Chapitre XXVIII

24 minutes de lecture

Connaître la vérité sur le Bien et le Mal, pouvoir enfin comprendre ce que ça implique, et savoir qu'il n'y a pas de vraies limites définies... qu'il n'y a que des nuances. C'est...

C'est libérateur.

***

Pour la première fois depuis des années je n'hésite pas une seconde, quand mon visage fond sur le sien pour avaler sa phrase. J'embrasse Learth violemment, à l'image de ma douleur. Je passe mes mains derrière sa tête et me colle à lui. J'en ai besoin. Il commence à me repousser mais je me penche un peu plus sur lui, ce qui le fait reculer. Mon poids le fait tomber contre la porte ouverte où il atterrit sans douceur. Il pose ses mains sur mes épaules et arrive à récupérer ses lèvres un instant.

- Numidia, arrête...

- Learth, je t'en prie...

Mon ton est triste, suppliant, désespéré, en parallèle au sien qui est monocorde. Je reste les yeux clos, contre lui. Il ne bouge pas. Je sais que si je ne fais rien, je vais exploser. J'en ai besoin. Je m'agrippe à son tee-shirt, le lui arrachant presque. Je sanglote à moitié. J'ai l'impression de mourir de l'intérieur, cellule par cellule. Je me remets sur la pointe des pieds pour me rapprocher un peu plus de lui, mais je n'ose plus. J'ai perdu toute ma haine et ma rancœur, je n'ai plus que de la tristesse. Je n'y arrive plus.

En moins d'une seconde, il plonge une main dans mes cheveux et l'autre au bas de mon dos pour m'attirer un peu plus et m'embrasse. C'est brutal, sauvage, douloureux, et j'adore ça. Il me fait reculer et ferme la porte d'un geste fort et brusque. C'est à son tour de me plaquer contre un mur. Nous nous embrassons langoureusement, sans perdre notre agressivité. Mes mains se glissent sous son tee-shirt et parcourt son ventre. Je le sens frissonner sous mes doigts. Il ne tarde pas à le retirer et passe ses propres mains dans mon dos, sous mon pull. Je frissonne à mon tour. Ma bouche glisse dans son cou où je l'embrasse et le mordille. J'en ai besoin. Il me retire ma veste puis mon pull et mon tee-shirt avec en les jetant au sol. Il me plaque le plus possible contre lui et lève mes cuisses pour me soulever. J'enlève mes chaussures d'un geste et enroule mes jambes autour de lui. Mes ongles se plantent dans son dos, ses doigts dans ma chair. De son bras, il balaye les encombrants sur la commode dans le couloir de l'entrée et m'assoie dessus. Il prend mes bras et les met au dessus de ma tête d'une main et de l'autre manipule mon corps. Ses lèvres vont de plus en plus bas.

Il me tire pour me faire descendre du meuble et me prend par la main pour m'amener au sous-sol. J'en ai besoin. Avant d'atteindre la dernière marche, il se retourne et me plaque contre lui. Il marche à reculons alors que nous nous embrassons, que nous nous touchons, que nous frissonnons, jusqu'à son lit. Je me laisse tomber à sa suite. Très vite nous finissons complètement nus.

Je ne réfléchis pas une seconde. J'ai éteint mon cerveau au bord de cette falaise quand j'ai jeté ma croix. Je ne vis plus que pour les frissons que Learth me procure. Il roule sur le coté pour être au dessus. Il touche mon corps sans retenue. Il embrasse et mordille mon cou en caressant l'intérieur de mes cuisses. Il va de plus en plus haut. Je m'agrippe fort à son dos, respirant de plus en plus vite. J'ai l'impression de suffoquer de plaisir.

Quand sa main caresse mon intimité avec douceur, je ne peux contenir plus longtemps mon plaisir. Je m'entends pousser des sons qui ne me ressemblent pas. Alors que nous manifestions de l'animosité, il est doux lorsqu'il me touche. Nous faisons toujours preuve de fougue, mais avec délicatesse. Il fait glisser ses doigts dans... oh mon Dieu ! Je ne pensais pas pouvoir ressentir autant de plaisir avec si peu. Il fait des va et vient en moi. Je me colle plus à lui et sens son érection sur ma cuisse. Ne sachant que faire de mes mains et perdant la tête, je les promène sur son corps, plus ou moins fort, en rythme avec les ondes qu'il me provoque.

Il retire sa main et vient complètement sur moi. Il embrasse et caresse l'intégralité de mon corps. Sa langue vient prendre place dans les endroits les plus chatouilleux ; ma poitrine, mon bas-ventre, l'intérieur de mes cuisses... puis il embrasse mon sexe, il l'effleure puis y va de plus en plus fort en caressant mes jambes, le creux de mes reins, mon ventre. Je suis en pleine perdition. Je sens le désir montrer vite quand il me mordille la cuisse. Son souffle entre mes jambes me rend fiévreuse.

Je n'en peux plus. J'ai besoin d'aller plus loin. J'ai besoin qu'il me possède toute entière. J'ai besoin de le sentir, qu'il soit contre moi au point de fusionner avec lui. Sinon j'en mourrais. Je me redresse et me penche vers lui. Lui aussi reviens vers moi. Je m'accroche à lui et l'embrasse. J'étreins ardemment sa peau brûlante et me frotte à lui. Il répond bruyamment à mon geste dans une expiration mêlée d'un grognement. Il attrape mes fesses entre ses mains pour me guider dans mes ondulations. Je suis toujours trempée, mais plus de pluie. Mon sexe entre en contact avec le sien, sans pénétration, mais je suis prise d'un sursaut incontrôlable à ce moment. Ma nuque n'a plus la force de tenir ma tête qui s'effondre dans son cou. Je sens son odeur, la cigarette et le cuir, mêlée à l'odeur de transpiration. Je sens son souffle près de mon oreille quand il la mordille. Je gémis toujours plus.

Je tombe en arrière et l'emporte avec moi. Je sens le poids de son corps chaud sur moi. J'emmêle mes jambes dans les siennes et touche son corps. Il n'est pas aussi musclé que les hommes au cinéma, mais je sens le relief de ses abdominaux sous la pulpe de mes doigts. Lui aussi perd la tête. Nous ne sommes plus que deux êtres assoiffés de luxure. L'une de mes mains monte pour aller dans le bas de son dos et l'autre approche dangereusement le la zone du péché. Je le sens se mouvoir au-dessus de moi, mais je suis trop loin pour comprendre ce qu'il fait. Non, je ne suis pas dans le sous-sol de sa maison. Je suis loin d'ici, au-delà des nuages et des montagnes. Je vais bientôt quitter la Terre. Très vite, il prend ma main coquine et la porte à sa bouche. Le peu d'écart qu'il y avait entre nous disparaît alors qu'il embrasse mes doigts. Il se penche sur moi. Une bulle chaude et piquante se forme dans mon bas-ventre. Il relâche ma main qui se pose naturellement dans ses cheveux.

Je n'avais pas encore remarqué à quel point ils avaient poussés depuis la rentrée. Ils lui arrivent bas dans la nuque, presque aux épaules. Je n'avais pas fait attention parce que j'évitais de le regarder. Il m'intimide, certes, mais il est diablement beau aussi. Depuis que je l'ai vu la première fois, je n'ai pas voulu le visualiser, parce qu'il est différent. Il est étrange, et j'avais peur de ce que ça pouvait impliquer. Ma croyance m'a aveuglé pour tant de choses. Et pour lui particulièrement. Je le méprisais parce que c'était plus facile de détourner les yeux. J'ai bien grandi ces derniers mois.

Je sens son pénis contre mon organe de débauche. Il fond en moi avec tendresse. L'acte est d'abord désagréable, mais je reprends très vite mon impudicité. Il ondoie dans mon intimité alors que je plante mes ongles dans sa chair. Des frissons parcourt mon corps entier.

- Learth !

Son nom m'échappe dans un couinement lorsque je me cramponne à ses épaules. Je me cambre sous ses coups de reins de plus en plus forts et rapides.

Mes prunelles se fondent dans les siennes. Ses yeux bleu-vert semblent plus intenses que d'habitude. Je détaille son visage pour la première fois. Dieu qu'il est beau ! Nos lèvres se frôlent à chaque poussée. Il donne une nouvelle impulsion dans mon ventre à m'en mordre la lèvre de plaisir. Je me délecte de ces frémissements. Une impulsion plus puissante que les précédentes m'arrache un sursaut, m'excitant davantage.

Je me redresse sur mes coudes pour revenir sur lui. Il me tire dans le dos pour m'amener à lui. Nous nous retrouvons assis, moi sur lui. J'ondule sur ses hanches alors qu'il tient les miennes. Je n'ai plus une once de pudeur. Je griffonne sa nuque, il ferme les yeux de plaisir. L'une de ses mains descend pour accéder à mon clitoris qu'il titille. La température monte encore et je m'enflamme instantanément. Nos respirations sont saccadées et nos corps humides. Mes mains vont de ses pectoraux à ses omoplates en passant par ses épaules. C'est tellement bon ! C'est enivrant, délicieux et puissant.

Je sens la bulle dans mon ventre sur le point d'éclater. Je suis progressivement prise de tremblements sans cesser mes mouvements. Learth continue de s'insinuer en moi en me touchant là où ça me fait perdre la tête. Je vibre de plus en plus, prise de crispations et de soubresauts. La chaleur circule dans tout mon corps. Les battements de mon cœur s'accélèrent et je m'enfonce dans une parcelle inconnue de mon être. Un séisme secoue la pièce, mais tout peut bien s'effondrer, peu importe. Je peux mourir maintenant, dans ce tsunami de plaisir ascensionnel. Learth s'agrippe plus fortement à mes hanches. L'orage éclate dehors en même temps que ma bulle. Un feu d'artifice explose dans mon ventre et se répand dans le reste de mon corps, m'inonde, me provocant des palpitations. Je tressaille dans ma jouissance. Je me crispe sur Learth et m'effondre lentement sur le coté. Learth ne tarde pas à faire de même.

Je suis sur le point de sombrer quand je reprends le contrôle de moi-même. Je me redresse, me rendant compte que ce que je viens de faire. Je regarde Learth, couché sur le dos à coté de moi, ne sachant pas s'il est endormi. Je n'ose même pas tirer la couverture pour couvrir ma nudité. Je commence à m'agiter sur moi-même. Pourquoi j'ai fait ça !? Je panique très vite, mais j'entends Learth rire.

- Je me disais bien que c'était trop beau pour être vrai.

Je le fixe, je ne comprends pas sa phrase. Il expire comme s'il venait de faire un marathon. Il se redresse et regarde devant lui.

- Bon. Je vais dans la cuisine. Ma mère est pas là, donc tu peux monter quand tu voudras me parler de ce qui va pas.

Il se lève et s'habille. Je ne peux m'empêcher d'explorer son corps des yeux. Il est beau. Non, je dois arrêter ça maintenant ! Déjà qu'on a couché ensemble ! Nom de Dieu... on a couché ensemble.

Il sort de la pièce sans se retourner. Je reste là quelques secondes et me laisse tomber sur le matelas. Je me tiens le visage en rembobinant la scène.

- Putain, mais qu'est-ce que je fais ?

***

Je remonte doucement, avec seulement sur moi mon jean et mon soutien-gorge. Learth m'a enlevé mon haut dans l'entrée. Mais il n'y est plus. Je ne vais pas lui parler en soutien-gorge ! Je cherche des yeux mon pull. Mince, il a dû le ranger quelque part. Même si ça part d'une bonne attention, ça ne me rend pas service. Je le vois apparaître au bout du couloir, dans la cuisine. Il prend un mug et le remplit de café. Je ne bouge pas d'un poil. Il finit par remarquer ma présence. Il rit en me voyant cacher ma pudeur.

- Tu cherches ton pull toi.

Je fais oui de la tête. Il se sert son café et va dans le salon. Il pourrait au moins me dire où il est ! Mais je vois son bras se découper dans le couloir, avec mon pull dans la main. Je me prends et murmure un merci. Je le mets à toute vitesse et le rejoins dans le salon.

À la lumière du jour, je distingue mieux la maison. Ce n'est pas très grand, mais c'est joli. Il y a une porte vitrée coulissante au bout de la pièce et une table à manger derrière le canapé que je n'avais pas vu. Une bibliothèque longe le mur de gauche en entier. C'est officiel, ils aiment lire dans cette famille. D'ici je peux voir Learth, dos à la bibliothèque, le visage tourné vers l'extérieur. Son visage se détache parfaitement avec la lumière. Une image me revient face à celle-ci. Le soir où j'ai rencontrée Gorka et que Learth nous avait ramené avec Nesta. Le profil de son visage face aux lueurs de la nuit, sa cigarette à la bouche. Oui, il est beau, ce n'est pas nouveau. Mais je ne dois pas penser comme ça.

Il tourne la tête vers moi et me sourit. Il a l'air fatigué. Il n'a pas dormi de la nuit et il a dû amener sa mère au centre. Non, il ne s'est pas reposé depuis. Il doit être exténué. Il montre un deuxième mug sur la table avec un paquet de sucres en morceaux et une bouteille de lait.

- Je sais pas exactement comment tu prends ton café.

Je lui souris et viens m'attabler en face de lui. Je prends deux sucres et peu de lait et commence à boire. Je regarde dehors et vois passer un chien à l'allure bizarre. Il s'arrête devant la vitre et se met à gesticuler de joie. Il a une drôle de tête. Je regarde Learth du coin de l'œil.

- C'est mon chien. Rottweiler croisé berger allemand.

- Il s'appelle comment ?

- Kilmister, comme le chanteur/bassiste de Motörhead. Parce qu'il a une sale gueule mais qu'il est badass quand même. Et aussi parce qu'il est increvable. (l'incompréhension se lit dans mes yeux) Le mec s'en mettait plein la gueule et a résisté au cancer pendant des années. Depuis il est mort, mais plus personne y croyait.

Je ris doucement. C'est vrai qu'il est mignon avec sa drôle de tête, elle est grosse sur un corps très fin. Je crois que le plus perturbant, ce sont ses couleurs de berger allemand sur sa tête de rottweiler. Ça donne un résultat très étrange.

Je regarde Learth, un peu perdue par les événements. Il ne me lâche pas des yeux. Il n'a pas besoin de me demander de parler, il sait que je vais le faire. Je hausse les épaules.

- J'avais tort. Je pensais que la seule chose que je devais à ma mère, c'était son honnêteté. Pourtant je savais que c'était une hypocrite, j'aurais dû me douter qu'elle ne se gênerait pas avec moi.

- Elle a fait quoi ?

- Avant que je ferme la porte de ma chambre, j'ai entendu des bruits bizarre. Et c'est là que j'ai reconnu la voix du pasteur.

Je prends la tasse entre mes mains pour les réchauffer et pousse un petit rire sans joie.

- Il était en train de la sauter sur la table du salon.

Ce langage ne me ressemble pas. Mais à dire vrai, je ne sais plus vraiment ce qui me ressemble maintenant.Je hausse les épaules.

- Et c'est là que j'ai compris que c'était lui qui racontait tout à ma mère. Je lui ai dit que je voulais profiter de la vie et qu'elle m'en empêchait... et il est allé tout lui répéter. Je me suis sentie tellement stupide !

Je sens la colère revenir, mais contre moi cette fois.

Learth approche et prend mes mains. Il les caresses. Les images de notre échange sont encore fraîches dans ma tête. J'ai un léger frisson. Il caresse ma paume gauche.

- C'est un homme d'église. Il avait pas à ouvrir sa gueule. Tu pouvais pas te douter. Et de toute façon elle aurait sûrement trouvé un autre moyen d'obtenir des infos. T'es loin d'être stupide.

Je tire mes mains et les portent à mon visage. Je me sens mal.

- Non. Tu avais raison quand tu as dit que j'étais pathétique. Je suis incapable de m'en sortir seule, de voir les choses alors qu'elles sont sous mon nez. Je peux pas...

Ma voix s'étrangle dans un sanglot et les larmes sont sur le point de tomber. Il reprend une de mes mains. Je détourne le visage.

- Tu sais bien que je le pensais pas. J'étais en colère, c'est tout.

- J'ai été odieuse avec toi.

- Un peu ouais, mais t'avais pas tout à fait tort. J'ai rencontré tellement de gens qui voulaient me changer que je supporte plus qu'on m'en parle. J'ai compris ce que tu voulais dire, c'est bon.

Je hoche la tête. Je n'ose plus le regarder.

- Je suis désolée, Learth.

Il se lève et fait le tour de la table pour me prendre dans ses bras. Il me caresse le dos et les cheveux.

- C'est bon, Numidia. T'en fais pas pour ça. On m'a balancé bien pire.

Il recule. Je peine à lever les yeux vers lui. Je ne sais plus quoi faire. Après ce que nous avons fait... que ce passe-t-il dans ces cas là ? Il remet une mèche de mes cheveux derrière mon oreille et expire bruyamment.

- Je suppose c'est la dernière fois qu'on se lâche ensemble.

Je me mets à rire de nervosité et plaque ma main sur mon visage.

- N'en reparle pas !

- Eh ouais, faut assumer maintenant. T'as honte de moi ? Ça va, je suis pas dégueu non plus.

Non, loin de là. Mais je dois garder le contrôle.

Je laisse tomber mes mains. Je souffle, trop de choses d'un coup. Beaucoup trop de choses d'un coup.

- Je suis désolée pour ça. Je sais pas ce qui m'a pris.

- T'excuse pas, c'était plutôt sympa.

J'appuie sur son épaule en poussant un râle.

- On a dit qu'on arrêtait avec ça !

Il rit sans détourner les yeux. Je suis sûre qu'il me regarde sans relâche juste pour me déstabiliser. Je secoue la tête, mon sourire s'efface.

- Je sais pas quoi faire Learth.

- Tu vas pas retourner chez elle je suppose.

- Non. Je refuse de vivre là-bas.

Il hoche la tête.

- Ok. Tu peux rester autant que tu veux.

Je le regarde dans les yeux en souriant.

- Merci.

Il se relève et croise les bras.

- Au fait, comment t'as fait pour venir jusqu'ici ?

- J'ai volé la voiture de ma mère.

Il me tapote l'épaule.

- Pilote de Formule 1...

- Avec une voiture de luxe ?

- Faudrait s'en débarrasser avant qu'elle porte plainte.

- Ça doit déjà être fait à cette heure.

Learth m'a montré la salle de bain avant de partir. Il m'a dit que je pouvais dormir dans son lit encore. Je suis exténuée. Je me lave sous l'eau brûlante je ne sais combien de temps. Je laisse le torrent ardent me mordre la peau. Je repense aux quatre derniers jours. Du début de la punition, à être enfermé dans ma chambre, au retour chez Learth. J'ai ressenti plus de choses pendant ces quatre jours que durant toute ma vie. Réussir à faire mieux en quatre jours qu'en dix-sept ans. Je suis prise d'un rire hystérique que je n'arrive pas à arrêter. Il se change très vite en pleures. Je me laisse presque tomber pour finir accroupie au fond de la baignoire, sentant l'eau refroidir petit à petit.

Je sors de la baignoire et me sèche. Je ne cherche pas de sèche-cheveux, je m'en fiche. Je garderai les cheveux mouillés. Je descends dans la chambre de Learth avec seulement ma serviette autour de moi. Je sais que je devrais au moins mettre mes sous-vêtements, mais je n'ai pas récupéré ma valise dans la voiture de ma mère. Je me glisse sous les draps, nue, et me laisse happer par le sommeil.

***

Je me réveille lentement. La luminosité au-dessus de ma tête m'éblouit. Je me redresse doucement dans mon lit. Mais je ne suis même pas dans ma chambre. Non, je suis dans la chambre de Learth. Les souvenirs me reviennent, encore. Je revois nos corps s'emmêler. Je ferme les yeux fort, comme si ça pouvait gommer les images dans ma tête.

Je regarde autour de moi et trouve ma valise. Il a dû la ramener en se débarrassant de la voiture de ma mère. Je me lève et... c'est vrai, je suis nue ! Je retourne sous les draps, comme si quelqu'un guettait pour me voir dans mon plus simple appareil. C'est ridicule. Je me lève et ouvre ma valise. J'ai toujours des vêtements sales dedans, et je n'en avais pas pris beaucoup à la base. Je vais devoir trouver le moyen de m'en procurer plus, sans retourner chez ma mère de préférence. Je prends des sous-vêtements, un pantalon, un pull, des chaussettes et mes médicaments avant de faire une crise. Je ne sais pas combien de temps j'ai dormi, et donc combien de prises j'ai raté. Mais inutile de faire un surdosage, autant les prendre au plus vite.

Je suis au pied des escaliers. J'entends des voix. Celle de Learth et celle d'une femme. Sa mère je présume. Je n'ose pas monter, je ne veux pas les déranger. Je bouge d'un pied à l'autre. Tant pis. Je monte les escaliers et ouvre doucement la porte. Je la referme derrière moi et m'engage dans le couloir. Je sors la tête de derrière le mur. Il est à table avec une femme. Il me voit et me fait un signe. J'approche et la femme se retourne en me souriant. Je me fige.

- Madame Kolinski ?

C'est mon professeure de français de Seconde et de Première... qu'est-ce qu'elle fait là ? Je m'approche d'eux. Learth la montre de sa main.

- Bah voilà. Maintenant tu connais ma mère.

QUOI !!!??? Ma mâchoire se détache de mon crâne. Je le pointe du doigt, incrédule.

- Ta mère !?

- Ça t'étonne que ma daronne soit prof ?

- Comment tu m'appelles, toi !

Elle lui tape la main en fronçant les sourcils. J'aurais pu imaginer n'importe qui, mais pas Mme Kolinski. Quand il me la décrivait, je n'aurais pas pu la voir elle... quoi que... c'est vrai qu'elle est farfelue parfois, l'une des choses qui font son charme.

Une seconde. Si Mme Kolinski est la mère de Learth, ça veut dire... elle a un cancer. Mince. Merde. Il ne faut pas que j'y pense. Learth se lève pour aller dans la cuisine. Je m'approche de la table et m'assoie à coté du siège de Learth. Je ne peux détacher mes yeux d'elle. Je n'arrive pas à me dire que c'est sa mère, alors je cherche une preuve. Ils ont tous les deux un coté farfelu et.... non, je ne vois vraiment pas. Elle a les cheveux plus clairs que lui, les yeux plus bleus que lui, les lèvres moins charnues... ils ont tous les deux un visage fin, à peu près de la même forme, mais c'est tout. Je lui souris.

- Alors ça, j'ai du mal à y croire.

- Je sais, c'est dur d'imaginer qu'une représentante de l'Éducation Nationale n'arrive pas à dompter son propre fils.

- Je suis pas un chien.

- Oui mon chéri. On est vaguement au courant. Merci de cette précision.

Elle me fait un clin d'œil. Oui, ils sont bien parents. Je secoue la tête.

- Pourquoi vous n'avez pas le même nom ?

- Je ne me suis jamais mariée avec le père de Learth. Et il porte nos deux noms, mais pour l'école c'est mieux d'éviter de citer le mien. Le proviseur est le seul au courant. Mes collègues savent que j'ai mon fils dans l'établissement, et jusqu'à ma rechute j'arrivais plus ou moins à garder le mystère. Mais cette tête de mule m'empêche d'aller travailler.

- C'est toi la tête de mule.

- Et ils m'ont vu en compagnie de mon charmant garçon. Je peux te dire que ça en a étonné plus d'un.

Learth revient avec un autre mug et du café. Je le remercie quand il me serre et il s'assoit à coté de moi. Elle lui prend un bras et montre ses tatouages.

- Regarde-moi ça ! C'est moi ou il y en a plus qu'avant ?

- Maman !

- Tu sais que j'ai rien contre les tatouages, mais tu pourrais éviter de te couvrir l'intégralité du corps avant tes vingt ans quand même !

Il croise les bras et souffle en s'enfonçant dans sa chaise. Elle rit et est prise d'une quinte de toux violente. Elle sort d'un angle mort pour moi un masque à oxygène dans lequel elle respire. Elle lève les yeux en voyant mon visage se couvrir de peine.

- C'est le genre de chose qui arrive. À peine cinquante-deux ans et me voilà avec des poumons de pompiers et la force d'une centenaire.

- Vous avez un problème aux poumons ?

- Le cancer du sein. Il a tendance à venir m'emmerder là où ça fait mal. Il a commencé à atteindre mon système respiratoire. Et je me trimballe une bouteille qui pèse une tonne. Et comme si ça suffisait pas, il faut que ce sale gosse m'emmène dans un centre rempli de dépressifs.

- Ce centre peut t'aider, maman.

- Mais merde ! Je me suis pas crevée le cul toute ma vie pour mourir dans un centre où ils connaissent pas l'humour !

- Remplir les couches d'un comateux de confiture, c'est pas drôle.

- Tu dis ça parce que t'y étais pas !

Je ne reconnais pas Mme Kolinski. Elle qui est toujours si mesurée dans son vocabulaire, à parler du respect des autres... je sais bien qu'il ne faut pas avoir peur des mots, c'est même elle qui me l'a appris, mais quand même. Mais je ne suis pas d'accord avec Learth. Elle a dû bien rire en remplissant la couche de cet homme. Elle me tire le bras et secouant la main.

- Si tu avais vu la tête des aides-soignants ! (elle montre son fils d'un geste de la main) Je sais qu'il a rit quand il a su. Ce qui l'énerve c'est que je sabote ses plans pour m'abandonner.

- Tu sais bien que je veux pas t'abandonner.

- J'irais danser sur ta tombe pour cette affront, mon fils ! Je vous survivrais tous !

Elle ricane et se lève.

- Bon, je vais me coucher. Je suis épuisée par la voiture moi. Bonne journée Numidia.

Je lui fais un signe de la main. Je la vois disparaître derrière une porte. Je regarde Learth en souriant.

- Elle n'est pas aussi drôle au lycée.

- Tu m'étonnes. T'imagines le bordel si la prof faisait le bordel avec ses élèves ?

Je me mets à rire. Je me lève à mon tour.

- Je suis sûre que tu as ri quand tu as su ce qu'elle faisait.

Il sourit et approche. Il chuchote pour me répondre.

- Lui répète pas, sinon elle va faire pire.

Il me sourit et va dans sa chambre.

Je le suis jusqu'en bas. Il récupère des affaires dans ses meubles. Mes yeux se pose sur le lit. Et c'est reparti. J'ai encore des images de nous. C'est encore frais, ça va finir par partir. Il faut juste éviter d'y penser. Je détourne les yeux et vois au sol un emballage carré et argenté. Je m'approche un peu pour voir. Je le ramasse et le montre à Learth.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Bah c'est évident. Une capote.

Je lâche l'objet dans la seconde, une grimace au visage. Capote... Je porte mes mains à mon visage.

- Learth ! On s'est pas protégés !

Oh non non non ! Pas ça ! Mais il ne réagit pas. Il sourit et vient vers moi. Il ramasse l'emballage et me le montre plus en détail.

- Regarde, c'est dingue ! Y'a rien dedans !

- Mais... quand est-ce que tu as eu le temps de mettre un préservatif ?

- Je suis un ninja.

Il prend son sac et le jette sur son épaule. Avant de sortir, il jette la preuve de notre péché dans la corbeille. Il me fait signe de la tête.

- Tu viens ? On va rejoindre les autres.

- D'accord.

Je prends mon téléphone et le mets dans ma poche. Je le suis jusqu'à l'extérieur de la maison.

***

Nous roulons vers le lycée et non vers chez Heinesy. Jusqu'à maintenant ça ne m'avait pas effleuré, mais pourquoi ?

- On ne va pas chez Heinesy ?

- Ah non, ils sont tous en cours là.

- En cours. Mais on est quel jour ?

- Lundi, et il est presque midi.

- Quoi j'ai dormi deux jours !?

Je n'ai jamais dormi aussi longtemps, sauf à l'hôpital bien sûr mais... c'est si long. En deux jours il a dû s'en passer des choses... oh non ! Je pivote vers lui, affolée.

- Tu as vu les autres depuis ?

- Bah ouais, Lokian et Heinesy m'ont aidé à planquer la caisse de ta mère.

- Et tu... tu leur as parlé ?

- Ouais, on s'est dit pleins de trucs. En même temps c'est dur de rester des heures avec des gens dans le silence total. Ça doit être extrêmement gênant !

Il se met à rire avec son ton moqueur. Il secoue la tête en me regardant.

- Non, je leur ai pas dit comment on a fini. J'ai juste dit que t'avais débarqué en miette et que t'étais restée chez moi. Je suis pas du genre à porter mes ébats comme des médailles.

Il ouvre la fenêtre et allume une cigarette. L'odeur de la fumée me rappelle celle de sa peau. Ma langue picote sous le souvenir de sa peau salée. Arrête ça Numidia ! Je hausse les épaules.

- Pourtant tu pourrais t'en vanter. « Vous avez vu ? J'ai réussi à coucher avec l'éternelle coincée avec son balai dans les fesses ! Et le pire, c'est que c'est elle qui m'a sauté dessus, j'ai rien eu à faire ! » Tu pourrais presque paraître dans le journal de la ville. « L'homme qui a conqui la pucelle ».

- Pourquoi ça te traumatise à ce point ?

Je hausse encore les épaules et tourne mon visage vers ma vitre.

- Disons juste que je n'imaginais pas perdre ma virginité comme ça. Si je n'avais pas eu mon cancer, j'aurais épousé un homme équilibré financièrement que j'aurais rencontrée pendant mes études supérieures. On aurait eu une grande maison, des enfants et j'aurais passé le reste de ma vie à satisfaire tout le monde.

- Et ça t'est jamais venu à l'esprit de changer la donne ? De tout foutre par la fenêtre et d'aller au-delà de ce que tu devais faire pour satisfaire tout le monde sauf toi ?

- Si, mais après je voyais ma mère et je me résignais à vivre comme elle l'entendait. Elle a toujours eu le contrôle sur moi. Mais j'en ai marre de vivre pour les autres.

Un ange passe.

- Et donc, tu préfères quelle version ?

Je me retourne et le regarde en souriant. Je me sens rougir.

- Pour la vie ou pour le sexe ?

- Les deux.

Je souris et baisse la tête.

- Ça me gêne de le dire. Mais je préfère cette version, et de loin.

Je deviens complètement pivoine en repensant à son corps sur le miens. J'ai honte, mais c'est la chose la plus excitante et agréable que j'ai fait. Et j'ai honte.

Nous arrivons au lycée juste avant midi. Nous sommes entrés dans la cours, les attendant. Quelques secondes après la sonnerie, j'ai vu Nesta venir en courant vers moi. Elle ma prise si fort dans ses bras que j'ai commencé à étouffer. Heinesy ma prise dans ses bras elle aussi, mais en me faisant un savon me m'appelant ''Racaille''. Hely m'a fait un bisou sur une joue et Mano sur l'autre, en simultané. J'étais tellement mal à l'aise. Ekin est le seul à être resté sobre ; il m'a fait un signe de la main.

Nous mangeons tous au réfectoire, et je passe sans problème avec ma carte, apparemment toujours active. Le petit groupe me pose mille questions auxquelles je n'arrive pas toujours à répondre tant le nombre de demandes est grand. Heinesy sort un papier de sa poche et le pose devant moi.

- On a une surprise pour toi.

- Qu'est-ce que c'est ?

Je fixe le morceau de papier et n'ose pas le toucher, comme s'il était en feu. Nesta a son sourire immense pendant que Hely tape dans ses mains avec Mano. Ekin prend une frite dans sa bouche et pointe le papier du doigt.

- J'aime de plus en plus Loki. C'est un putain de génie ce gars.

- Il a commencé à se demandé si ta mère n'était pas qu'une grosse menteuse sur tous les sujets du monde. me dit Heinesy.

- Si elle a pu magouiller dans ton dos pour avoir des infos, elle a bien pu manœuvrer pour te faire croire n'importe quoi. ajoute Nesta.

- Du coup ils sont allés voir les profs et l'administration pour être sûr. finit Learth.

Je prends la feuille blanche et la déplie.

Mon cœur rate un bond en lisant le contenu du document. Je ne sais pas si je dois me réjouir de cette nouvelle ou si je dois en vouloir davantage à ma mère. Je regarde les autres, ils mes sourient tous. Je hausse les sourcils.

- Je suis toujours inscrite au lycée ?

- Ouaip. Ta mère a encore menti. dit Heinesy.

- Ce qui veut aussi dire que tu es toujours inscrite à l'internat, et que tu peux revenir avec moi !

Nesta ne tient plus en place. Elle a l'air si heureuse de retrouver sa colocataire avec tant de défauts.

J'ai beau constater que ma mère me donne une nouvelle raison de la détester, je ne peux retirer le sourire grandissant sur mes lèvres.

Annotations

Vous aimez lire Nik'talope Ka Oh ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0