Chapitre 33 : Passé révolu (1/2)

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DOCINI


Elle se souvenait parfaitement du jour où son père était mort.

Docini allait sur son seizième anniversaire tandis que Godéra venait de célébrer ses vingt-et-trois printemps. Déjà plongée dans ses responsabilités d’adulte, l’aînée était revenue à grande prestesse. Elle était tiraillée entre rire et honte lorsqu’elle avait appris comment la fatalité avait frappé leur paternel.

Un fracas avait retenti à travers tout le rez-de-chaussée. Ni une, ni deux, guidée par des battements démesurés, Docini s’était précipitée vers les escaliers. Il était déjà trop tard au moment où elle était arrivée : son père s’était effondré, membres entortillés. Une coulée de sang jaillissait depuis l’arrière de son crâne. La jeune fille avait beau le secouer, appeler au secours, elle n’avait pu que constater le décès de son père. Alors elle s’était écroulée dans les bras de sa mère, laquelle avait contemplé le corps de son mari d’un visage sans émotion.

Ainsi s’était-il figé dans le marbre durant toute la cérémonie funéraire.

Docini se remémorait tout aussi bien de cet enterrement. Chrysanthèmes et bruyères bariolaient une pierre tombale entourée de galets blancs, en-deçà duquel s’était congloméré une vingtaine de personnes. Tant d’épées et de haches moulinées en l’honneur du soldat défunt avait instauré une ambiance dans laquelle s’était immergée Godéra. Tout l’inverse de sa cadette et de sa mère qui souffraient en silence. Qui n’avaient cure des moult hommages des frères et sœurs militaires.

À l’opacité grimpante s’était cumulée l’averse. Docini avait plissé les lèvres au moment où d’épaisses et véloces gouttes avaient inondé sa mère. De là où elle se situait, ce symbole autrefois protecteur se muait en une silhouette fragile, sa natte grisonnante virevoltant par-dessus sa tunique anthracite. Face à cette incarnation, la jeune fille s’était naturellement orientée vers elle, enroulant sa main autour de sa taille.

— Il repose en paix, avait-elle consolé.

L’euphémisme avait été sans effet. Docini peinait à distinguer les gouttes de pluie avec les larmes perlant sur les joues de sa mère. Ce qui ne s’était pas arrangé quand Godéra s’était approchée. L’aînée toisait souvent sa génitrice, mais à ce moment précis, la sévérité de son jugement avait atteint son paroxysme.

— Mère, avait-elle interpellé. Pourquoi père est mort et pas toi ?

— Godéra ! avait repris Docini. Retire tout de suite ce que tu viens de dire. Ne me dis pas que tu souhaites la mort de maman !

— Papa était un vaillant soldat. Un peu rustre, un peu violent, mais quoi de plus normal ? Il devait se défouler sur nous lorsqu’il n’était pas au combat. Se fendre le crâne en glissant sur les escaliers était indigne de lui.

— Un tragique accident, en effet. Mais à ton avis, pour qui cette épreuve est-elle le plus difficile ?

— Elle l’aimait malgré tout ? Eh bien, regardons ce que nous sommes devenus. Je suis déjà reconnue comme maîtresse d’armes dans une bonne partie de la région. Même toi, Docini, tu es grande, costaude, et tu te débrouilles avec une lame. Mais mère ? Elle a subi sans se défendre. Prendre des coups endurcit. Apparemment, elle constitue l’exception !

— Ça suffit ! Elle nous a toujours défendus ! Elle calmait les sautes d’humeur de papa, nous consolait quand nous allions mal ! C’est le pire moment pour la faire culpabiliser !

— Tu es trop gentille, Docini, et ça te perdra. Mère est une cause perdue : laisse-la dans son chagrin et épanouis-toi dans une vie de guerrière.

Peu avait retenu Docini. Attaquer sa sœur face au cercueil de son père n’aurait rien arrangé. Mère se serait enfoncée davantage si elle avait assisté à un conflit entre ses deux filles. Et elle n’avait pas besoin de cela. La cadette s’était donc limitée à foudroyer son aînée du regard, puis cette dernière s’était éclipsée, accordant juste une larme pour son géniteur.

Des mois durant, Docini avait pensé ne plus jamais revoir Godéra. Non contente de mésestimer sa persévérance, elle n’avait pas prévu non plus ses capacités de persuasion. Réalisant la volonté de sa sœur, elle s’était mise sous ses ordres, et ne s’était jamais risquée à la désobéir.

Même dans un autre pays, Godéra continuait de la poursuivre.

D’intenses bruits de pas extirpèrent Docini de son sommeil. Elle savourait toujours au maximum le confort de son lit quand d’angoissants événements l’attendaient. Le palais impérial… Mon nouveau repère, peut-être davantage que la base de l’inquisition. Plus que jamais, je dois appréhender les besoins des autres, savoir comment les aider.

Contemplation et détente touchèrent vite à leur fin. Comme à l’accoutumée, Docini enfila son équipement et prêta une attention particulière à sa lame. Ensuite de quoi elle poussa le baillant de sa porte, espérant de tout cœur ne pas se heurter. Ce fut plutôt Xeniak qui, à son apaisement, occupa sa vision.

— Ah, tu es réveillée ! s’avisa-t-il. J’avais peur de devoir crier ou frapper.

— Que se passe-t-il ? s’enquit Docini.

— Nous connaissons la position de Horis Saiden et de ses alliés. D’après les espions Leid et Niel, tout juste revenus à la capitale, ils se sont réfugiés à Doroniak, où Bakaden Yanoum et Jounabie Neit accueillent officieusement des mages.

L’inquisitrice recula, bouche ouverte, et sa main moite glissa le long du mur derrière elle. Des mages réfugiés au sein d’une cité ? Horis repéré, après tout ce temps ? Trop d’informations d’un coup ! Elle refoula ses frissons comme Xeniak ne cessait de la dévisager d’une mine grave.

— Quels sont les plans ? se renseigna-t-elle.

— Extraire les mages de cette cité, révéla le milicien. Exiger de Bakaden et Jounabie de se retirer du pouvoir. De gré ou de force. Bennenike compte envoyer des troupes dès à présent, les cerner de tous les côtés, sauf de la mer bien sûr. Miliciens et inquisiteurs les suivront.

— Alors je dois les suivre ?

— Bien sûr. Tu as déjà vaincu une fois Horis Saiden, pourquoi pas une seconde ? L’impératrice t’attend sur son trône.

J’ai pris trop de retard ! Mieux vaut ne pas faire patienter sa grandeur.

Cheminant vers ladite salle, Docini croisa des miliciens en rang. Le départ doit être imminent. Pas d’empressement, le soleil s’est levé il y a peu ! De fait l’inquisitrice subit la perplexité de ces gens comme elle avançait en direction opposée. Telle nécessité trouvait sa voie au sein de l’enchevêtrement de couloirs, sur cette succession de foulées.

— Quelle insolence ! vociféra quelqu’un. Tu dois apprendre à respecter tes aînés !

Sitôt qu’elle eut bifurqué, Docini reconnut Nerben. Encore lui… Le vétéran avait plaqué Koulad contre le mur latéral, et de ses bras se transmettaient de puissants tremblements. Si bien que la jeune femme resta en retrait, inapte à soutenir le neveu.

— Mon oncle, tu vas trop loin ! accusa Koulad. Où est ma liberté ?

— Elle n’a aucune valeur si tu n’assumes pas tes responsabilités ! Sois un homme, bordel !

— Je suis un milicien ! L’ancien chef de cet ordre, même ! Il est de mon devoir de servir l’empire. Il est de ma responsabilité d’occire chacun de ses ennemis.

— Parce que tu estimes pouvoir faire la différence ? Aussi habile sois-tu avec tes armes, tu restes un combattant parmi tant d’autres. Autrefois, les miliciens étaient tes camarades. Ils batailleront sans toi pour cet assaut.

— L’un des plus importants affrontements depuis la création de l’ordre ? Pourquoi serais-je privé d’une telle opportunité ?

— Grandis, bon sang ! Tu as passé l’âge de t’amuser avec tes armes. La vie d’adulte exige des sacrifices.

— Tu as une trentaine d’années de plus que moi !

— Mais je ne suis pas le mari de l’impératrice. Voilà des mois que tu l’as épousé, et elle n’est toujours pas enceinte ?

— Cela ne te regarde pas. Nous sommes encore jeunes, rien ne presse. Je peux m’absenter du palais impérial pour quelques jours. Qu’est-ce que cela changera ?

— Le temps presse, Koulad, tu ne comprends pas ? Non, évidemment ! Il te manque de la maturité, du recul, un sens du devoir. Je suis revenu pour te l’inculquer.

— En ce qui me concerne, tu n’as rien à m’apprendre, mon oncle ! Tu m’as assez humilié. Tu as assez jeté l’opprobre sur notre famille.

— Notre famille, justement ! Nos ancêtres seraient honorés d’apprendre que des Tioumen se sont alliés au sang impérial. L’impératrice a deux enfants pour l’instant. Plus tu contribueras à faire naître les suivants, plus tu t’impliqueras, et plus de chance il y aura que du sang de notre famille soit transmis aux futures générations d’empereurs et d’impératrices !

— C’est tout ce que je représente à tes yeux ? Je n’ai que pour seule utilité de me reproduire avec Bennenike ? Nous avons bien meilleure opinion l’un de l’autre.

— Je m’en fiche bien ! Oui, Koulad, je ne t’ai pas en haute estime, mais tu peux encore te rattraper. Ton père a assez souillé notre lignée. De la prostitution au pouvoir, il n’y a qu’un pas que certains nommeraient à tort infidélité. Alors, une bonne fois pour toutes, tu ne pars pas avec nous. Ton ami Lehold nous mènera sur le droit chemin.

— Et si je refuse ? J’ai une plus grande autorité dans la milice que toi !

— Tu oses te rebiffer ? Je ne m’y tenterai pas, à ta place. L’autorité familiale prévaut sur celle de l’ordre.

Nerben maintint Koulad en position. Tous deux se dévisagèrent hargneusement des secondes durant, avant que le milicien lâchât son neveu. Lequel put enfin respirer face aux renâclements intempestifs de son oncle.

Comment peut-on traiter ainsi un membre de sa famille ? Ignoble…

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