiqu’on n’y eut retrouvé que des omoplates de cerf gravées, des miroirs et des épées de cuivre. Des générations d’hommes à travers les âges étaient venues déposer des pots, des bijoux, des armes. Mais pas un seul corps. Les trois cent onze tertres du site comportaient de nombreuses pièces dont on ignorait totalement la signification. Saiō avait émis l’hypothèse folle qu’il s’agissait de pièces à vivre. Mais qui irait vivre là ? À cette même époque, le riz arrivait au Japon avec les vagues d’immigration venant du continent. Les chasseurs-cueilleurs du néolithique tardif étaient en train de se muer en agriculteurs : ils quittaient déjà les montagnes pour les plaines, en recherche de territoires vastes et plats à défricher.

Un autre élément lui avait fait revoir cette idée, communément admise, que les tertres japonais étaient uniquement des tombeaux impériaux. Au siècle dernier, sur l’impulsion des ethnohistoriens, on avait mis au jour l’importance de « l’intérieur de la montagne » dans les conceptions de la nature au Japon. Le mont Fuji n’était pas vénéré uniquement parce qu’il était haut, mais parce qu’il était creux. Cette idée d’une montagne creuse permettait de comprendre l’attribution, en japonais, du mot montagne pour des éléments naturels qui ne dépassaient pas les trois cents mètres de dénivelé. Pour être qualifié de « montagne », un élément devait être creux. C’était, bien sûr, le cas de Saitobaru.

Pour Saiō, cela allait plus loin encore. Pour elle, Saitobaru, comme Tara d’ailleurs, représentait la capitale royale, la ville mythique qui étaient le pendant symétrique de cet immense tissu urbain dont l’humanité avait recouvert la planète. Tout comme la mer était le négatif de la montagne, les sites comme Tara et Saitobaru représentaient une autre réalité, une alternative qu’il importait à tout prix de préserver. C’était, en quelque sorte, le « paradis de l’Ouest » sur Terre, ou, du moins, la porte permettant d’y mener.

Bien sûr, Saiō s’abstint de présenter les choses ainsi lorsqu’elle soumit son rapport. Elle se contenta d’insister sur l’importance de préserver au moins un site archéologique ancien, et, de préférence, de l’excaver, protégé des pluies acides par un dôme. Le conseil de technarques qui devait examiner son projet devait se réunir cette semaine : elle avait donc autre chose à penser que la succession de Chiharu. Bientôt, elle serait fixée sur le sort de Saitobaru.

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