Chapitre 10

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— Paul, je viens d’avoir une idée, une très bonne idée, je pense… Mais je voudrais quand même avoir ton avis ! fit Marie en débarquant comme une tornade chez son ancien mentor.

— Bonjour Marie, répondit celui-ci, refermant la porte derrière elle.

Il était en train de poncer, encore et encore, une de ses planches de bibliothèque avec du papier de verre très fin et était couvert de sciure.

— Oui, bonjour Paul ! s’écriat-elle en se penchant vers lui pour lui faire la bise.

Puis, réalisant qu’il devait être occupé avant son arrivée, elle se reprit :

— J’espère que je ne te dérange pas ?

— Non, non, tu ne me déranges jamais, tu le sais. Je fignolais une planche, comme tu peux t’en rendre compte.

— Je vois bien, j’ai de la sciure plein les cheveux maintenant, dit-elle en riant.

Elle se secoua la tête et entra dans le salon de Mercier, impatiente de lui parler de son plan.

— Allez, parle-moi de ta super idée pour laquelle tu viens chercher des conseils lui dit-il, curieux.

Ravie d’avoir sa pleine attention, elle entreprit de lui expliquer ce qu’elle avait en tête:

— Tu te souviens de notre enquête ? Eh ben on a eu une piste, mais ce crétin de capitaine ne veut pas en entendre parler sous prétexte qu’il va à la messe avec eux et que ce sont des « gens importants ». Vraiment ça m’énerve, surtout qu’on piétine, donc j’ai cherché une solution. Comme son adjoint ne veut pas prendre de risque, impossible pour nous d’y aller alors j’ai pensé à ton ami, Kader…

— Houlà, houlà, Marie, doucement. Tu oublies que je ne suis plus en activité et que je ne m’intéresse plus trop l’actualité judiciaire de la gendarmerie. Il faut que tu reprennes depuis le début, si tu veux bien…

Effectivement, plongée dans ce cas jusqu’au cou, elle n’avait pas réalisé que son discours n’était peut-être pas très compréhensible pour un policier retraité, à mille lieues de ce genre de préoccupations.

— Oui, tu as raison, je vais reprendre dans l’ordre.

— Je veux bien, merci Marie.

— Tu te rappelles de cette enquête sur cette jeune femme noire trouvée dans la Garonne ?

— Oui, je m’en souviens. Il y a du nouveau ?

— Non, pas vraiment… Cependant, en début de semaine, on a peut-être eu une nouvelle piste, mais de Kermadec ne veut pas en entendre parler.

— Une nouvelle piste ? demanda-t-il, semblant soudain à l’affut.

— Une courtière en assurance qui aurait vu un truc suspect au château Laroque…

— Chez les Arpincourt ?

— Oui, chez eux. Sous prétexte que ce sont des « gens de la haute », il ne veut pas entendre parler d’une descente de gendarmerie chez eux.

— Carrément, une descente de gendarmerie, Marie ? Tu as des éléments sérieux, pour motiver une telle action ?

Il fronça les sourcils, dubitatif.

— Non, pas vraiment, juste une intuition…

Il savait bien que parfois, elle avait des fulgurances inexpliquées qui, souvent, tombaient juste.

— C’est quoi, cette piste ? Explique-moi.

— Cette assureuse, elle a vu une ombre noire dans le château.

— Il était quelle heure quand elle fait cette observation ?

C’est pas vrai, il avait parlé avec le capitaine, ou quoi ? se demanda Jeandreau. Les mêmes questions, exactement les mêmes…

— Début de soirée. Oui, je sais ce que tu vas me dire, en l’arrêtant d’un geste de la main.

— Vas-y, je te laisse finir, convint-il.

— Je sais que c’est maigre. Je sais aussi que de Kermadec va à la messe tous les dimanches avec eux et que lui, Monsieur Arpincourt, est un ancien diplomate. Je sais tout ça. Mais je sens quelque chose, Paul, et tu sais bien que quand je sens un truc, généralement c’est que « ça pue ». Tu le sais bien, toi, non ?

— Oui, j’admets mais…

— Mais ? le coupa Marie, légèrement agacée.

Le ton dubitatif de son mentor ne lui disait rien qui vaille. Il avait décidément bien changé depuis qu’il était à la retraite…

— Mais là, avoue que c’est quand même maigre. Une ombre en fin de journée derrière une fenêtre, de loin… Elle est crédible au moins, cette personne ?

— À vrai dire, je ne sais pas. Elle a été envoyée par celle qui tient le café à Saint Jean de Thurac.

— Ginette ?

— Oui, ça doit être ça.

— Kader habite là-bas, tiens, chez Ginette. Il occupe le meublé au-dessus de café.

— Ah bon ? Je ne savais pas, mais justement…

Il fallait qu’elle rebondisse sur les propos de Mercier. Lui seul pouvait l’aider.

— Justement ?

— Ça tombe bien que tu m’en parles, j’ai justement pensé à lui…

— Quel rapport avec cette enquête ?

— Pas de rapport direct, rassure-toi, à part le fait qu‘il a découvert le cadavre, mais ça, c’est de l’histoire ancienne.

— Franchement Marie, tu n’es pas très claire…

— Parce que ce n’est pas facile de l’exprimer explicitement.

Elle marchait quand même sur des œufs. Ce qu’elle faisait était totalement en dehors de la procédure. Elle s’apprêtait à désobéir clairement à son commandant de brigade.

— Juste une chose en préalable, je suppose que ton capitaine n’est pas au courant que tu viens me voir au sujet de cette enquête… se renseigna Mercier.

— Non… confirma-t-elle.

— Son adjoint, non plus ?

— Non plus…

— Bon, ce conseil que tu viens chercher, c’est quoi exactement ? Et quel rapport avec Kader ?

On y était. Le moment de tout lui dire. Sa belle assurance s’était un peu évaporée... Pourtant, plusieurs fois, quand ils avaient travaillé ensemble, elle avait noté qu’il avait pris quelques libertés avec le code de procédure. Pas de grandes libertés, juste des « petites » qui lui permettaient de faire avancer une enquête qui piétinait.

— Voilà, je voudrais trouver un moyen pour enquêter quand même, discrètement, autour du château Arpincourt, sans mouiller directement la gendarmerie. Et je me suis dit que ton ami, en tant qu’ancien policier, pourrait peut-être faire ça…

— Kader ? Vraiment ?

Il ne l’avait pas vue venir, celle-ci. Mouiller son ami dans une enquête, en France…

— Ben oui, à part toi et moi, qui est au courant de son passé d’ancien flic algérien ?

Mercier prit le temps de réfléchir quelques secondes.

— De Kermadec, son adjoint, tes collègues, ça commence à faire du monde, non ?

Effectivement, cela commençait à faire du monde…

— À part la gendarmerie, personne, non ?

— Oui, vu comme ça, admit Mercier en souriant.

— Tu penses qu’il serait d’accord pour nous aider ?

— Je n’en sais rien, répondit Paul, j’ai cru comprendre qu’il avait définitivement tourné la page. Je ne sais pas exactement ce qu’il a vécu là-bas, mais ça n’a pas dû être drôle.

— Je ne sais pas non plus, lui répondit Marie, je n’ai pas pu tout voir de son dossier, juste qu’il était capitaine dans les forces spéciales…

— Ah oui ? Capitaine dans Forces Spéciales ? À moi, il n’avait parlé que de la police criminelle à Alger…

— Dis donc, il a l’air d’avoir un sacré pédigrée, ton ami…

— En effet.

— Tu pourrais lui demander s’il veut bien nous aider ?

Elle le sentait réticent… Sans doute la volonté de le protéger.

— Je ne sais pas Marie, j’hésite à lui parler de ce qui pourraient remuer son passé…

Quelque chose semblait vraiment tracasser son ancien mentor, mais Marie n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. Chassant cette idée de sa tête, elle se lança :

— Si tu veux, je lui demanderai moi-même ? Il suffit que tu nous mettes en relation tous les deux…

— Non, ne t’inquiète pas, je vais m’en occuper. Tu reviens ce soir vers 19h et moi, je vais me débrouiller pour qu’il vienne, fit-il, semblant avoir brusquement changé d’avis.

— Vraiment, ça ne te dérange pas ?

— Non, non, t’en fais pas. On fait comme ça ?

— Ok ça marche, je repasse chez toi ce soir, confirma-t-elle.

Pendant ce temps-là, sa journée de travail terminée, Kader, après avoir vérifié que sa logeuse avait définitivement tourné la page de la réception, plus que fraîche, de son amie à la gendarmerie, s’était plongée dans la lecture de la lettre arrivée d’Algérie le matin même.

Mon cher fils

Nous sommes contents que tu ailles bien et que tu te sentes heureux là où tu es, même si nous pensons, ta mère et moi, que te limiter au travail d’ouvrier agricole est un grand gâchis. C’est presque un crime de priver la police française de tes talents d’enquêteur. Je suis sûr que si tu avais été en charge de ce crime tu aurais déjà plusieurs pistes et l'assassin serait bientôt sous les verrous pour répondre de son crime devant la justice.

Il était touché par les mots de son père. Celui-ci avait toujours eu une confiance absolue dans les compétences de policier de son fils. Ces paroles trouvaient un certain écho en lui… Si le travail chez Llanta lui permettait de subsister et ne pas trop penser à son passé, il devait reconnaître que ce n’était pas toujours épanouissant. Malgré lui, son cerveau non sollicité commençait à réclamer plus, au risque de se scléroser. Certes, il y avait la lecture et les discussions avec son ami Mercier, mais il devait bien s’avouer que le frisson de l’enquête commençait à lui manquer un peu.

Pris par sa lecture, il ne s’était pas aperçu que son café était devenu froid. Il le but en grimaçant. Ginette, derrière son comptoir, s’en aperçut et, sans qu’il n’ait besoin de le demander, lui en apporta un autre. Il la remercia d’un sourire puis se replongea dans son courrier.

Ce que tu m’as dit avec l’acide m’a rappelé quelque chose qui est arrivé, ici à Alger. Une jeune femme a été retrouvée, il y quelques mois, sur la plage de Bal el Oued au petit matin. Elle aussi avait été défigurée et ses doigts avaient été rongés par de l’acide, il n’y avait plus d’empreintes digitales. Il me semble que le coupable serait un étranger. Le monde est fou, mon fils. C’est mon ami le juge Rhamani qui m’a raconté cette histoire quand je lui ai parlé de toi et de ce cadavre que tu avais trouvé dans la Garonne (Je sais que c’est la Garonne qui coule à Agen, mon fils).

Curieuse coïncidence… Kader n’en revenait pas. Il se souvenait également de ce juge, grand ami de son père depuis la guerre d’indépendance. Deux hommes droits et intègres, comme l’Algérie en comptait trop peu en ces temps troublés. Des hommes qui n’avaient pas peur d’affirmer leurs opinions, des hommes qui ne craignaient que Dieu mais pas ses soi-disant sous-fifres barbus. Des hommes qui savaient rire et chanter, des hommes vivants… Kader avait un instant oublié la culture de son père. Celui-ci pouvait réciter par cœur les préfectures et sous-préfectures de tous les départements français. Évidemment qu’il savait que la Garonne coulait à Agen. Il ne put retenir un petit sourire en imaginant la tête de son père quand il avait lu cette précision tout à fait inutile dans sa lettre précédente.

Cette fois-ci, il but son café avant qu’il ne refroidisse et déclina l’offre de Ginette pour un troisième. Il fallait qu’il dorme ce soir avant sa journée de travail du lendemain.

Vint enfin la partie de la lettre qu’il craignait. Le désaccord avec son père était profond au sujet de Liamine. Il ne voulait pas admettre que celui-ci se soit vraiment radicalisé.

Je comprends ce que tu me dis au sujet de ton frère, mon fils cadet, Liamine. J’entends tes arguments, Kader mais je ne peux pas croire qu’il se soit radicalisé. Je ne peux pas croire que mon petit cabri soit devenu un de ces affreux barbus qui ont cette lecture tellement déformée de notre Coran. On n’a sans doute pas toutes les informations le concernant, mais je ne peux pas me résoudre à avoir perdu mon dernier fils.

L’amour inconditionnel du père sans doute... Kader lui-même aurait-il pu se résoudre à ce qu’un de ses fils devienne un jour un barbu ? À cette pensée, ses yeux s’embuèrent et des larmes coulèrent en silence sur son visage. Ils n’auraient jamais l’occasion ou la possibilité de de se radicaliser. Ils étaient morts. Quelle injustice…

Il s’essuya rapidement les joues avec le dos de sa main et poursuivi sa lecture :

Il paraît d’ailleurs, toujours d’après le juge Rhamani qui est devenu le chef des juges anti-terroristes, ici en Algérie, que Liamine serait recherché à la fois par le GIA et la police. Tu y comprends quelque chose ? Recherché par le GIA s’il est des leurs ? Tout cela n’a aucun sens, mon fils…

Rhamani, chef des juges anti-terroristes ? Voilà une bonne nouvelle. Les choses allaient peut-être enfin avancer de l’autre côté de la Méditerranée.

Kader se concentra sur la suite de la correspondance En effet, pourquoi le GIA rechercherait-il son cadet s’il était des leurs ? Les avait-il vraiment quittés ? Ou était-ce une manœuvre grossière ? Si tout cela n’était qu’une machination pour l’atteindre lui, Kader Benslimane, ancien capitaine des Forces Spéciales, comme une une sombre vengeance de ces fous de Dieu ? C’était bien leur genre d’utiliser la famille pour atteindre leurs cibles

Perplexe, il termina la lecture de la lettre de son père et resta songeur…

Prends soin de toi mon fils et écoute ton cœur au sujet de cette enquête. Tu n’es pas un ouvrier agricole, mais un policier et tu le resteras toute ta vie.

Tes parents qui pensent à toi.

Plongé dans ses pensées, il fit un vague signe de la main à Ginette en montant dans sa chambre. Il se posait des questions : son père pourrait-il avoir raison sur les deux points principaux de sa lettre : Kader n’était pas un ouvrier agricole, mais bien un flic, et son frère ne s’était finalement pas si radicalisé que cela ? Non, sur ce dernier point, il était formel. Il en avait vu tellement qui jouaient si bien la comédie avant d’égorger les membres de leurs familles au nom d’Allah. Il fallait qu’il mette son père en garde, encore et encore. Si Liamine venait en France, il saurait s’occuper de ce salopard.

Fatigué de sa journée et surtout par les émotions qui l’avaient traversé suite au courrier de son père, il était sur le point de tomber dans les bras de Morphée quand il entendit toquer à sa porte :

— Monsieur Kader, il y a monsieur Mercier en bas pour vous.

Allons bon, ce n’était pourtant pas soirée belotte ce soir. Que pouvait-il bien lui vouloir ? Il se rhabilla et descendit le rejoindre.

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