IV

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« -Voilà, je crois que nous avons terminé. Votre mère ne m’a pas laissé de directives particulières, j’ai tous les documents nécessaires, je vais pouvoir terminer les démarches. Je vous recontacte en cas de besoin.

-Très bien, merci beaucoup. »

Une poignée de main cordiale mit fin à cet entretien qui avait presque duré une heure. Maître Vellere était un personnage particulier remarqua Charles. Bien différent de la représentation qu’il se faisait du métier de notaire. Avec sa chemise ouverte sur son torse velu et maigre, son fin cou nu, son menton à peine apparent, ses cheveux longs tirés en arrière et son nez aquilin il n’avait pas réellement la tête de l’emploi. Les gens pensaient-ils la même chose de lui en le voyant ? Peut-être. En y réfléchissant, il avait un style vestimentaire un peu « passe-partout » qui pourrait correspondre à beaucoup d’emplois, dont le sien. L’habit fait peut-être le moine finalement se dit-il. Il se trouvait bien plus strict et rigoureux quand il portait un costume que quand il portait un simple jean avec un t-shirt. D’ailleurs, se sachant endeuillé ses préférences vestimentaires du moment étaient plutôt sombres. Il n’était pas prêt à se rendre sur la tombe de sa mère en arborant une teinte claire et joyeuse. Il était triste, et il voulait que les gens le voient.

Ces réflexions l’accompagnèrent durant le trajet le menant au cimetière et il arriva, presque sans s’en apercevoir, devant la sépulture de la défunte. Les fleurs y étaient encore fraiches et un léger sourire se dessina sur son visage quand il vit une abeille sortir d’une fleur de chrysanthème jaune qu’un voisin avait offerte. Au moins, si les fleurs ne pouvaient profiter aux morts, elles profitaient aux abeilles. Un cimetière régulièrement visité pouvait bourdonner du bonheur des abeilles. Il resta là quelques minutes, face à cette pierre tombale et cette épitaphe. Il n’aurait pas pensé que sa mère puisse demander à inscrire ceci. Cela semblait différent de la femme qu’elle était, ou laissé paraître. Même lui qui l’avait connu pendant de nombreuses années ne lui connaissait pas une telle facette. En fait, se dit-il à lui-même, peut-être que je ne la connaissais pas aussi bien que ce que je pensais. Peut-être m’avait-elle caché une part de sa personnalité, une partie d’elle-même… C’est sur cette pensée qu’il lui dit au revoir et prit le chemin de sa maison d’enfance. La maison n’était pas très grande, mais elle était très encombrée…Qu’allait-il faire de toutes ses affaires ? Il en garderait certaines évidemment, mais il faudrait bien faire un choix pour le reste. Certaines choses ne pouvaient qu’être jetées, d’autres pourraient sûrement être vendues. Les meubles surtout. Ils étaient anciens, un antiquaire en ferait certainement son affaire. Par où commencer ? Il y avait tellement de choses… C’est fou ce que l’on peut accumuler au cours de toute une vie. Réflexion faite, il commencerait par sa propre chambre. Elle se trouvait juste en haut de l’escalier. Il marcha d’un pas décidé jusqu’à celui-ci, mais arrivé à son pied il s’arrêta brusquement. Il avait vu, sans le vouloir la marche qui avait cédé, causant la chute et la mort prématurée de sa mère. Il regarda l’étagère qu’elle avait percuté dans sa chute. C’est lui-même qui l’avait installé ici, sur demande de sa mère. Il se sentait coupable à présent. S’il ne l’avait pas installé, elle serait peut-être juste tombée en se blessant, certes, mais il aurait préféré qu’elle se blesse, même lourdement, plutôt qu’elle ne meurt aussi bêtement. Il vit cet angle saillant, qu’il avait promis d’arrondir, cet angle qui avait ouvert le crâne de sa mère. Combien de choses lui avait-il assuré de faire sans jamais en prendre le temps ? Il ne les comptait plus elles étaient trop nombreuses. C’était souvent de petites choses insignifiantes, prenant souvent peu de temps, mais il trouvait toujours une excuse pour ne pas les faire. Manque de temps ou de matériel, oubli, procrastination, etc. S’il avait su… Finalement il posa son pied droit sur la première marche et après une grande inspiration qui étouffa un sanglot, gravit l’escalier en prenant soin d’éviter la marche brisée.

Le voilà arrivé devant la porte de sa chambre d’ado. La poignée était poussiéreuse et la clé dans la serrure l’était tout autant. Cela devait faire des mois, des années que personne n’était entré dans cette pièce. Au début, sa mère y faisait le ménage et l’aérait régulièrement, mais finalement, elle avait fini par abandonner cette pièce à elle-même, mais jamais elle n’avait demandé à son fils de venir récupérer ses affaires ou de dépoussiérer. Il tourna la clé dans la serrure et le bruit du loquet seul suffit à faire remonter quelques souvenirs. Combien de fois ce loquet avait-il été fermé pour s’assurer une intimité nécessaire ? Il ouvrit la porte et entra doucement. L’air été poussiéreux, prenant à la gorge, ce qui le fit toussoter. Il se dirigea alors vers la fenêtre à travers le peu de lumière que les rideaux laissaient entrer dans la pièce. Il ouvrit d’un coup les rideaux. Cela souleva encore plus de poussière, et cette fois Charles toussa franchement et longtemps. Il ouvrit finalement la fenêtre, qui lui apporta une bouffée d’air frais, sans poussière. Il respira alors un grand coup, comme pour nettoyer ses poumons de toute cette poussière puis, tournant le dos à la fenêtre, il fit voyager son regard dans la pièce. Tous ces meubles poussiéreux avaient accueilli ou accueillaient encore son histoire. Dans l’armoire, il s’en souvenait, était suspendu, parmi des cintres vides, son vieux blouson. Cela faisait bien dix ans qu’il ne l’avait plus enfilé. Dans le tiroir de son bureau, une vieille calculatrice abandonnée à côté d’un couteau suisse si peu utilisé. Sur le mur, une étagère qui supportait sans faire d’histoire coupes et médailles poussiéreuses, souvenirs de ses années de judoka. Au milieu des coupes, une ceinture bien enroulée sur elle-même. Il n’avait jamais passé son dan, s’arrêtant à la ceinture marron, au grand regret de sa mère et de son professeur qui voyaient en lui un grand champion. C’est sa mère qui avait insisté à l’époque pour qu’il s’initie à un art martial, tout en lui interdisant de l’utiliser. Elle l’avait inscrit à ses 6 ans et il avait continué à le pratiquer jusqu’à son entrée à l’université. Sa silhouette, à l’époque athlétique s’était quelque peu arrondie avec les années, mais, en y prêtant un peu attention, on pouvait encore voir ses muscles se dessiner quand il faisait un effort physique. Une photo de lui adolescent accompagné d’un ami aujourd’hui oublié était restée bien fixée au mur à côté de son lit. Sous le lit une vieille malle sommeillait depuis plusieurs années. Charles s’agenouilla chercha quelques secondes à l’aveugle sous le lit puis sentit le coffre poussiéreux sous ses doigts. Il en attrapa l’anse et la tira vers lui. En la voyant grise de poussière il souffla machinalement dessus, comme un réflexe. Cela souleva un lourd nuage de particules qui restèrent un court instant en suspension avant de se disperser en flottant dans les airs. C’était une malle ancienne en bois, très longue mais pas très haute dont les angles étaient renforcés de cuir fixé par des clous de tapissier. Il l’ouvrit et le grincement des charnières seul suffit à faire ressurgir du néant des souvenirs qu’il pensait oubliés. Il ne savait pas vraiment d’où lui venait cette malle mais il se souvint de la première fois qu’il l’utilisa. C’était un soir en rentrant de l’école, il devait avoir neuf ans à peine. Quand il était parti le matin tous ses jouets étaient étalés sur le sol de sa chambre, et à son retour il avait vu cette malle posée dans un angle. Elle était ouverte et débordait de ses jouets que sa mère avait mis à l’intérieur. En y repensant, il ressentit la même excitation qu’à l’époque. Des années s’étaient écoulées entre ces deux instants et il redécouvrait cette malle. À présent elle était remplie de souvenirs dont certains avaient perdus leur sens, comme cette lettre écrite par une certaine Lisa dont il n’avait à présent qu’un très vague souvenir. Il continua de vider cette boîte, retrouvant ce qui fut son doudou et qui ne ressemblait maintenant qu’à un vieux morceau de tissu dont la bourre avait perdu tout aspect aérien. Un vieux ticket de cinéma effacé, sa première séance, dont il n’avait plus aucun souvenir, une voiture miniature parfaitement conservée, de vieilles photos de classes qui lui rappelaient ce à quoi il ressemblait et à quel point le temps était passé vite sur ses plus jeunes années. Il vida ainsi le coffre, et l’ayant vidé s’aperçut qu’un vieux morceau de ruban semblait dépasser du fond de la malle. À l’aspect de ce ruban, on était en droit de penser qu’il fut jadis enduit d’un vernis comme ceux que l’on met sur le bois pour les colorer ou les protéger. Une marque à l’intérieur de la malle suggérait que ce ruban avait été collé. Charles s’en saisit et tira dessus dans le but de l’enlever. C’est alors qu’un petit « clic » se fit entendre et que le fond se souleva légèrement. Surpris, il comprit que cette malle qu’il possédait depuis des années contenait un double fond. Sa mère le savait-elle ? Il sortit la fine planche de bois qui venait de se soulever et trouva, caché sous celle-ci, une pierre.

La pierre était seule au milieu de la malle à présent. Charles s’en saisit, elle tenait dans la paume de la main. Elle était verte, mais certaines de ses faces tiraient sur le jaune. Elle avait un toucher gras et des angles saillants. Cette pierre n’avait visiblement pas été taillée et ne semblait pas avoir une grande valeur, bien que jolie. Pourquoi quelqu’un l’avait-il placé ici ? Depuis combien de temps dormait-elle ici ? Charles ne connaissait rien de l’histoire de sa malle, elle était là car sa mère la lui avait donnée un jour, mais où et comment sa mère l’avait acquise, cela lui était inconnu. S’il en avait su un peu plus à son sujet, il aurait peut-être pu essayer de comprendre d’où venait cette pierre, mais là il n’avait aucun indice, rien qui ne pouvait lui permettre de retracer l’histoire de la malle et donc de la pierre. Combien de générations avait traversé cet objet ? Qui avait connaissance de son existence ? La personne qui l’avait placé était sûrement morte depuis, ou bien avait oublié l’existence de cette pierre. Il la faisait tourner entre ses doigts, et alors qu’il ignorait son existence il y a encore quelques minutes, elle l’absorbait bien plus que ne l’avaient fait ses souvenirs.

« -Excusez-moi ? Il y a quelqu’un ? »

L’appel, venant du rez-de-chaussée, sortit Charles de ses pensées. Il se releva, posa la pierre sur le tas de ses souvenirs, et se dirigea vers l’escalier en répondant qu’il y avait bien quelqu’un. Arrivé dans la salle à manger il vit le voisin à qui il avait demandé le double des clés dans l’encadrement de la porte.

« -Ah, bonjour ! Comment allez-vous ?

-Bonjour. Bien merci.

-Je me suis permis de venir pour vous proposer mon aide. Si vous avez besoin d’un coup de main, n’hésitez pas à me demander.

-D’accord. C’est gentil de votre part, merci beaucoup. Pour l’instant tout va bien, mais je garde votre proposition dans un coin de ma tête, on ne sait jamais. Et encore désolé pour le dérangement d’hier.

-Oh, il n’y a pas de mal. Avez-vous trouvé la clé finalement ?

-Oui, elle était simplement tombée là, derrière ce pot de fleur.

-Tant mieux. Bon allez, je ne vous dérange pas plus longtemps. Bon courage, et n’oubliez pas ma proposition.

-Je n’oublie pas merci. Passez une bonne journée. »

Le voisin, monsieur Odonat, commença à partir quand il se retourna soudainement.

« -Pardonnez ma curiosité mais, que comptez-vous faire de la maison ?

-Je n’y ai pas encore vraiment réfléchi. J’en discuterai avec ma femme, mais nous allons sûrement la vendre. Nous avons déjà notre chez nous alors elle ne nous serait pas utile. Et puis je n’ai pas les moyens de l’entretenir. Mais pourquoi cette question ?

-Une simple curiosité un peu déplacée. C’est un coin tranquille vous savez, alors je me demandais si vous viendriez vous installer. Excusez-moi pour le dérangement, passez une bonne journée, à plus tard. »

Il tourna le dos à Charles et s’éloigna le long du chemin.

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