Chapitre 11

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La voiture de Mercier l’attendait, moteur tournant, son ami au volant et la portière passager ouverte.

— Monte, Kader, j’ai une surprise pour toi !

— Une surprise ? Comment ça ?

— Monte, je te dis !

Qu’est-ce qu’il avait bien pu inventer ? Kader se méfiait des idées de l’ex-gendarme. Il ne comprenait pas toujours quelles étaient ses intentions profondes.

— Alors, où on va ?

— Chez moi.

— Pour quoi faire ? Tu as avancé ta bibliothèque ?

— Oui, mais ce n’est pas du tout le sujet.

— Tu es bien mystérieux…

— Je suis certain que ça te fera plaisir

Cette façon de parler par énigme intriguait et agaçait Kader.

— Si tu le dis….

— Fais pas la tête, tu verras que tu seras content.

Kader préféra ne pas répondre. Cela donnait du crédit au petit jeu de Mercier et celui-ci ne lui plaisait pas vraiment. Il avait horreur qu’on le mène par le bout du nez.

Arrivés devant chez son ami, Kader vit une Clio de la gendarmerie garée.

— Tout va bien, Paul, il ne t’est rien arrivé ?

— T’en fais pas, Kader ! Allez, viens et entre, fit-il en le précédant chez lui.

Dans le salon, il vit une veste d’uniforme jetée sur un dossier et en pénétrant plus avant dans la pièce, il reconnut Marie Jeandreau, celle qu’ils avaient vue quelques jours plus tôt au Dojo d’Agen.

Celle-ci s’avança vers lui en lui tendant la main.

— Bonsoir, monsieur Benslimane, vous allez bien ?

— Oui, parfaitement, adjudant et vous ?

— Vous pouvez m’appeler Marie, vous savez…

— Dans ces cas-là, appelez-moi Kader, répondit-il en souriant.

— Bon, je vois que tout se passe bien entre vous, railla Mercier. Allez, asseyez-vous, je crois qu’on a à se à parler.

— Ah bon ? interrogea Kader, dubitatif.

— Un thé, d’abord ? Avant d’aborder les « choses sérieuses », proposa l’hôte.

— Avec plaisir, répondirent en chœur ses deux invités.

— C’est parti, lança Mercier en partant dans sa cuisine mettre de l’eau à chauffer.

— Des « choses sérieuses », vraiment ? interrogea Kader.

— Oui, Marie a une « proposition » à te faire, lui répondit l’ex-gendarme du fond de sa cuisine alors que l’eau commençait à frémir dans la bouilloire électrique.

— Allons bon, une proposition, Marie ? répondit l’intéressé, en se tournant vers elle, intrigué.

— Je te laisse tout lui raconter, hein ? lança Mercier au loin.

— Ok. Il s’agit de l’affaire de la jeune fille noire que vous avez retrouvée dans la Garonne.

— Vous avez du nouveau ? fit Kader, intéressé.

— Non, enfin, oui, mais pas vraiment…

— Houlà, c’est pas très clair, ça… s’amusa l’ancien policier algérien.

— Vas-y carrément, Marie, lui conseilla Mercier qui revenait avec la théière et les tasses.

— Attends, je vais servir le thé d’abord, intervint Kader.

Paul le laissa faire, ayant bien compris que ce rituel le replongeait dans ses souvenirs. Tout le monde se rassit au fond des fauteuils et les deux hommes se tournèrent vers Marie, l’incitant à prendre la parole.

— Bon, j’y vais alors… Dans cette enquête, pour le moment, on est dans le noir, sans mauvais jeu de mot, bien sûr. On n’a pas de piste et je pense que plus on attend, moins on en aura. Les mémoires s’effacent petit à petit.

— Oui, c’est vrai, plus le temps passe et moins on a de chance d’attraper le coupable, surenchérit Mercier.

— Permettez-moi de vous contredire sur ce point. Mon expérience me fait dire que si on ne lâche pas, on finit toujours par trouver le criminel. À un moment ou un autre, il se sent fort parce qu’il n’a pas été découvert dans les semaines, les mois, voire les années suivant son acte et, un jour ou l’autre, il devient imprudent… Si on n’a pas abandonné l’affaire, c’est là qu’on l’attrape, fit-il en mimant le geste avec la main.

— Non mais là, tu décris ce qui se passe dans les romans policier, Kader, railla gentiment l’ex-gendarme. En vrai, si on ne le chope pas dans les premiers mois, c’est foutu. On a vite d’autres enquêtes qui prennent le dessus, sur lesquelles on a plus de pression et, tout simplement, on passe à autre chose.

C’est sans doute ce qui faisait la différence entre la police algérienne et la police française, se dit Kader. Lui, bien formé par le commissaire Belkacem, n’avait jamais oublié une affaire non résolue.

— Je comprends… Simplement moi, je n’ai jamais travaillé comme ça… Effectivement, c’était il y a longtemps. Je ne sais pas comment cela se passe à Alger, en ce moment.

— Sans doute comme ici. Ils doivent être débordés eux aussi.

Marie, qui était restée spectatrice de l’échange entre les deux hommes, intervint :

— Désolé de te contredire, Paul, mais pour moi aussi, une affaire n’est vraiment terminée que lorsque on a mis le coupable sous les verrous. Et je dirais même plus, quand il a été jugé.

— C’est ta jeunesse qui te fait parler comme ça, lui rétorqua-t-il.

C’était le genre de remarque qui l’énervait au plus haut point. L’argument était tellement facile. Toutefois, elle se contint. Ce n’était pas le moment de faire un esclandre. Elle avait besoin de Paul, et de son ami Kader.

— Je reprends ? lança-t-elle, un peu agacée.

— Oui, bien sûr, acquiesça Paul.

Elle jeta un coup d’œil à Kader qui hocha la tête.

— Donc je vous disais qu’on n’a pas vraiment de piste, seulement, il y a quelques jours, une personne est venue à la gendarmerie avec une histoire d’ombre dans un château…

Cela fit immédiatement « tilt » dans l’esprit de Kader. Cela ne pouvait provenir que de la copine de Ginette. Celle qui avait parlé de l’’ombre derrière la fenêtre au château… Il ne se rappelait plus du nom mais ça n’était sans doute pas une coïncidence.

— Amélie, je ne sais plus quoi ? intervint Kader. Je crois que je n’ai jamais su son nom d’ailleurs, fit-il dans un sourire. Une copine de ma logeuse, Ginette, à Saint Jean-de-Thurac.

— Oui, c’est ça, approuva Marie. Une courtière en assurances.

— Voilà, valida Kader. Et donc, cette piste proviendrait d’elle ?

— Il faut que je vous avoue, Kader, que ma hiérarchie ne me suit pas sur ce coup-là, ni le capitaine, ni son adjoint.

— Honnêtement, ça ne m’étonne pas, vous savez. J’ai dit à Ginette qu’il fallait que son amie aille témoigner chez vous, pour être certain que vous ne passiez pas à côté d’un indice. Mais moi-même, je n’y croyais pas beaucoup… Une ombre derrière une fenêtre le soir à vingt heures... Convenez que c’est un peu maigre.

Paul, qui n’avait rien dit depuis un moment, entra dans l’échange :

— Tu vois, je te l’avais bien dit que c’était foireux…

— Je sais, Paul, je sais… Seulement, comme je te l’ai dit, je sens un truc et mon instinct ne m’a jamais trompé jusque-là.

— C’est vrai qu’elle « sent des choses », admit Mercier en se tournant vers Kader. Mais quand même…

Kader avait eu un inspecteur sous ses ordres, juste avant l’assassinat de sa femme et de ses fils, qui avait un instinct du même genre. Il avait, de temps en temps — pas très souvent — des fulgurances inexplicables, souvent improbables voire aberrantes. Mais à chaque fois, il tombait juste.

— Ecoutons là jusqu’au bout, proposa l’ex-flic algérien.

— Si tu veux… Moi je sais ce qu’elle voudrait, fit Paul.

— Je vous en prie, Marie, poursuivez, relança Kader, ignorant son ami.

— On ne peut donc pas enquêter officiellement autour du château Laroque et encore moins dedans en tant que gendarmes. Mes chefs me l’ont formellement interdit. Pas d’investigation officielle…

— Alors, comment comptez-vous procéder ?

— C’est là que j’ai pensé à vous…. En tant qu’ancien policier.

— À moi ? Comment ça ?

Kader tombait des nues. Toutefois, bizarrement, cette idée rejoignait celle de son père dans son dernier courrier, lui rappelant qu’il était fait pour enquêter.

— Vous pourriez, vous, vous renseigner discrètement… Personne, ou presque, ne sait que vous êtes un ancien flic, non ?

— Juste vous deux plus quelques gendarmes quand même, souligna Kader.

— Tu vois, je te l’avais dit… intervint Paul.

— Oui, toutefois comment voudrais-tu que qui que ce soit s’en rende compte à la Brigade ?

— De Kermadec ne va jamais chez eux ? demanda son ancien mentor.

— Je ne crois pas, répondit-elle. Ils se voient à la messe sans être amis pour autant. Ils ne sont déjà pas du tout de la même génération. Et puis, je ne suis pas certain que les Arpincourt aiment tellement l’uniforme et la gendarmerie en particulier…

— Tu sais, s’il a été diplomate, il a dû en côtoyer quelques-uns, des gendarmes, à l’étranger, argua Paul.

— Certes, je n’en sais rien. Je pense quand même que les risques sont vraiment minimes. Je suis certaine qu’ils ne se fréquentent pas, en dehors d’une heure à chanter ensemble, chaque dimanche matin.

L’idée faisait son chemin dans l’esprit de Kader. C’est vrai qu’il pouvait se faire passer pour un jardinier et farfouiller autour du château. Encore faudrait-il qu’il demande un congé à Llanta. En même temps, depuis qu’il avait commencé chez lui, il n’avait jamais pris de vacances….

— Avez-vous une idée pour que je parvienne à m’introduire chez les Arpincourt ? demanda Kader, qui commençait à sentir le frisson du policier revenir en lui.

Marie jubilait intérieurement. Il était partant, malgré tout ce que Mercier lui avait sur le fait qu’il avait totalement tourné la page.

— Non, pour le moment, je n’ai pas encore d’idée.

— Peut-être comme jardinier ?proposa Kader.

— Oui, bonne idée ! Mais n’ont-ils pas déjà un employé qui s’occupe des espaces verts ?

— Si, sans doute, convint-il

— Alors, pas de solution pour le moment ?

— Si vous voulez, a minima, je peux juste aller faire un tour pour proposer mes services. J’en profiterai pour jeter un coup d’œil…

— Vous feriez ça, Kader ? s’enthousiasma Marie.

— Ben oui, ce n’est pas très compliqué. Je peux faire ça ce week-end.

Marie Jeandreau était vraiment ravie. Cela avait marché au-delà de toutes ses espérances. Certes cela ne consisterait sans doute qu’en un bref passage, mais il fallait bien commencer par quelque chose.

Mercier, relativement silencieux durant cet échange, finit par intervenir, comme pour donner le signal de la fin de la conversation :

— Eh bien c’est parfait comme ça…

— Oui, nickel, Paul, merci ! Vous voulez que je vous ramène chez vous, Kader ? proposa Marie.

— Je veux bien, ça évitera à Paul d’avoir à se déplacer, répondit-il.

— Oui, c’est sur ma route pour rentrer à Bon Encontre.

— Bon, je vous laisse partir ensemble alors… Mais soyez sages ! fit Paul, moqueur.

— Qu‘est-ce que vous avez en ce moment, les mecs ? s’énerva-t-elle.

— Je plaisante, Marie… en faisant comme s’il était penaud.

— Mouais…

— Merci, Paul pour cette soirée et ce thé fit Kader en se levant en en lui serrant la main et ne réagissant pas aux derniers mots de son ami.

— Merci pour tout, surenchérit la gendarme, pas rancunière, en faisant la bise à son ancien mentor avant de partir.

Laissant Mercier sur le pas de sa porte, ils s’engouffrèrent tous les deux dans la voiture de fonction de Marie. Celle-ci était quasi neuve. Cela changeait de la vieille 4L de Kader.

— Je vous dépose où à Saint Jean-de-Thurac ? Chez Ginette, si j’ai bien compris ?

— Oui, je loge au-dessus.

Ils restèrent silencieux un instant et puis il finit par rompre le silence.

— Je pense essayer d’aller me présenter chez les Arpincourt samedi… Comment fait-on pour faire le point ensuite? Chez Paul ?

— On ne va pas toujours se retrouver chez lui, quand même…

— Non, en effet, admit-il.

Comme si elle n’attendait que cela, elle sauta sur l’occasion :

— Que diriez-vous de nous rejoindre au restaurant ?

Surpris, il resta un instant silencieux, puis convint qu’il s’agissait de la façon la plus discrète de faire le point sans se faire remarquer des collègues de Marie :

— Avec plaisir, Marie !

Sans qu’elle ne sache bien pourquoi, cette réponse l’enchantait.

— Pas la peine d’attendre trop longtemps après votre visite, disons samedi soir ? Je passe vous chercher vers 19h30 devant chez vous ? lui proposa-t-elle.

— Parfait !

Durant le reste du trajet, tous les deux restèrent perdus dans leurs pensées respectives, mais semblaient joyeux, comme s’ils partageaient quelque chose de précieux, sans se l’avouer vraiment.

— Voilà, vous êtes arrivé, Kader, fit-elle en arrêtant sa voiture et tirant Kader d’une douce rêverie.

— Merci de m’avoir raccompagné et bonne soirée, répondit Kader en descendant de voiture et en lui faisant un petit geste de la main.

— Bonne nuit, et à samedi soir !

— Oui, à samedi soir !

Kader s’éloigna, le cœur léger. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas éprouvé ça. Il le sentait, il garderait en mémoire toute la nuit, ce sourire qu’il avait vu en quittant la Clio.




Marie regagna Bon Encontre, sur un petit nuage. Elle faillit louper un stop et s’arrêta sur le bas-côté pour se ressaisir. Que lui arrivait-il ? Etait-ce l’idée que la piste du château Laroque allait enfin être étudiée sérieusement ? Ou alors était-ce cet homme qui la troublait de façon inexpliquée ? Elle devait bien admettre que son côté taciturne avec ce regard bleu clair la chavirait. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’elle allait passer une soirée au restaurant avec un homme, d’autant plus qu’il s’agissait, dans ce cas précis, d’un rendez-vous professionnel… Pourquoi, alors, l’échéance à venir la perturbait à ce point ?

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