Chapitre 16

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Pour la seconde fois en trois jours, je me retrouve chez Ami. J'emprunte dans un état second le petit sentier qui serpente entre les arbres jusqu’à sa maison. Durant tout le temps que j’ai passé immobile dans ma chambre, le ciel s’est métamorphosé pour s’aligner à mon humeur. De gros nuages menaçant survolent ma tête. Et, étrangement, je m’en réjoui. Il y a quelque chose d’agaçant à voir le soleil vous narguer lorsque vous n’êtes qu’une boule de tristesse.

Je m’acharne sur la porte d’entrée avec ma clé avant de me rendre compte qu’elle est déjà ouverte. Je la pousse sans ménagement et, complètement hagard, j’entre.

  • Lenny ? Qu’est-ce qui se passe ?

Attiré par le bruit de ma tentative d’intrusion, Ami passe la tête dans l’encadrement de la porte de la cuisine. Je le regarde, lui et ses sourcils froncés, sans savoir quoi répondre.

  • Je...

Il s’avance tandis que je chancelle. Il m’attrape vivement par une épaule, m’évitant ainsi de m’écraser au sol, et m’aide à arriver jusqu’à la cuisine. Là, il m’assoit de force sur une chaise. Je le laisse me manipuler comme une poupée inanimée. Sans m’en rendre compte, je me mets à balbutier des propos incompréhensibles.

  • Elle veut plus être ma maman…

La tête me tourne. Je la pose contre la table dure et le froid que le bois me procure m'apaise un instant.

Autour de moi, j’entends des voix chuchoter.

  • Il ne va pas bien...
  • Je ne sais pas ce qu’il se passe.
  • Je ferais mieux de m’en aller. Il ne voudrait sûrement pas que je vois ça.

Brusquement, je relève la tête et fixe Ami clairement dans les yeux. Les idées se sont alignées dans mon esprit, claires comme de l’eau de roche.

  • Mes parents divorcent.

Et en même temps, dans mon esprit tourne une seule et unique phrase.

Elle a trompé mon père. Ma mère a trompé mon père.

Phil apparaît dans mon champ de vision. Le sourire qui peignait joyeusement son visage ce midi a complètement disparu pour laisser place à une figure inquiète.

  • Oh Phil ! je m’exclame avant de sauter entre ses bras.

Entre l’étreinte réconfortante de mon cousin, je fonds en larmes. Il me caresse les cheveux de la paume, murmurant quelques paroles adoucies. En bruit de fond, j’entends une chaise racler le sol puis des murmures indistincts qui s’éternisent, deux voix qui parlementent. Elles me rappellent mes parents, cette discussion que j’ai surprise cette après-midi. Alors je me remets à pleurer avec plus de larmes encore. La porte d’entrée se referme dans un claquement retentissant.

Elle a trompé mon père. Ma mère a trompé mon père.

Je me laisse bercer entre ses bras. Il me guide sans que j’en ai conscience. Je me retrouve allongé sur un lit inconnu. Phil se détache précautionneusement de moi. Je le laisse faire et me roule en une boule d’amertume.

Contrairement à tout à l’heure, je suis incapable de tomber dans un sommeil profond. Alors, des bribes de souvenirs que je croyais avoir oubliés me frappent l’esprit.

Je dois avoir cinq ans. La tête posée sur les genoux d’une femme, je la laisse me caresser les cheveux. Je relève la tête, c’est ma mère. De sa belle voix d’adulte, elle me chantonne au creux de l’oreille :

  • Leonardo, mon petit lion d’or.

Elle a trompé mon père. Ma mère a trompé mon père.

Quelques années plus tard, je suis dehors, occupé à creuser un trou que je croyais être capable de poursuivre jusqu’en Chine. Il pleut. Appuyée contre le chambranle de la porte, ma mère me crit :

  • Leonardo, rentre ! Tu vas attraper un rhume !

Alors je cours me réfugier auprès d’elle.

Elle a trompé mon père. Ma mère a trompé mon père.

Maintenant, j’ai dix ans. Les lumières éteintes, mes cousins réunis autour de la table, on fête mon anniversaire. Ma mère entre dans la pièce, un énorme gâteau au chocolat entre les mains. Elle sourit. Elle rayonne.

Elle a trompé mon père. Ma mère a trompé mon père.

Elle lève le pied et sa jambe reste suspendue quelques secondes en l’air, comme si l’air s’était arrêté. Puis elle abat son talon sur la guitare avec toute la force dont elle est capable. C’est une grimace de rage qui déforme son corps. Encore et encore, elle frappe. Je pleure. Elle fracasse. Je hurle. Elle se défoule. Je la supplie. Elle se déchaîne. Sans fin.

Elle a trompé mon père. Ma mère a trompé mon père.

J’ouvre les yeux, brusquement. Je ne veux plus penser à elle. Je voudrais pouvoir l’oublier, qu'elle n'ait jamais existé.

Je regarde autour de moi. Je suis seul. Tout me semble étranger. Ce lit sur lequel je suis allongé. Ces couvertures qui me recouvrent. Ces murs qui m’encerclent. Je ne reconnais rien. Il fait sombre mais un faible rayon de lumière, me permettant de distinguer la pièce autour de moi, filtre dans la pièce grâce à un jour entre les volets.

Draps bleus, motifs fleuris. Des photos aux murs, comme une vie qui s’étale. Je me lève et m’approche d’un amas de clichés. Une petite fille qui sourit de toutes ses dents. Deux garçons, un enfant et un adolescent, qui prennent la pose. Une vieille dame qui arrose une plante. Et Charlie. Partout.

Je m’arrête. J’ai l’impression de m’immiscer dans la vie de cette personne sans son autorisation. Qui est-elle ? Charlie, sans doute. Pourquoi y aurait-il autant de photos de groupe avec elle sinon ? Je m’apprête à me rassoir sur le lit quand mon regard accroche un visage familier. Interloqué, je m’approche. C’est bien lui. Les yeux rapprochés, le nez légèrement tordu et le sourire presque absent. C’est Raff. Qu’est-ce que le frère d’Ami peut faire sur une photo de famille de Charlie ? J’observe quelques instants le cliché avant de me rassoir.

Elle a trompé mon père. Ma mère a trompé mon père.

J’ai l’impression qu’un éléphant pèse sur mes épaules. Je suis épuisé mais incapable de dormir. Torturé sans possibilité de me soigner. Il y a ces pensées qui tourbillonnent dans mon esprit, m’emprisonnent dans leur cycle macabre et infernal.

Désireux d’y échapper au plus vite, j'attrape mon téléphone.

Vous avez un nouveau message de sombre_aurore.


Je fixe l’écran sans y croire. Moi qui pensais que je n’aurais jamais de réponse, me voilà comblé. Précipitamment, j’ouvre l’application Lileos avec mon pouce. Dans mon empressement, mon téléphone m’échappe des mains et rebondit sur l’oreiller. Je le récupère vivement.


sombre_aurore : Trois règles :

sombre_aurore : Je ne suis personne.

sombre_aurore : Tu n’es personne.

sombre_aurore : Et ça reste ainsi.

Je regarde mon écran sans oser penser à voix haute. C’est un oui… C’EST UN OUI ! J’éclate de rire, soulagé. Enfin une chose qui se déroule bien aujourd’hui. Je me dépêche de tapper une réponse.


Moi : Une question. Pourquoi ?

À mon grand étonnement, le point violet à côté de son nom se transforme en bleu.


Sombre_aurore écrit…

Je suis incapble de retenir mon excitation. Je fais les cent pas dans la chambre en attendant que le ding me prévient de l'arrivée imminente d’un nouveau message. Moi qui pensais que ce n’était qu’une bêtise glissée dans le couloir après un cours, voilà que je vais découvrir qui m’a répondu.


Sombre_aurore : Car c’est vrai.

Sombre_aurore : On ne ment pas sur un sujet pareil.

Sur un coup de tête, je tappe :

Moi : Pierre et le loup.

Sombre_aurore : Pierre meurt à la fin.

Sombre_aurore : Pas moi.

Et quelques secondes après :

Sombre_aurore : Pas toi.

Moi : Comment peux-tu en être si sûr ?

Moi : Tu ne sais pas qui je suis.

Moi : Tu ne me connais pas.

Sombre_aurore : Non, mais je le devine.

Sombre_aurore : On ne crie pas à l’aide sans espoir.

Sombre_aurore : On ne laisse pas un message dans un mur sans penser au sauvetage.

Sombre_aurore : On n’appelle pas des renforts sans penser qu’ils sauront maîtriser le loup.

J’observe l’écran, sans répondre. Est-ce vrai ? Est-ce que j'espérais de l’aide lorsque j’ai glissé ce bout de papier-défouloir entre deux pierres ? Est-ce que Sombre_aurore aurait raison ?

Incapable de répondre à ce petite point violet qui attend un message, je ferme l’application et me recouche.

Cette fois-ci, je m’endors.

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