Chapitre 7 (repris)

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Une fois sa journée terminée, Kader monta se changer dans son meublé puis redescendit avec du papier et un stylo. Il devait répondre à la lettre paternelle. Il alla s’installer sur une table, un peu à l’écart des joueurs de belotte, au fond du bar. Sans qu’il eût besoin de le demander, Ginette lui apporta son thé à la menthe.

— J’ai appelé Amélie, vous savez… lui dit-elle au passage.

— Vous avez bien fait, Ginette, et merci pour le thé.

— Elle me racontera ce soir comment ça s’est passé avec les gendarmes.

Il lui répondit par un clin d’œil, ne souhaitant pas poursuivre la conversation. Il avait un courrier à écrire.

Il prit une feuille blanche, format lettre, la posa sur la table et sortit son stylo plume, cadeau de ses parents quand il était entré à l’Université. De sa plus belle écriture, il commença :

Mes très chers parents,

Merci pour votre lettre qui m’a beaucoup touché. C’est si bon d’avoir de vos nouvelles et de savoir que la récolte d’olives sera bonne cette année. Merci de vous inquiéter pour moi, mais ça va. Je me sens bien ici. Le travail n’est pas trop fatiguant et puis je voulais changer de vie. C’est le cas.

Certes, on pouvait penser qu’une maîtrise de droit était mal utilisée à tailler les arbres fruitiers. Il comprenait bien que son père n’approuve pas son choix, mais c’était le sien. Et puis, même si ça n’était pas le genre de Kader de s’apitoyer sur son sort, il avait quand même été laissé pour mort lors d’affrontements avec le GIA. Sa tête était sans doute toujours mise à prix par les barbus.

Vous n’allez pas me croire, mais juste avant de recevoir votre dernier courrier, j’ai découvert un cadavre dans la Garonne (le fleuve qui coule par ici). Nous l’avons sortie de l’eau, moi et mon collègue José, celui dont je vous ai déjà parlé. C’était une jeune fille dont on avait effacé le visage et les empreintes avec de l’acide.

Il avait longuement hésité avant de leur raconter cela mais sinon, qu’aurait-il pu leur dire de ses journées ? Il n’allait pas détailler son travail dans les champs, cela n’avait aucun intérêt.

J’essaye de me tenir loin de cette enquête qui ne me concerne pas. Mais j’avoue que de temps en temps, le frisson du policier sur la trace d’un criminel m’effleure. Toutefois, ce n’est plus pour moi.

Là, il s’aventurait sur un terrain des plus personnels en évoquant ses ressentis. Ses parents n’étaient pas habitués à de tels mots. Cependant après son coma qui l’avait plus profondément transformé qu’il ne voulait bien l’admettre, il avait appris à écouter ce qui se passait à l’intérieur de lui. Il commençait même à en parler. C’était presque une première.

Par contre, Père, je ne suis pas d’accord avec toi et, sauf ton respect, moi, je considère que je n’ai plus de frère. Je ne pourrai jamais lui pardonner d’avoir rejoint la bande de ceux qui ont assassiné lâchement Raïssa, Hacène et Slimane. C’est au-dessus de mes forces. Je crois que s’il apparaissait devant moi, je n’aurais aucune pitié. Je préfère vraiment me dire que je n’ai plus de cadet. C’est plus simple. Il n’existe plus.

Ecrire ces mots lui coutait énormément. Il ne pouvait totalement oublier cette complicité qui les liait, Liamine et lui, quand ce dernier était un jeune garçon. Kader avait été son grand frère admiré, celui sur qui il prenait exemple. Cela avait sans doute été une des raisons pour lesquelles il avait toujours été exemplaire. Son cadet marchait dans ses pas. Il savait que si lui déviait de sa route, son benjamin n’aurait plus de repère.

Il n’arrivait pas à concevoir que ce petit frère adoré ait pu se laisser attirer par les sirènes et les mirages islamistes. Pourtant, leurs parent avaient toujours pratiqué un Islam tolérant, ouvert. Lui-même avait des amis chrétiens, juifs, même athées et pas seulement musulmans. Il avait une approche de la religion qui, d’après son analyse, correspondait assez à l’esprit de la loi de 1905 en France. En gros, il s’agit d’une affaire privée, on n’emmerde pas ses voisins avec sa croyance.

Et enfin — crois-moi, j’en ai vu de ces cinglés quand j’étais dans les Forces Spéciales — quand on est radicalisé, on n’en sort pas, ou alors dans un linceul. Moi, je n’en ai vu aucun retrouver une vie normale. Ils leur retournent tellement le cerveau qu’on leur demande, pour prouver leur fidélité au GIA, d’aller assassiner un membre de leur famille.

Ils avaient eu cette discussion plusieurs fois durant sa convalescence chez ses parents. Il était formel, pas de dé-radicalisation qui tienne… Le seul moyen de s’en sortir, c’était de se faire sauter avec une ceinture d’explosif – en faisant des morts autour de soi – ou de combattre les Forces Spéciales, là aussi en semant des cadavres. Comme il l’avait déjà affirmé à son père, si son frère avait rejoint les barbus, c’est qu’il était radicalisé et donc qu’il le resterait jusqu’à sa mort. Il était moins difficile de se dire qu’il n’avait plus de frère plutôt que d’admettre ce qu’il semblait être devenu.

Prenez soin de vous et restez loin de cet homme que vous ne devriez plus considérer comme votre fils.

Kader posa son stylo, se relut puis prit quelques secondes pour réfléchir à ses mots. Peut-être insistait-il trop au sujet de Lliamine ? De ses ressentis ? Ne devait-il pas s’abstenir de donner des conseils, lui aussi ?… Il barra la fin de la lettre

Prenez soin de vous et restez loin de cet homme que vous ne devriez plus considérer comme votre fils.

et la réécrivit totalement en la terminant plus simplement :

Prenez soin de vous

Kader, votre fils respectueux

Il se relit une dernière fois, puis satisfait, il plia la lettre et la rangea dans la poche de poitrine de sa veste.




La soirée se poursuivit ensuite avec les habituelles parties de belote où il retrouva son ami, l’ancien gendarme. Celui-ci, depuis qu’il était à la retraite, et encore plus depuis que Kader était là, ne ratait jamais une soirée belotte chez Ginette. À force, ces deux-là n’avaient même plus besoin de se parler pour deviner le jeu de leur partenaire. Petit à petit, ils étaient devenus la paire à battre à l’Est d’Agen. Cela se limitait encore au Lot et Garonne mais qui sait, peut-être iraient-ils également disputer des concours dans le département voisin ?

Une fois tous les joueurs battus et le bar fermé, l’équipe gagnante se retrouva sur le banc, dehors en train de fumer tranquillement, Kader n’ayant pas vraiment sommeil et son partenairei, aucune obligation le lendemain, l’avantage de la retraite. Une fois les parties revisitées, le climat d’intimité installé, pour la première fois, Kader parla à son ami de son passé, de son ancienne vie de flic. Il lui raconta le commissaire Belkacem qui l’avait pris sous son aile et qui lui avait mis le pied à l’étrier, en faisant un des plus jeunes inspecteurs principaux de sa génération.

Sans rien dire, de peur de stopper cette sorte de confession, Mercier faisait le parallèle avec Marie à la BRDIJ, toute jeune gendarme de carrière, dix ans plus tôt. Il l’avait coachée dans ses débuts et avait guidé ses pas d’OPJ en formation, puis débutante, l’avait accompagnée lors de sa première enquête, qu’elle avait d’ailleurs brillamment résolue. Il lui avait même, au bout d’un peu plus de quatre années de travail en commun, transmis cette habitude des citations latines. Quand ils se retrouvaient, chacun essayait, par jeu, d’épater l’autre avec une locution nouvelle.

Kader avait remarqué que son ami semblait perdu dans ses pensées. Il cessa de parler de l’Algérie et attendit que celui-ci revienne dans la conversation.

— Oh, désolé Kader, j’étais un peu parti…

— J’ai vu. Ce que je t’ai raconté a réveillé des souvenirs en toi ? Agréables si j’en juge au petit sourire que tu affiches.

— Oui, très agréable… Ton histoire m’a fait repenser à la relation que j’ai tissée avec Marie Jeandreau, qui doit être adjudante maintenant, à la Brigade de Recherche Départementale à Agen. Si ça se trouve tu l’as aperçue quand tu as été les voir, une petite brune avec les cheveux coupés au carré.

— Oui, c’est même elle qui est venue sur place quand j’ai découvert le cadavre dans la Garonne et puis, un peu plus tard, c’est également elle qui m’a incarcéré et qui est venue me libérer pas très longtemps après…

Un petit bout de femme avec une autorité naturelle. Il s’en souvenait très bien. Il avait beaucoup aimé son regard quand elle était venue le chercher dans la cellule… C’était la première fois depuis très très longtemps qu’il se trouvait dans une telle situation. Cela faisait des années qu’il n’avait pas ainsi porté une telle attention à une femme. Ce constat, qu’il garda pour lui, le perturbait…

— C’est une excellente enquêtrice !

— Ah bon ?

— Et elle a beaucoup de charme… pas vrai ?

La question surprit Kader qui ne s’attendait pas à ce genre de question.

— Oui, euh… Peut-être, Paul… Je ne sais pas, moi…

Son malaise palpable arracha un sourire goguenard à Mercier.

— Allons bon, ne me dis pas que tu ne l’as pas remarquée.

— Si, bien sûr, vu les circonstances…

— Ah ? C’est tout ?

Comme s’il était déçu…

— Que veux-tu de plus ?

— Rien, rien…Ok, ok, je plaisantais…

Kader ne voyait pas très bien où son ami voulait aller avec cette conversation. À croire qu’il était lui-même secrètement amoureux de cette jeune femme mais qu’il n’avait jamais osé lui dire. Ou alors, il y avait autre chose que lui n’avait pas perçu ?

Semblant avoir entendu ses pensées, Mercier lui fit une proposition tellement inattendue qu’il ne put que l’accepter :

— Si cela te tente, demain, je sais que Marie participe à un tournoi de judo à Agen, avec ses minimes. Il me semble qu’il y a même une exhibition des seniors en fin de journée. Ça te dit qu’on y aille tous les deux ?

Il faut dire que ses soirées… à part la belote et la lecture, Kader n’avait pas vraiment d’autres loisirs.

— Euh… Pourquoi pas. Faudra juste que tu me laisses prendre une douche après mon boulot et me changer.

Amusé par cette coquetterie qu’il ne lui connaissait pas, Mercier ne put résister à l’envie de taquiner son ami

— Tu veux te faire tout beau pour elle ?

— T’es con quand tu t’y mets, Paul, le rabroua Kader, lassé du ton que prenait cette conversation, beaucoup trop intime pour lui. Non, je ne veux juste pas y aller avec ma cote pleine de boue.

— Mais oui… fit-il en éclatant de rire. Allez, je file. À demain Kader, je passe te prendre vers dix-sept heures chez Ginette.

Kader resta bouche bée, un peu frustré de n'avoir pu remettre à sa place son ami. Puis il rentra se coucher, ne sachant pas trop à quoi il devait s’attendre pour sa soirée du lendemain.

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