Chapitre 9 - Les Lunettes (2ème partie)

18 minutes de lecture

20 Juin 2020, 19h30, Biarritz, dans l'heure invisible

Réfléchis, Jean.

J'attrape le bras de Frédéric qui me rejoint immédiatement dans l'heure invisible.

  • C'est... prodigieux... murmure-t-il découvrant à son tour le pouvoir du Siegel.
  • Oui, j'avoue que c'est assez incroyable comme expérience. Je te promets que nous en parlerons après, mais là le temps presse. Helena est gravement blessée, et la mort de Thomas met ma mère en danger. Nous avons moins d'une heure pour les sauver toutes les deux.
  • Nous devrions amener Helena à l'hôpital tout de suite, me suggère-t-il. Elle est très mal en point
  • Je ne pense pas que nous ayons le temps d'atteindre un hôpital. Les voitures ne marchent pas dans l'heure invisible. Et si l'un de nous la touche, le temps reprendra son cours normal pour elle aussi, donc son état se dégradera plus vite. Nous devons trouver un autre moyen.
  • Ah, je ne savais pas. Dis-moi ce que je peux faire.
  • Je fouille le corps de Thomas, et toi, essaie de voir autour de nous s'il y a un dispositif de surveillance type caméra, drone, n'importe quoi qui pourrait renseigner quelqu'un à distance sur son état.

Je me précipite sur le corps inanimé de Polyphème, et je commence à vider les poches de son monteau. Si quelqu’un le surveille et peut être averti de sa mort, il peut avoir sur lui quelque chose qui communique avec l'extérieur. Je trouve de vieilles photocopies pliées en quatre, couvertes de symboles ésotériques. J'interroge Frédéric, qui m'indique que ce sont les pages qu'il avait envoyées à Francesca. Ce type avait vraiment une longueur d'avance sur tous les autres. Je découvre en parcourant les feuillets qu'il existe sept sceaux. Sept comme la constitution du groupe d'amis. Les coïncidences n'en sont jamais vraiment. Thomas a dessiné un tableau de correspondance entre les sceaux et leurs porteurs supposés.

Thomas s'est assigné le mystérieux sceau d'ambition d'un simple "moi". Le sceau de supériorité est attribué à Francesca. Johana apparaît à côté du sceau de séduction. Juste dessous, le pseudonyme de Hel à été barré et remplacé par Frédéric, qui détient le sceau de rage. Philippe fait face au sceau de cupidité, avec un point d'interrogation. Mais le prénom de mon père est barré, et le mien a été ajouté récemment en dessous. Charmant. Même traitement pour Marina et sa fille Helena, devant le sceau d'indolence. A côté du sceau d'insatiabilité, le prénom de Dimitri a été récemment raturé. J'essaie de faire abstraction de l'horreur de la signification de ces noms barrés.

Complétant le tableau, des indexes font référence à des passages cryptiques qui doivent correspondre à chacun des sceaux. Je parcours rapidement les autres feuilles volantes. Sur une page en latin photocopiée dans un ouvrage ancien, Thomas a tenté de traduire leurs pouvoirs. Entouré de multiples cercles au crayon rouge, le mot guérison fait face au sceau d'insatiabilité. Le prénom Emilie est crayonné tout autour de la page, avec une obsession quasi maladive.

Sur la feuille suivante, je lis IL N'EST PAS TROP TARD en majuscules noires, occultant partiellement le texte original. Un passage est cerclé de rouge. Malheureusement le paragraphe entouré n'est pas traduit, et je n'ai aucune notion de latin. Si seulement j'avais été moins fainéant en quatrième ! Les secondes s'écoulent, éloignant peu à peu la perspective de pouvoir sauver deux femmes que j'aime. C'est sorti comme ça. Oui, j'aime beaucoup Helena. Peu importe si c'est réciproque ou non, je ne la laisserai pas mourir.

Je dois trouver une solution, et vite. L'adrénaline commence à m’envahir. Mes mains tremblent, j’ai des sueurs froides, mes aisselles sont moites. J’ai l’impression que ma tête va éclater. Fais un effort, Jean. Mon regard revient sur la page précédente, et sur le prénom barré de Dimitri. Thomas doit avoir sur lui ce fameux artefact guérisseur. Peut être que ce sceau pourra sauver Helena. De toute façon c'est tout ce qu'il me reste.

***

Après avoir passé le paquet de feuilles à Frédéric, je continue à ausculter comme un légiste le corps inanimé de Polyphème. Je suppose qu'il ne s'agit pas du beretta de Johana, puisque son sceau était le pendentif comme nous l'a indiqué Frédéric. Ni du smartphone, beaucoup trop contemporain. Il reste son chapeau, ses lunettes, son alliance, peut-être même ses chaussures ? Peu probable, mais allez savoir... Dans la poche de sa veste, je trouve une flasque. Le charmant personnage picolait en plus du reste. Les tremblements de mes mains deviennent difficiles à contrôler. Chaque soubressaut de l'aiguille du Siegel repousse la perspective d'une fin heureuse. Ma marge d'erreur est minuscule : quand je toucherai Helena, elle entrera dans l'heure invisible, et son état empirera de nouveau. Réfléchis, Jean.

  • Prends l'anneau, me conseille soudain Frédéric, en désignant la main de Polyphème. C'est le sceau de Francesca. Il booste ton esprit, ça t'aidera à trouver une solution.
  • Comment sais-tu ça ?
  • Elle me l'a dit.
  • Pourquoi est-que tu ne le prends pas, toi ?
  • J'ai failli tuer Francesca à cause de lui, je ne veux pas le toucher. Ces maudits sceaux m'ont fait assez de mal comme ça.

Bon, ma vie est déjà ficelée au destin du portefeuille de toute façon. Alors, perdu pour perdu, je fais glisser l'anneau du doigt de Thomas et je le passe à mon annulaire gauche.

Il m'est impossible de vous décrire la sensation qui m'étreint à cet instant. Une illumination omnisciente qui s'écoule dans tout mon corps, comme si soudain l'univers entier faisait sens. Mes pensées s'accélèrent. Mon cerveau est en ébullition. Ma vue se trouble à chaque pulsation de mon coeur qui tambourine d'excitation. Je sens poindre un mal de tête qui s'insinue par mes cervicales, puis une marée de douleur envahit mes méninges. Les bruits alentour sont infiniment amplifiés cannibalisant toute mon attention. J'en viens à couvrir mes oreilles pour faire taire cet assourdissant vacarme. Une vague de chaleur m'emplit le crâne, suivie d'un tsunami d'images incontrôlable.

Tout ressurgit, chaque décision que j'ai prise dans ma vie, chaque situation qui nous a amenés jusqu'ici. Tout ce qui nous a conduits à cet endroit, à cet instant précis, devient une succession parfaitement orchestrée d'événements logiques. De multiples souvenirs estompés de mon père refont surface, j'ai des réminiscences de la maison où je suis né. Tout refait surface dans un apparent chaos pourtant parfaitement ordonné. Je me rappelle que nous avons laissé la porte du manoir ouverte lorsque nous l'avons quitté avec Helena. Je trouve instantanément la solution au problème de maths qui m'avait tenu en échec au baccalauréat. La sensation du contact du pelage de mon vieux chat disparu réapparaît sous mes doigts. Toute ma mémoire m'est immédiatement accessible, du plus utile au plus anecdotique. La pression paraît retomber un instant. Je me souviens brutalement que l'urgence n'est pas de savoir comment l'économie humaine va détruire la planète, ni la véritable signification de Mullholand Drive, mais de sauver deux personnes qui me sont chères.

***

L'image de la liste des sceaux me revient très distinctement. Je vais procéder par élimination. Si le sceau d'insatiabilité était bien celui de Dimitri, et que Thomas vient juste de retrouver Dimitri, je peux éliminer le chapeau et les lunettes qu'il portait déjà au manoir. Les feuilles griffonnées également puisqu'il aurait déjà sauvé sa femme si c'étaient elles. L'anneau de Francesca est à mon doigt, donc ça laisse les chaussures et la flasque. Des chaussures de guérison ? Ca me paraît très improbable, mais je ne veux prendre aucun risque. Je glisse la flasque dans ma poche, puis je m'agenouille pour délacer les derby noires de la victime de Faucheuse.

Depuis ce nouvel angle de vue, mon attention se fixe involontairement sur le poignet de Polyphème. J'y découvre un bracelet connecté. Le gadget doit surveiller ses mouvements et son rythme cardiaque. Et comme nous n'avons vu personne, ni de caméra, dans les environs, c'est le moyen le plus simple de vérifier à distance si Thomas est toujours en vie. Jackpot. Je détache rapidement le bracelet et le glisse à mon propre poignet. Voilà un premier problème que j'espère traité. De toute façon, je ne peux guère faire mieux.

Je suis submergé de doutes. Sans information supplémentaire, je ne peux que faire des conjectures. Thomas aurait-il pu cacher volontairement le sceau de Dimitri ? Dans ce cas pourquoi aurait-il conservé l'anneau de Francesca ? Ai-je pu me tromper quelque part ? L'aiguille du Siegel continue son implacable avancée, et l'idée de perdre l'une ou l'autre de ces femmes qui me sont chères m'est insupportable.

L'image de la page décrivant les sceaux me revient en tête. Etrangement, les textes en latin ne sont plus un ramassis de lettres cryptique. Mes cours de collège avaient bien été imprimés quelque part dans ma tête, et le sceau de supériorité m'a permis de les retrouver. La sensation est grisante. Je me remémore un paragraphe qui me met sur la bonne voie.

Le sceau d'insatiabilité s'est presque toujours présenté à travers les âges sous la forme d'un récipient intarissable. La corne d'abondance, le Saint Graal, ou encore le chaudron de Diwrnach sont autant de manifestations du sceau.

La flasque est très probablement le sceau d'insatiabilité. Pour lever les derniers doutes, rien de tel qu'une bonne vérification expérimentale à l'ancienne. Je ramasse un éclat de verre dans le gravier de l'allée et m'entaille le petit doigt. Une goutte de liquide rouge et visqueux se forme avant de se détacher pour s'écraser dans la poussière. Je bois une rasade directement au goulot de la flasque. Le liquide est d'une saveur divine, indéfinissable. Une sensation de sérénité absolue m'envahit. Mon mal de tête disparaît. Mais malgré le bonheur de ne plus avoir la tête dans un étau, le plus réconfortant est de voir ma blessure qui se referme et cicatrise en quelques secondes. J'ai trouvé le sceau guérisseur.

C'est le moment de vérité. Je m'approche du corps figé d'Helena. La vision de ses yeux fixes et de ses lèvres couvertes de sang me terrifie. Bien plus que le cadavre de Dimitri sur son lit. Ainsi immobile, figée par le Siegel, elle parait déjà morte. Je m'agenouille à côté d'elle et passe délicatement ma main derrière ses cheveux. Elle entre alors à son tour dans l'heure invisible. Ses suffocations sanguinolentes reprennent. Sa main attrape mon poignet et le serre avec une force que je ne lui imaginais pas. Je pose la flasque sur ses lèvres et laisse couler avec mille précautions son contenu dans sa gorge. Elle déglutit avec peine, puis crache une gorgée de sang. Son regard plonge dans le mien. J'y lis un supplice insoutenable que je souhaite ne plus jamais revoir. Je lutte pour ne pas me faire submerger par l'émotion. Une larme se décroche du coin de son oeil, et coule le long de sa joue. L'étreinte de sa main sur mon bras s'affaiblit, puis tout son corps se relâche. Sa cage thoracique se fige, ses yeux se ferment, son bras tombe mollement sur ma cuisse.

C'est fini.

***

Je passe mes bras autour de son corps et la serre contre moi en gémissant de désespoir. Une vague irrépressible de douleur envahit mon corps et m'enserre le fond de la gorge. Une astringence abominable envahit ma bouche. Une sensation électrique pousse derrière mes orbites, déclenchant des lames impossibles à contenir. J'ai envie de hurler, mais aucun son ne parvient à sortir. Je berce le corps inanimé d'Helena, tandis que l'anneau force mon esprit à imaginer tous les autres choix qui auraient pu lui sauver la vie. Ne pas chercher Dimitri. Donner les sceaux à Thomas. Ne pas venir à Biarritz. Toutes ces opportunités manquées qui ne la ramèneront pas.

Tandis que je me perds dans les ramifications hypothétiques des possibilités perdues, il me semble percevoir un mouvement dans mes bras. La poitrine d'Helena se soulève soudain dans un spasme d'inspiration. J'entends l'air entrer bruyamment dans ses poumons et je sens les battement de son coeur renaître sous mes doigts. Ses yeux roulent dans toutes les directions, en proie à une incontenable panique. Je sens les palpitations de son cœur qui s'emballent. Ses jambes s'agitent, et ses pieds raclent le gravier tandis qu'elle se débat.

  • Tout va bien, lui dis-je calmement en la berçant. Tout va bien.

Elle paraît se calmer un instant, puis éclate en sanglots.

  • C'était horrible, Jean. J'avais si mal, si peur. Je ne pouvais plus respirer. J'ai vu des choses, des lumières, des visages... Je me noyais. Tout est devenu noir. Je tombais sans fin.

Elle plonge ses yeux dans les miens, prend une nouvelle grande inspiration. Ses mains passent derrière mon dos, agrippent mes omoplates, puis ses lèvres se posent sur les miennes. Je sens le goût salé de ses larmes. Nous restons ainsi plusieurs minutes, bouche contre bouche. Ses sanglots se taisent peu à peu. Son coeur se calme. Le monde est arrêté. Littéralement.

Nous sommes tirés de notre béatitude par un raclement de gorge. Frédéric fait mine de tapoter sa montre. Il ne reste que quelques minutes sur le Siegel. Helena lui lance un regard noir, intensifié par les coulures macabres de son mascara.

L'heure invisible se referme peu après. Le bruissement des branches reprend calmement. Le chant des oiseaux se réveille, et nous percevons des bruits de véhicules au loin. Le jour tient bon, c'est presque le solstice d'été, il nous reste encore quelques heures avant la nuit. Helena part s'enfermer dans la voiture pour éviter tout contact avec Frédéric. Je crains qu'il ne faille un certain temps pour qu'ils puissent avoir à nouveau une conversation normale. La responsabilité du tueur dans la mort de sa mère est indéniable, et elle n’est clairement pas prête à lui pardonner.

Helena hors de danger, je pense maintenant à comment retrouver ma mère. Mais Frédéric me devance.

  • Dites, les jeunes, est-ce que ce modèle se déverrouille avec les empreintes digitales ? demande-il en me tendant le smartphone de Thomas.

Je retourne l'appareil et lui montre le capteur.

  • En tous cas, il peut le faire. Mais il ne l'a peut-être pas activé.
  • Ca ne coute rien d'essayer, dit Frédéric en sortant un couteau de chasse de sa botte.

Il s'approche du corps de Thomas et lui sectionne l'index droit.

  • C'est bien celui là, en général ?

Irréel. Le type vient de couper un doigt devant moi, et me le tend nonchalamment. Il ne rigole pas. Sans un mot, je le prends et applique avec dégoût la pulpe encore tiède contre le lecteur d'empreinte, ce qui déverrouille instantanément le smartphone. Sur l'écran principal un widget affichant les pulsations cardiaques lues par le bracelet s'agite, je prie pour avoir vu juste. Une icône se détache parmi les autres. Je la reconnais, c’est celle de l'application Signal. Mes amis m'en avaient parlé et me l’avaient conseillée pour éviter que les méchants GAFA ne nous espionnent. Je l'ouvre, et bingo. Nous y trouvons des échanges faisant référence à la mercerie. Vu le contexte, pas besoin d'être un génie ou d'un anneau magique pour deviner qu'il s'agit de là où est détenue Céline Mercier.

  • Ma mère doit se trouver là-bas, dis-je à Frédéric, sûr de moi en lui montrant l'écran.
  • C'est effectivement probable. Je connais très bien cette adresse, c’est là que nous avons passé le pacte. Thomas n'a pas manqué d'ironie.
  • Nous devons partir au plus vite, chaque minute compte !
  • On ne peut pas laisser le corps de Thomas comme ça, Jean. La dernière chose dont on a besoin maintenant, c'est des flics à notre cul. Vu la quantité de dope qui traine, on devrait facilement pouvoir maquiller ça en overdose, affirme le professionnel sans sourciller.
  • Et ensuite, tu me promets qu'on file direct ?
  • Oui, oui, mais j'imagine que Thomas aura pris des précautions. Le mieux c’est que tu préviennes la police et que tu les laisses faire. Mais on verra cela tout à l’heure. En attendant aide-moi à le transporter dans la maison.

Frédéric empoigne le corps de Thomas sous les épaules, et je le soulève par les jambes pour le porter à l'intérieur. Lorsque nous passons la porte d'entrée, les lunettes de Thomas glissent de son nez et tombent sur le paillasson. Tant pis, je viendrai les chercher plus tard. Nous entamons la montée des marches vers l'infâme puanteur. Le corps se fait de plus en plus lourd à mesure que mes muscles fatiguent. Au deuxième étage, tandis que je tente par tous les moyens de conserver le contenu de mon estomac à sa place, Frédéric me fait signe de placer le corps dans le fauteuil de bureau. Nous arrivons à lui donner une posture a peu près naturelle, malgré le début de raidissement musculaire.

  • Je vais finir le boulot, me dit-il. Toi, va chercher ses godasses et apporte-les moi pendant que j'efface nos traces.

Je redescends en trombe. Sur le seuil, je manque d'écraser les lunettes qui traînent toujours sur le paillasson. Je les ramasse. L'un des verres est fendu. Surement à cause de la chute. Je jette machinalement un coup d'oeil à travers. Elles ont quelque chose d'étrange que je n'arrive pas à expliquer. Mais chaque chose en son temps. Je monte rapidement pour porter les chaussures à Frédéric qui s'affaire en haut. Il me demande de démarrer la voiture et de la placer prête à partir dans l'allée. Je m'exécute, pas franchement rassuré de ses intentions. Je suis au volant, Helena à l'arrière, lorsqu'il arrive d'un pas pressé et saute sur le siège passager.

  • Roule ! m'ordonne-t-il en reprenant son souffle.

Je démarre en trombe pour filer vers la gare et rejoindre ensuite l'autoroute, lorsqu'une violente déflagration retentit derrière nous. Frédéric se retourne, puis s'enfonce dans son siège avec un soupir. Il me fait signe de ne pas m'arrêter. Nous croisons peu après des véhicules de police qui convergent en direction de la villa.

Quelques minutes plus tard, nous voilà lancés sur l'autoroute dans un silence pesant. Passé Bayonne, Frédéric se détend un peu.

  • On file vers Metz, tu suis Bordeaux, puis Poitiers et Orléans. On évite l'axe de Lyon.
  • Et s'ils nous cherchent ? On ne risque rien avec les plaques ?
  • Ne t'en fais pas pour les plaques.

Après un peu plus d'une heure, nous nous arrêtons sur une aire en pleine Gascogne.

  • Je prends le volant. Tiens, toi tu appelle les flics avec ce téléphone, me dit-il en me tendant le smartphone de Thomas et le répugnant doigt sectionné. Donne-leur l'adresse où se trouve ta mère, tu leur dis que c'est un enlèvement et que celui qui la détient semble être dangereux.
  • Et s'ils me posent des questions ? Est-ce qu'ils ne vont pas reconnaître ma voix ?
  • D'après Jo, Thomas avait réussi à dissimuler sa voix, sûrement grâce à ce petit appareil sur le micro. Il n'y a rien à craindre. Pour les questions, tu dis le minimum.
  • S'ils me demandent comment je sais ?
  • Dis que tu es un voisin et que tu veux rester anonyme.
  • C'est peut être un endroit isolé ?
  • Non je connais très bien cette adresse. Ce n'est pas très dense, mais il y a d'autres habitations autour.

Helena est toujours enfoncée dans le siège arrière, le front couvert par sa capuche. Elle a les yeux rivés sur son portable et ne nous a pas adressé un mot depuis le départ. Je compose le 17 et fais appel à mes meilleurs talents d'acteur. Mon interlocuteur paraît prendre ma déposition au sérieux. Lorsque je raccroche, je me sens à la fois soulagé et totalement impuissant. Et si l'adresse n'était pas la bonne ? Et si elle avait été déplacée ? Je me mure à mon tour dans le silence. Les kilomètres défilent, je finis par m'endormir bercé par le ronronnement de la voiture.

Je me fais réveiller en sursaut par la radio, dont Frédéric a subitement augmenté le volume.

... avec l’appui de la Ville de Poitiers, la fête va pouvoir avoir lieu, et toutes les mesures de protection liées au Covid-19 seront prises pour l’occasion. L'autorisation de cette célébration foraine de huit jours est un grand soulagement pour les commerçants locaux, ainsi que pour le public qui en a bien besoin en ce moment. Revenons maintenant sur cette impressionnante explosion qui a secoué le quartier russe de Biarritz. La villa Udetchea, bien connue des riverains de La Negresse, a été intégralement détruite dans ce qui s'apparente à un accident de gaz. Deux victimes ont été retrouvées parmi les décombres mais le bilan pourrait s'alourdir dans les prochaines heures. Au moment où nous vous parlons, la police ne néglige aucune piste...

Il est près de minuit lorsque l'écran du portable de Thomas s'allume.

"Intervention police, attendons instructions"

Est-ce un complice de Polyphème ? Nous décidons de l’ignorer. Il est encore possible que nous nous soyons trompés, et que cela n’ait été qu’une planque, toutefois l'étau se resserre. Il faut que j'accepte que je ne peux rien faire de plus pour le moment. A la pause suivante, sur une aire à hauteur de Tours, Frédéric fume une cigarette. Helena est endormie en travers de la banquette arrière. Elle n'a toujours pas décroché un mot à notre compagnon de route depuis le départ. Soudain, mon portable sonne, c'est le numéro de ma mère.

  • Jean ? me demande la voix tremblante de ma tante Paulette.
  • Oui, c'est moi ! lui réponds-je d'une voix fébrile.
  • Où es-tu ? Tu es en voiture ?

Elle a du entendre les voitures passer à côté de nous.

  • J'étais à l'enterrement de papa en Lozère, je suis resté un peu. Je suis en route, là. Qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi tu as le portable de maman ?

Je n'ai rien trouvé de mieux à dire.

  • Il est arrivé quelque chose à ta mère.

Elle marque une pause pour se resaisir. Je retiens mon souffle. Honnêtement, je n'en mène pas large, même si sa façon d'essayer de me ménager est adorable.

  • Elle a été enlevée. La police vient de la retrouver. Elle est encore en état de choc, mais elle est saine et sauve.

Je feins l'ignorance pour ne pas m'impliquer plus que nécessaire.

  • Oh merde ! Est-ce qu'elle est avec toi ?
  • Non, les pompiers l'ont emmenée au CHR de Thionville. Franchement, je ne sais pas qui pourrait lui en vouloir pour faire une chose pareille, se questionne-t-elle alors que je la sens au bord de craquer. Tu devrais y aller dès que tu peux.
  • Bien sûr ! Elle est dans quelle chambre ?
  • Trois cent huit.

***

21 Juin 2020, le lendemain, Hôpital de Metz

Lorsque nous arrivons en début de matinée près du CHR de Thionville, Frédéric s'arrête dans une petite rue adjacente et coupe le moteur.

  • Il est plus prudent que je ne m'approche pas trop, on ne sait pas si cette voiture est recherchée. J'ai essayé d'être prudent à Biarritz, mais quelque chose a pu m'échapper dans la précipitation. Allez-y tous seuls.
  • Je comprends, merci pour tout Frédéric. Comment pouvons nous te contacter ?
  • Il ne vaudrait mieux pas. Mais si tu y tiens, envoie juste un mail à hel@hel.com. Donne moi ton numéro, je te préviendrai s'il y a du mouvement à cause de Thomas. Je ne dois pas trainer trop longtemps dans le coin.

Pendant qu'il sort nos sacs du coffre, je lui note mon numéro sur un ticket de métro retrouvé dans ma poche. Helena s'est débrouillée pour descendre du côté opposé et éviter soigneusement son regard. Elle se poste à quelques mètres de nous en tournant le dos. Notre compagnon m'adresse un sourire gêné, puis me tape sur l'épaule, ce qui dans ce contexte ressemble à un au-revoir. Il lève la tête vers Helena, toujours retournée.

  • Au revoir, petite. Pour ce que ça vaut, sache que je suis désolé, dit-il l'air penaud.

La porte claque, le moteur démarre. Helena court vers le véhicule comme une furie.

  • Tu crois que c'est suffisant ? Tu crois que ça va faire revenir ma mère ? hurle-t-elle en décochant un coup de pied dans l'aile arrière.

Héléna lance avec rage son sac à dos en direction de la voiture, qui rebondit sur le pare brise arrière et s'écrase mollement sur la route. La voiture de Frédéric se met en mouvement et s'éloigne de nous. Je suppose qu'il ne sait pas comment réagir, ni s'il est utile d'ajouter quoi que ce soit.

  • Salaud ! crie-t-elle en tombant à genoux. Salaud !

Elle s'effondre dans un torrent de larmes. Ça me rassure presque de la voir enfin exprimer quelque chose. Par précaution, je récupère son sac avant de m'asseoir à côté d'elle. Je la prends dans mes bras et signale d'un geste aux badauds interpelés par la scène que tout va bien.

Helena met un long moment à sécher ses larmes. Cette blessure mettra du temps à cicatriser, et la flasque ne sera d'aucune aide. Entre cette horrible révélation et son violent aller-retour aux portes de la mort, je m'attends à bien pire dans les jours qui viennent. Mais malgré toute la récente affection que j'ai pour elle, c'est l'état de ma mère qui occupe tout mon esprit à ce moment précis.

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