Partie 1 : Les Pensionnats des Enfants

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Je suis une fille. Ce matin-là, comme tous les autres, assise à ma coiffeuse, je brosse mes longs cheveux blonds avant d’y nouer mon habituel ruban rose, ma couleur préférée. Puis, je me maquille avec soin, afin de rester jolie sans être vulgaire. J’enfile ensuite l’uniforme sur lequel a été brodé mon prénom : Cynthia. Ma jupe, rose évidemment, retombe sur mes jambes, toujours parfaitement épilées, car il faut souffrir pour être belle. Je me regarde une dernière fois dans le miroir… Parfait ! Je suis prête. J’aurais aimé jouer une dernière fois avec mes poupées, mais je dois y aller maintenant, mon cours de danse classique va commencer. J’entends déjà la cheffe de garde au corset agiter sa clochette dans les couloirs du dortoir, nous indiquant que c’est l’heure. Lorsqu’elle passe devant la porte ouverte de ma chambre et qu’elle remarque mon retard, elle insiste deux fois plus sur sa clochette, alors je termine en vitesse de préparer mes affaires. Bien sûr, avant de partir, je n’oublie pas de prendre ma feuille de vœux, je dois la donner à la maîtresse tout à l’heure. Des cinq options qui m’étaient proposées, j’ai choisi la première : femme au foyer. Je n’ai peut-être que 14 ans, mais j’attends avec impatience le jour où j’entrerai dans la ville des Adultes en tant que femme respectable, le jour où je me marierai et fonderai une famille avec celui que les Adultes auront choisi pour moi. C’est là mon unique but. Je suis une fille.


Je suis un garçon. Ce matin-là, comme tous les autres, je sèche mes cheveux blonds, mouillés par la douche que je viens de prendre. J’enfile ensuite l’uniforme bleu, ma couleur préférée, sur lequel a été brodé mon prénom : Gabriel. Mon short, bleu évidemment, dissimule à peine la fine musculature qui a commencé à se développer ces dernières années grâce aux entraînements matinaux. Je me regarde une dernière fois dans le miroir… Parfait ! Je suis prêt. J’aurais aimé lire un dernier chapitre de L’histoire d’un héros qui sauva le peuple du Grand Fléau, la biographie du tout premier Gouverneur, mais je dois y aller maintenant, mon cours d’économie va commencer. J’entends déjà le chef de garde agiter sa clochette dans les couloirs du dortoir, nous indiquant que c’est l’heure. Bien sûr, avant de partir, je n’oublie pas de prendre ma feuille de vœux, je dois la donner au maître tout à l’heure. J’ai eu énormément de mal à choisir, il y avait tellement d’options : sportif, homme politique, scientifique, entrepreneur et j’en passe. Je n’ai que 14 ans. Pour l’instant, tout ce que je souhaite, c’est d’entrer dans la ville des Adultes en tant qu’homme respectable, me marier et entretenir la famille que je fonderai avec celle que les Adultes auront choisie pour moi grâce à l’argent que je gagnerai au travail. C’est là mon unique but. Je suis un garçon.


Nous sommes des filles. Avec mes amies, toutes des filles, ainsi que de la cheffe de garde au corset, nous sortons de notre cours de danse classique pour nous diriger vers notre cours de bonnes manières, notre cours d'épouse parfaite. Sur le chemin, nous discutons de maquillage, de mode, de cuisine et de tant d’autres sujets que nous adorons. La salle dans laquelle se déroule ce cours est quasiment identique à la précédente : un parquet lustré et des murs couverts de miroirs. On nous tend un livre. Pas pour le lire, non. Les filles ne lisent pas, ne pensent pas, ne réfléchissent pas. Les filles ne doivent qu’obéir. D’abord aux Adultes, puis, notre majorité passée, aux hommes, surtout à notre cher et tendre époux. Mes camarades devant moi posent machinalement le livre sur leur tête. L’activité du jour : garder le dos bien droit en toutes circonstances. Je le pose aussi sur le sommet de mon crâne et commence à marcher, le dos parfaitement droit. Le contenu de ce livre ne m'intéresse pas. Ne nous intéresse pas. Nous deviendrons des épouses parfaites. Nous sommes des filles.


Nous sommes des garçons. Avec mes amis, tous des garçons, nous ressortons de notre cours d’économie pour nous diriger vers la cour de récréation, prendre une pause. Certains jouent au basket, d’autres au football ou encore aux échecs, tandis que les plus jeunes jouent encore à imiter les Adultes. On me tend un ballon. Je dois jouer avec. Les garçons aiment le sport. Les garçons sont forts et intelligents, c’est pour ça qu’ils doivent aller à l’école : pour devenir des citoyens parfaits. Je prends le ballon et commence à jouer avec mes amis. Mais à un moment, il m’échappe des mains. Je cours le chercher et un éclat rose attire alors mon attention. Derrière un arbre, non loin du terrain de basket, il y a une poupée vêtue de rose. Je la prends. Je la regarde quelques instants, me demandant ce qu’elle peut bien faire là. Puis, craignant qu’on me surprenne avec et qu’on se gausse de moi, je la ramène à un surveillant. Ce genre de jouet pour fille n’a rien à faire ici. Les poupées ne m'intéressent pas. Ne nous intéressent pas. Nous deviendrons des citoyens parfaits. Nous sommes des garçons.


Je suis comme les autres filles. J'aime le rose, j'aime cuisiner, j'aime la danse classique, j'aime les poupées, et mon rêve est bien de devenir femme au foyer. Oui, je suis bien comme les autres filles. Le cours de bonnes manières commence. C’est toujours le même cours, dans la même salle. D’ailleurs, je ne sais même pas pourquoi nous devons nous déplacer, puisque les salles sont identiques. On nous tend un livre. Encore. Comme toutes les autres fois, mes camarades devant moi le posent sur leur tête. Je m'apprête à le faire également mais je le place mal et il tombe aussitôt. Ouvert, il atterrit, pages face au sol, sur le parquet laqué. Mais, tandis que je le ramasse sous les regards perçants de mes camarades et de la maîtresse, j’ai soudainement l’irrésistible envie d’en connaître le contenu. Avant même que je ne m’en rende compte, mes yeux commencent à scruter cette succession de lettres noires imprimées sur le papier. Je ne sais pas lire, pourtant... Ce livre m’a l’air diablement intéressant... Ce qui ne fait qu’augmenter mon désir de le déchiffrer. Mais reprenant finalement mes esprits, je referme brusquement le livre. Les filles ne lisent pas. Trop tard. Le regard, autrefois si tendre et chaleureux de la maîtresse est à présent aussi froid que de la glace. Il me fait peur. Elle sort un étrange objet noir de sa poche et y murmure quelques mots. Puis, elle m’attrape violemment le poignet et me tire hors de la salle tandis qu’une terreur sans nom emplit mon cœur. Suis-je vraiment comme les autres filles ?


Je suis comme les autres garçons. J'aime le bleu, je suis doué à l'école, je suis fort, j'aime le basket et la boxe, et mon rêve est d’obtenir un bon travail qui puisse me permettre de subvenir aux besoins de ma famille. Oui, je suis bien comme les autres garçons. Nous sortons dans la cour. Il s'y passe toujours la même chose. Les garçons jouent au basket, au foot, aux échecs. On me tend un ballon. Encore. Je le prends et commence à jouer avec mes amis. Mais comme la dernière fois, il m’échappe à un moment des mains. Lorsque je cours le chercher, un éclat rose attire à nouveau mon attention. Derrière un arbre, non loin du terrain de basket, il y la même poupée que l’autre jour. Je la prends. Je la regarde quelques instants, me demandant pourquoi diable elle est encore là. Mais, tandis que je m’apprête à la rendre au surveillant, je remarque cette fois-ci que ses cheveux sont sales, et j’ai soudainement l’irrésistible envie d’arranger ça. Avant même que je ne m’en rende compte, je suis déjà en train la laver soigneusement aux toilettes. Mais, reprenant mes esprits, je lâche brusquement la poupée. Ce genre de jouet pour fille n’a rien à faire ici. Trop tard. Mes camarades sont derrière moi, un sourire moqueur collé au visage. Le surveillant les suit, son regard est aussi froid que de la glace. Il sort un étrange objet noir de sa poche et y murmure quelques mots. Puis, mes camarades commencent à me frapper, riant et me traitant de fillette tandis qu’une terreur sans nom emplit mon cœur. Suis-je vraiment comme les autres garçons ?


Je ne suis plus une fille. Les filles aiment le rose. Les filles aiment la dansent classique. Les filles rêvent de se marier et de fonder une famille. Les filles ne lisent pas. Les filles ne réfléchissent pas. Les filles ne doivent qu’obéir. D’abord aux Adultes, puis aux hommes, surtout à leur mari. Mais j’ai désobéi. J’ai cédé à ma curiosité. Pire encore, j’ai voulu lire. Cela voudrait-il dire que je ne suis pas une fille ? Je n’aurais jamais dû faire ça. Pourquoi ai-je ouvert ce livre ? J’aurais le dû poser sur ma tête, comme tous les autres. Que vont penser mes parents de moi, maintenant ? Je ne les connais pas – nous n’avons le droit de rencontrer nos parents que le jour de notre mariage – mais je suis sûre et certaine qu’ils seront tous les deux très déçus de moi. Les pauvres... Devoir donner naissance à l’erreur que je suis... Parce que je suppose que c’est ce que je suis à présent. Une erreur. J’ai perdu mon statut de « fille » lorsque j’ai tenté de lire ce satané livre. Je suis maintenant enfermée dans une pièce sombre, dans un endroit inconnu. Elle est complètement vide. Je n’ai eu le droit à aucun lit, aucune couverture. J’ai froid. J’ai faim. J’ai soif. Mais je fais à peine attention à cela. En cet instant, une unique pensée tourne en boucle dans mon esprit. Je ne suis plus une fille.


Je ne suis plus un garçon. Les garçons aiment le bleu. Les garçons aiment le sport. Les garçons rêvent de travailler et d'entretenir leur famille. Les garçons n'aiment pas le rose. Les garçons n'aiment pas les poupées. Mais je me suis intéressé à cette poupée. Pire encore, j’ai voulu m’en occuper. Cela voudrait-il dire que je ne suis pas un garçon ? Je n’aurais jamais dû faire ça. Pourquoi ai-je voulu laver cette poupée ? J’aurais dû la rapporter au surveillant, comme l’auraient fait les autres. Que vont penser mes parents maintenant ? Je ne les connais pas – nous n’avons le droit de rencontrer nos parents que le jour de notre mariage – mais je suis sûr et certain qu’ils seront tous les deux très déçus de moi. Les pauvres... Devoir donner naissance à l’erreur que je suis... Parce ce que je suppose que c’est ce que je suis à présent. Une erreur. J’ai perdu mon statut de « garçon » lorsque je me suis occupé de cette satanée poupée. Je suis maintenant enfermé dans une pièce sombre, dans un endroit inconnu. Elle est complètement vide. Je n’ai eu le droit à aucun lit, aucune couverture. J’ai froid. J’ai faim. J’ai soif. J’ai mal partout à cause de mes – anciens – camarades. Mais je fais à peine attention à tout cela. En cet instant, une unique pensée tourne en boucle dans mon esprit. Je ne suis plus un garçon.


Il n’est ni un garçon... Ni une fille... Depuis combien de temps suis-je là ? Je ne sais pas. J'ai arrêté de me le demander depuis longtemps. Un jour, la porte s'ouvre. Un homme, c’est la première fois que j’en vois un, se tient dans l’encadrement de la porte. Il est baraqué et tient un objet d’allure menaçante. Je ne sais pas ce que c’est, mais un simple coup d’œil à cette chose suffit à me faire frissonner. Il m’empoigne violemment le bras et, sans un mot, m’emmène de force dans une autre pièce après avoir passé d’innombrables systèmes de sécurité. Au moment où il referme la porte de ce nouvel endroit, alors que je me croyais de nouveau seule, s’ouvre une seconde porte en face de celle que je viens de franchir. Un garçon de mon âge est jeté sans ménagement dans la pièce. Ses habits sont poussiéreux, tout comme les miens, il est couvert de bleus et a du mal à se relever. Il a l’air en piteux état. Il a l’air affaibli. Pourtant c’est un garçon... C’est alors que je comprends. Il est comme moi. Il est une erreur. Il n’est ni un garçon... Ni une fille...


Elle n’est ni une fille... Ni un garçon... Depuis combien de temps suis-je là ? Je ne sais pas. J'ai arrêté de me le demander depuis longtemps. Un jour, la porte s’ouvre. Un homme se tient dans l’encadrement de la porte. Il a une tâche de naissance en dessous de l’œil. Il est baraqué et tient une lourde arme à feu. Je n'en ai vu que dans des livres, mais un coup d’œil suffit à me faire frissonner. Il m’empoigne violemment le bras et, sans un mot, m’emmène de force dans une autre pièce après avoir passé d’innombrables systèmes de sécurité. Il me jette avec tant de violence que je m’écroule au sol. Mon corps est si douloureux et affaibli que j’ai du mal à me relever. On me tend alors une main. Une fille, c’est la première fois que j’en vois une, me regarde d’un air inquiet. Ses habits sont poussiéreux, tout comme les miens, et ses cheveux sont complètement emmêlés. Elle n’a pas pris soin de son apparence. Pourtant c’est une fille... C’est alors que je comprends. Elle est comme moi. Elle est une erreur. Elle n’est ni une fille... Ni un garçon...

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