Chapitre 3 - Le Pistolet

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8 Juin 2020

Helena entreprend pour moi la traduction de la lettre de sa mère

"Ma très chère fille,

Si tu as ce texte entre les mains, c'est que je suis partie. Comme c'était écrit, ou par la main de quelqu'un d'autre. Dans les deux cas, je sais que ce sera lié au Siegel.

En t'écrivant cette lettre, je fais le choix de te dire tout ce que tu auras besoin de savoir, afin que tu ne sois pas démunie le moment venu, et que tu ne fasses pas les mêmes erreurs que moi. Comme tu t'en doutes, ce n'est pas une montre ordinaire.

Nous étions sept amis, Philippe, Johana, Dimitri, Thomas, Frédéric, Francesca et moi. Une nuit de 1990 alors que nous étions encore tous en école, nous avons fait venir Monsieur B. Frédéric avait trouvé un vieux livre et prétendait pouvoir nous proposer un marché extraordinaire. Chacun de nous pourrait recevoir un fabuleux présent, quelque chose qu’il désirait vraiment au fond de lui, un objet qui changerait son destin pour toujours. Il appelait ces présents les sceaux. Mais la contrepartie était la moitié de la vie qu'il nous restait. Si nous acceptions le pacte, nous ne devions parler à personne de son existence, de notre choix, ou de ce que nous recevrions. Y compris entre nous. Les sceaux étaient créés pour nous, nous serions liés à eux, et perdre le sien signifierait perdre aussi la vie.

Ce soir-là, j'ai accepté le marché. Et lorsque je suis rentrée chez moi, une montre m'attendait sur mon lit. Cette montre, mon sceau, a effectivement changé mon existence. En bien, mais aussi en mal. J'ai toujours voulu être musicienne. Mais mes parents m'ont obligée à intégrer une école de commerce en France, "par sécurité" comme ils disaient. Mais ces études prenaient tout mon temps, et je n’en avais plus pour la musique. Le temps m'obsédait, et j'avais souvent déjà souhaité en avoir plus. Du temps rien que pour moi. Le Siegel m'a permis d'avoir ce temps, pour apprendre le violon et d'innombrables choses pendant l'heure invisible, tout en continuant ma vie normalement. Du moins je le croyais. Au fil du temps, chaque heure que j'ai ainsi volée ainsi me demandait plus d'énergie. Pendant ta jeunesse, j'ai passé une grande partie de mon temps à dormir irrépressiblement, pour compenser ces heures, et je suis passé à côté de ta vie. Si j'avais su, j'aurais passé chacune de ces heures invisibles avec toi. Je réalise maintenant la cruauté de ce marché. J'étais jeune et ambitieuse, je n'ai pas mesuré la portée de ce pacte. Hélas, je ne peux pas revenir en arrière de toute façon.

Les secrets ont fini par nous monter les uns contre les autres. Nous ne nous sommes pas revus ou presque depuis cette nuit-là. Je sais que Philippe a accepté le marché. Je ne sais pas pour les autres. Francesca a été tuée il y a dix ans, était-ce pour son sceau ? Je ne sais pas. Je ne sais même pas si elle avait accepté le marché. Cependant, vu la carrière qu'elle a eue, j'en suis persuadée. Elle restait la cible la plus facile. Publiquement menacée et isolée.

Philippe l'a payé cher. Je le sais car il a repris contact avec moi depuis deux ans et m'a écrit de nombreuses fois. Nous avons senti tous les deux que quelque chose d'anormal se trame. Quelqu'un cherche les sceaux, et donc nous cherche, nous. Nous avons cherché ensemble un moyen de rompre le pacte, en vain. Si je viens à disparaître, Philippe sera ton seul allié. Trouvez ensemble un moyen de vous défaire des sceaux sans payer le prix ultime. C'est une épée de Damoclès qui rend fou. Sers t'en le moins possible, car le Siegel saura te faire rembourser ta dette. Mais il pourrait aussi te sauver la vie.

Je t'aime plus fort que tout, pardonne-moi

Ta mère, Marina"

***

Lorsqu'Helena conclut avec la dernière phrase, je reste bouche bée. Toute cette histoire me parait invraisemblable. Et pourtant la montre est là. Et je l'ai vue à l'oeuvre.

  • Ça ne répond pas à la question de comment tu as retrouvé mon père
  • Ça n'a pas pas été difficile. Lorsque j'ai été bloquée dans l'heure invisible la première fois, j'ai fouillé partout chez moi, et j'ai trouvé une boîte à chaussure avec toutes les lettres de ton père, il y avait son adresse dessus.
  • Tu les as avec toi ?
  • Bien sûr que non, c'était trop lourd à trimbaler. Elles sont restées chez ma mère à Karlsruhe.

Je reprends la photo de mon père, et la retourne pour relire les noms derrière.

  • Le prénom de Francesca barré et le cœur à côté de Marina ont plus de sens maintenant. Si je comprends bien, chacune de ces personnes a potentiellement reçu un sceau. Y compris mon père. Et je suppose qu'il avait prévu que je le trouve.

Perplexe, j'étale sur le lit les objets qu'il y avait dans le coffre : la photo, le portefeuille et le journal. Nous les observons ensemble.

  • Est-ce que tu penses que ça peut être le journal ?
  • Je ne crois pas, répond Helena en feuilletant les premières pages, on dirait qu'il y a des pages qui datent d'avant 1990. Je ne pense pas que ce soit la photo non plus, vu que ma mère avait la même. Il reste le portefeuille, ou alors c'est complètement autre chose.
  • Pour être honnête, je trouve qu’il a l'air très banal.
  • Peut-être que le sceau de ton père est resté dans le manoir ?
  • Tu crois vraiment qu'il se serait donné autant de mal pour cacher tout ça dans un coffre que j'étais le seul à pouvoir trouver ?
  • Il y a peut-être des instructions dans le journal ?

Malin. Je l’attrape et tourne les pages, en commençant par la fin.

  • Quand est-ce que... tu sais, ta mère ?
  • La nuit du cinq au six mai, il y a un mois à peu près.
  • Regarde :

"29 Avril 2020

J'ai écrit à Marina. Ses lettres me font du bien, je me sens moins seul. Notre plan a bien avancé, j'ai retrouvé la trace de Dimitri. Il est à St. Petersbourg. Peut-être que lui saura comment retrouver Fred.

(...)

6 mai 2020

Je n'ai pas dormi cette nuit. J'ai un mauvais pressentiment. Je vais me préparer au pire. Mon fils doit savoir, je dois le trouver. Mais sa mère Céline a refusé de me donner son adresse.

(...)

17 mai 2020

Marina n'a pas répondu à ma dernière lettre. J'espère qu'il ne lui est rien arrivé. Depuis qu'elle m'a confié avoir reçu des appels anonymes, je m'inquiète. Je vais essayer de lui rendre visite bientôt. "

  • Dimitri, c'est lui, lui dis-je en pointant un jeune homme sur la photo, et Fred, ça doit être Frédéric, ici.

Helena prend un air grave

  • Qu'est-ce que tu veux faire à partir de maintenant, Jean ?
  • Je veux faire la lumière sur ce qui est arrivé à mon père, et idéalement éviter de mourir quand je jetterai par inadvertance un objet maudit sans le savoir ! Donc j'aimerais suivre la piste qu'il a laissée. Mais trouver un Dimitri à St Petersbourg, autant chercher une aiguille dans une botte de foin.
  • Et si on commençait par récupérer les lettres de ma mère ? Philippe doit y avoir décrit son plan, s'il comptait la faire participer.
  • Oui, tu as raison, c'est plus prudent que de retourner au manoir effectivement, au pire on pourra toujours utiliser la montre

Il est trois heures du matin quand nous nous endormons pour une courte nuit. Demain nous partirons pour Karlsruhe, la journée va être longue.

***

9 juin 2020, le lendemain

Après avoir réglé notre hôte, nous quittons le gîte et prenons un taxi en direction de la gare de Mende. En chemin, je réalise que je ne suis pas tranquille avec tout cet argent dans le portefeuille, et je décide de le répartir. Je sors une liasse de billets que je mets dans ma poche. Je confie un quart du contenu à Helena, et glisse une autre liasse dans la poche du fond de mon sac. Il reste toujours l'équivalent de mille euros dedans. Je n'ai jamais eu une telle somme sur moi et ça me met mal à l'aise. A Mende, nous prenons un train pour Nîmes, et de là nous prendrons un nouveau train direction le nord-est et notre destination Karlsruhe. La crise du virus s'est calmée, le passage de la frontière est à nouveau possible.

A Karlsruhe, j'espère que nous trouverons des réponses, et non de nouvelles questions.

***

5 février 2009, onze ans plus tôt

Chamonix, vingt-trois heures dix-huit. Celui qui se fait appeler Hel est attablé dans une boîte de nuit avec deux pépées. Il fête son dernier contrat réussi. En payant des tournées à tout l'établissement, il a réussi à capter l'attention de quelques mannequins vénales en quête d'un mécène pour la nuit. La soirée bat son plein. Son téléphone vibre. Un message provenant d'un numéro inconnu vient d'arriver et s’affiche sur son écran. Le contenu est lapidaire, mais suffisamment clair pour lui, et il s'éclipse discrètement.

"Francesca Moretti, 1967, Naples, 250.000$"

Hel est un tueur à gage. Depuis presque vingt ans. Depuis que le destin lui a mis entre les mains son arme infaillible Faucheuse, comme il aime l'appeler. Dès le lendemain, il se rend en voiture à l'aéroport de Genève, puis embarque sur un vol direction Naples. Arrivé là-bas, un taxi le dépose au Piazza Bellini vers vingt-deux heures. Enfermé dans sa chambre, Hel commence à traquer sa cible sur internet. La photo sur le profil de Facebook est de dos, peu reconnaissable. Mais il obtient plusieurs concordances dans des publications scientifiques. Le professionnel remonte le fil, et finit par trouver une adresse :

Via Francesco Saverio Gargiulo, 22.

Sa cible habite près de l'université. Pas étonnant pour une scientifique.

Hel n'est pas un tueur comme les autres. Il a fait fortune dans son métier. Personne n'a jamais trouvé de trace de ses actions, et n'en trouvera jamais. Il n'a donc pas besoin de se cacher. Dès le lendemain, sa Vespa pétarade dans les rues de Naples jusqu'à l'adresse qu'il a dégotée. Moretti : l’une des plaques confirme que sa cible vit ici. Il sonne à l’interphone d'un voisin ; avec un accent italien parfait, il plaide un trousseau de clés oublié pour se faire ouvrir, avec succès. Il entre. Personne dans l'allée, la voie est libre. Après une courte ascension jusqu'au troisième étage, il fait tinter la sonnette. Des pas se rapprochent. Un homme lui ouvre, probablement M. Moretti. Parfait, il n'aura même pas à crocheter la serrure. Hel se présente comme un vieil ami de Francesca, de passage à Naples. Le mari lui propose de l'attendre avec un café italien de sa préparation. Pourquoi refuser ? Pendant que l’homme s’affaire à la cuisine, le tueur en profite pour faire une rapide reconnaissance dans l'appartement.

  • Elle doit rentrer bientôt, lui dit l’homme en revenant avec une tasse.

Mais il a à peine de temps de finir sa phrase qu’un bruit sourd claque dans le salon. Tomp. Le cri de Faucheuse. M. Moretti sent une brûlure intense au niveau de sa poitrine. La tasse de café qu'il apportait à son invité lui échappe et explose à l'impact sur les carreaux de ciment blancs et noirs. Il s'effondre, sursaute une dernière fois puis s'éteint.

Par acquis de conscience, Hel jette un œil par la fenêtre. La vie suit son cours, comme toujours. Comme s'il n'était rien arrivé. Et pour le reste du monde, il n'est rien arrivé. Pris d'un doute, Hel dégaine son téléphone et fait défiler ses contacts jusqu'à la lettre J. Après deux sonneries, quelqu'un décroche. Un silence. La main du tueur tremble un peu. Au bout de ce téléphone, il y a la seule personne au monde qu'il craigne. La seule personne plus dangereuse que lui.

  • Jo, c'est moi.
  • Fred, mon chou, ça fait longtemps ! Qu'est-ce qui se passe, tu vas encore faire une bêtise ? dit une voix féminine enjouée avec un accent anglais.
  • Francesca Moretti, dit-il sobrement

Il marque un silence.

  • Inconnue, pas mon problème, répond la voix féminine, amuse-toi !
  • Au revoir, Jo
  • A bientôt mon chou

Il raccroche. Hel prend une longue inspiration. Les trépidations de ses doigts se calment. Lors d'un précédent contrat, la cible était un protégé de Jo. Cela lui avait valu une séance de discussion intense, de laquelle il est ressorti avec deux dents cassées, beaucoup de bleus et un avertissement musclé. Jo est partout et elle n'aime pas être contrariée.

Le professionnel se ressaisit, car des talons montent dans l'escalier de l'allée. Il se poste en embuscade derrière un encadrement de porte, hors de vue depuis l'entrée. Une femme, probablement Francesca, pousse la porte et avance jusqu'au salon. Lorsque son mari gisant, blafard, entre dans son champ de vision, elle lâche son sac qui s'applatit mollement à terre, et pousse un cri d'effroi. Hel jaillit, l’attrape par l'arrière et lui plaque la main sur la bouche. Il plante son pistolet entre ses omoplates et s’apprête à exécuter un contrat de plus. Mais quelque chose retient sa main. Ce parfum, il le connaît. Cette silhouette, ces cheveux aussi.

Il pousse la femme contre le mur et la retourne, sa main toujours contre sa bouche. Il plonge ses yeux dans les siens. Plus aucun doute n'est possible. C'est elle. Il lui mime de faire silence. La femme fronce un peu les sourcils. Elle hoche de la tête en signe d'acceptation.

  • Francesca ?
  • Frédéric ?

Elle regarde son mari au sol, revient sur le tueur, et comprend. Elle se laisse glisser contre le mur et fond en larmes.

  • Qu'est-ce que tu as fait ? gémit-elle.
  • C'est un contrat, rien qu'un contrat. Je ne savais pas que tu étais mariée. J'aurais reconnu ton nom.
  • Tu viens de bousiller ce qui me restait de vie. Je reçois déjà quotidiennement des menaces de mort , et comme si ça ne suffisait pas il faut que tu m'enlèves celui que j'aime.
  • Qu'est-ce que tu as fait pour qu'on veuille ta mort ?
  • Mes travaux sur l'effondrement climatique imminent ont dérangé des personnes qui n'aiment pas être contratriées. J'ai eu droit aux Russes, aux Américains, tout un tas de lobbyistes éco-sceptiques qui voudraient me faire taire, sans parler des multinationales pétrolières. Maintenant c'est toi qu'on envoie ? demande-t-elle en désignant du menton le pistolet qu'il tient.

Hel regarde Faucheuse d'un air surpris.

  • Tu la vois ?
  • Evidemment, pourquoi je ne la verrais pas ?

Francesca marque un temps d'arrêt.

  • Alors, c'est ça ton sceau ? Un pistolet ?
  • Comment...
  • J'ai deviné c'est tout. Laisse tomber.

Francesca prend sa tête dans ses mains, submergée de tristesse et de confusion.

  • Francesca, je ne peux pas revenir en arrière. Ce contrat je l'ai accepté. Mais je ne peux pas te tuer. Pas toi. Il faut que tu disparaisses, sinon mon commanditaire doutera de moi, et enverra de toute façon quelqu'un d'autre à ta recherche.
  • Et où veux-tu que j'aille ? Ma seule famille est là, sur le carrelage de la cuisine, et mes soi-disant amis ont fui quand mes travaux ont commencé à susciter la polémique.
  • Peu importe, en Suisse, en Allemagne, change de nom, fais-toi petite. Je vais trouver qui a posé ce contrat. À partir d'aujourd'hui tu es morte.

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