Chapitre IV  Les Chronks

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Où l'on découvre, outre quelques particularités peu engageantes de la faune et de la flore, que les sentiments de la communauté envers Maelivia sont mitigés.


Maeliva s'éveillait, un vent tiède caressait sa peau. L'après-midi touchait à sa fin. Le soleil se perdait déjà derrière la montagne de l'île, éclairant d'or le cèdre-palmier dont l'ombre majestueuse s'étirait à l'infini sur la mer de sel. Les mirages s'estompaient.


Il était grand temps de retourner à la source. La fillette se releva d'un bond et, pressée, oublia la perle. Ce n'est qu'à l'orée du bois aux lièges, en croisant le totem de son clan, qu'elle s'en rendit compte. Il était maintenant bien tard pour revenir à la plage, la nuit tombait, les lunes ne se lèveraient pas tout de suite.

Indécise, elle esquissa quelques pas. Les paroles de sa nourrice lui revenaient en tête : « Quand le soleil rencontre les lunes sous le drap de la nuit, ce n'est plus vraiment le temps des hommes. Les loups et les chiens se confondent, les esprits disputent aux vivants leur part d'ombre ».

Elle frissonna. Comment avait-elle pu l'oublier ? Elle jeta un dernier regard en direction de la mer. Comme si, à défaut de trouver la perle, elle pouvait espérer y distinguer la présence rassurante de frère Troc. Elle sentit l'haleine moite du vent lui mordre le cou et, alors qu'elle se retournait, elle vit deux gros yeux rouges la fixer.

Le cœur battant, elle se retourna et se rua à travers les bois. Arrivée à la maison filiale, elle grimpa l'échelle de corde, puis s'élança jusqu'à la source dans un sprint final.

Elle plongea d'une seule traite, éclaboussant tout autour d'elle. Sous l'eau, elle reconnut sans peine les jambes solides de Khalaba. Elle était la seule à porter un bracelet de cheville en jade. Tel un poisson, Maelivia se glissa entre ses pieds et ressortit en projetant un jet d'éclaboussures joyeuses sur le dos de la vieille femme qui fit semblant d'être surprise.


— Ah, cette enfant me fera mourir de frayeur ! tonna-t-elle d'un air faussement exaspéré avant de se saisir de la petite et de lui plaquer un baiser sonore sur le front, comme il était coutume de le faire aux moins de douze lunes.

— Arrête ! Je ne suis plus un bébé, se défendit Maelivia tout en se débattant entre les mains tendres mais fermes de Khalaba.

— Plus un bébé, ça reste à voir ! s'exclama la nourrice. Une petite qui n'écoute rien, disparaît sans crier gare pour aller on ne sait où, faire on ne sait quoi et ce, sans prévenir personne... Peut-on vraiment dire qu'elle ait atteint l'âge de raison ?

Sans même attendre la réponse, elle éclata de son grand rire sonore. Maelivia lui rendit son accolade puis éclata de rire à son tour.


Les femmes du clan assistaient à la scène d'un œil distant.

Khalaba n'avait pas la tâche facile avec cette enfant dont le caractère imprévisible émoussait même les meilleures volontés. Tantôt elle réclamait toute l'attention, se montrant à la fois possessive et volubile, tantôt elle restait taciturne s'éloignant dangereusement du groupe.

Comme si cela ne suffisait pas à la rendre intenable, il n'était pas rare qu'elle entreprenne de son propre chef des projets stupides dont la démesure n'avait d'équivalence que l'absurdité. Elle mobilisait alors, avec une obstination sans faille, toutes les ressources à sa portée, même celles de son entourage et ce, jusqu'à ce qu'un nouveau projet plus fou encore vienne chasser le précédent, devenu aussi fade, pour son esprit, qu'une source sèche.

Pendant ses périodes d'intense activité, Maelivia ne parlait pas, sauf pour demander. Ici il lui fallait du bois de liège, là une nouvelle feuille de Gonax. Un jour, elle avait même convaincu le vieux Blux de capturer un Sturux à mille pinces qu'elle avait ensuite tenté d'apprivoiser.

Pour garder en captivité et nourrir l'affreux spécimen, elle l'avait dissimulé, en dépit du bon sens, sous les planchers de la maison commune dans un panier de feuilles encore vertes et maladroitement tressées...

Mentir, dissimuler, voler ! A son âge ! De mémoire de nourrice on n'avait jamais vu ça... Finalement, mordue par la bestiole, la petite avait bien failli y passer. Une telle blessure vous fait rejoindre en quelques jours les esprits des confins... On était à deux doigts d'envoyer l'oiseau Bard à ses parents pour les prévenir de la mauvaise nouvelle.

Mais l'Immuable en avait décidé autrement. Cette petite bénéficiait d'une chance ou d'une force incroyable. Elle fut sur pied en moins d'un mois, bavarde comme une pie au bout de deux, et avant la fin du troisième mois, elle confiait à la vieille Rhuba des œufs puants de Chronks qu'elle avait déniché on ne sait comment.

La vieille, malheureusement, était déjà sur le chemin des écervelés et prit soin des œufs de Chronks comme si c'était ceux de la poule sacrée. Elle les plongea régulièrement dans l'eau pour les rafraichir.

En moins de lunes qu'il n'en faut pour élever un faisan des sables, une odeur insoutenable envahit la source et ses alentours: les Chronks venaient d'éclore. L'enfant les cacha avec la complicité de la vieille Rhuba qui sacrifiait même une partie de ses repas pour les nourrir.

On eut beau chercher les infects volatiles, on ne les trouva pas. On hésita de nouveau à envoyer un oiseau bard aux parents adoptifs puis on se ravisa. Cela n'aurait pas aidé à retrouver les Chronks...

De mémoire de clan, personne ne s'était amusé à en élever. Il n'existait ni précédent, ni sanction. D'ailleurs dans quelle mesure cet acte pouvait-il être considéré comme une faute ? La vieille Rhuba arborait un sourire jusqu'aux oreilles depuis quelques semaines.

C'est du moins ce que Khalaba mit en avant pour tenter de défendre l'inconduite de sa jeune protégée. Et effectivement, tous convenaient que son acte, bien que stupide, trouvait sens dans l'étrange amitié qui égayait les derniers jours de la vieille Rhuba.

Malgré tout, l'odeur des Chronks était vraiment pestilentielle et l'absence d'odorat de la vieille femme, symptôme typique du mal des écervelés, témoignait de son état et des progrès irréversibles de la maladie.

Après avoir nié l'évidence en toute mauvaise foi, Maelivia admit finalement être elle aussi incommodée par leurs relents nauséabonds.


On envisagea un campement provisoire dans les bois aux lièges et ce, malgré la présence des terriers de Sturux. Faire de la source un cloaque, de l'île un territoire hostile aux émanations putrides, avait été presque aussi facile que de claquer des doigts. Par contre, se débarrasser des Chronks éclos était une autre affaire car comme le répétait Rhuba « Là où a éclos le Chronk, il réside».

Habituellement, tous les œufs trouvés étaient portés immédiatement sur l'île de la Fournaise afin d'être jetés dans un cratère. Malheureusement, quelques spécimens de Chronks avaient survécu à cette tentative d'extermination et proliféraient maintenant sur cette île restée vierge que l'on approchait plus que par absolue nécessité.

Une fois capturés, les Chronks furent enfermés dans des cages de bambous, que Maelivia réalisa sous le regard désapprobateur de Rhuba avec les jeunes pousses qui bordaient la source. Ils furent ensuite transporté par fourmillage jusqu'à l'île de la Fournaise et Maelivia en dépit de sa jeunesse prit part à l'expédition. Telle fut sa punition.


Ce fut un voyage, long et nauséeux. Une abomination dont la mémoire seule lui tordait les boyaux et offusquait son nez. Mais elle en tirait aussi un immense orgueil. Elle était la seule enfant à avoir navigué sur la mer de sel. Ce voyage avait donc, dans les récits dont elle abreuvait un public peu enthousiaste, le goût de l'aventure.

Voilà pourquoi, quand elle disparaissait dans les sous-bois de l'île ou s'aventurait jusqu'aux plages, les sentiments des membres du clan étaient partagées entre le soulagement de ne plus l'entendre, et l'anxiété de la nouvelle invention qu'elle ne manquerait pas de mener jusqu'à un catastrophique aboutissement.

Dans ces conditions, le laxisme dont faisait preuve Khalaba était compréhensible. Comment ne pas être exténuée ? Envers et contre tout, la nourrice continuait de témoigner un amour sans bornes pour cette enfant. Les femmes lui en étaient reconnaissantes tout en la jalousant car elles ne savaient pas si elles auraient été capables de maintenir avec autant de zèle et de spontanéité le lien de la communauté avec ce membre encombrant et récalcitrant.


— Khalaba, j'ai vu un loup !

— Allons bon, et il ne t'a pas croquée ? plaisanta la nourrice en riant.

Redevenue sérieuse Maelivia poursuivit :

— Je ne plaisante pas ! Il avait la taille haute, des poils longs comme des cils de Farix et deux yeux rouges qui roulaient dans la nuit.

L'enfant semblait sincère. Khalaba s'étonnait des trésors d'imagination que la fillette déployait. Elle observait autant qu'elle subissait ses velléités d'indépendance, fruits de cette incroyable naïveté qui l'entraînait systématiquement à tenter de son propre chef les expériences les plus incongrues quand bien même elle avait là, à la source, accès à la sagesse des plus anciennes figures du clan.

Enfin, si cet épisode des yeux rouges, digne d'un conte, avait pu lui ramener à temps la fillette, Khalaba pouvait en remercier l'Immuable. Elle posa la main sur son front, replia le pouce puis l'index, le majeur, l'annulaire et le merveilleux et prononça la phrase rituelle « Unis je suis, je reste et je demeure, unis grâce à vous je vis ».


Après un temps de recueillement, elle prit l'enfant par la main pour sortir de la source. Elles passèrent devant la hutte du lien. Maelivia ne le savait pas encore, mais à l'intérieur, frère Troc épuisé par la marche, dormait paisiblement en ronflant légèrement.

A l'aube de la troisième lune, après s'être restauré, il serait reçu par le conseil des anciens. En son honneur, la source serait sanctifiée par le sacrifice d'un Sulac blanc. En fonction des nouvelles qu'il apporterait, on enverrait aux mines de plastique un oiseau Bard pour célébrer la félicité d'être réunis, malgré la distance, par le verbe des moines.

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