Chapitre XXIX

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Je ne pensais pas pouvoir reprendre une vie normale. Après ce que m'avait fait Gorka, ma mère, le Pasteur Daniel... même Learth. J'avais changé. Je ne sais pas exactement comment, mais je l'ai senti tout de suite. À force de prendre des coups, j'ai appris à encaisser. Mais j'ai trop longtemps intériorisé pour tuer qui j'étais. Je savais que ça prendrait du temps, peut être pas assez à cause de mon cancer. Mais à partir de là, j'avais une chance. Enfin.

***

Voilà presque deux semaines que j'ai repris l'école. Je suis en retard sur le programme de presque toutes les matières, mais je m'en fiche. J'ai retrouvé ce que je voulais. Mes amis, mon quotidien, ma liberté. Je me sens plus légère d'une tonne au moins. J'ai réussi à convaincre le docteur Austin de cacher nos rendez-vous à ma mère et j'ai repris contact avec mon père. Il a réussi à me ramener des vêtements et a dit à ma mère que si elle essayait de me récupérer, je porterais plainte contre elle pour coups et blessures et qu'il serait de mon coté.

La semaine dernière, c'était mon premier vrai dimanche sans aller à l'église. Je me sentais coupable, comme si je faisais quelque chose de profondément mauvais. Les autres m'ont donc emmenée de force au cinéma presque toute la journée. Nous avons regardé films sur films, même les plus nuls. Lokian m'avait dit « T'en qu'à faire, s'il faut écouter quelqu'un parler dans le vide autant se marrer entres potes ».

Je me suis rendue compte entre temps que les vacances de Noël approchaient, et que je n'avais nulle part où aller. Tout le monde va aller passer les fêtes dans leur famille, et l'internat est fermé pendant les vacances. Même Lokian va aller nourrir les pauvres avec des amis en tant que bénévole. Je ne me sentais pas de le suivre. Je commence à peine à aller mieux, je veux éviter de voir la misère le plus possible. Et c'est alors qu'un ange appelé Nesta est venue frapper à ma porte. « Si tu veux tu peux venir fêter Noël chez moi ! Vin chaud et bonne humeur au programme ! » Je n'ai pas résisté. J'ai accepté sans tergiverser. Et c'est idiot, mais j'ai envie de rencontrer sa famille, après ce qu'elle m'a raconté au début de l'année, mais surtout son jumeau. Je suis très curieuse pour son jumeau.

Je finis de faire ma valise et me tourne vers Nesta. Elle est très heureuse de rentrer chez elle. Elle m'a dit qu'elle aimait être ici, mais qu'elle reste très attachée à sa famille. C'est une caractéristique typique de famille nombreuse. Ils apprennent à vivre en collectivité, unis. Nous sortons de la chambre et je ferme à clef derrière nous.

- Tu as pris tes ordonnances au cas où ?

- Oui. Ne t'en fais pas, Nesta. Je prends le plus de précautions possible. Je ne veux pas faire une crise devant le sapin au moment d'ouvrir les cadeaux !

Elle rit en imaginant la scène alors que nous descendons les escaliers.

- Ça pourrait être drôle. Imagine, tu pourrais peut être voir le Père Noël !

Je ris à mon tour.

Nous prenons le bus pour aller jusqu'à la gare et prenons le train après cela. Après seulement quelques minutes sur les rails, Nesta enlève ses écouteurs et pose ses mains sur ses genoux. Je vois son sourire maléfique arriver. Bon, elle va me cuisiner. Je souffle et souris.

- Que me veux-tu, ma chère Nesta ?

- On a pas trop eu le temps de se retrouver en tête à tête jusqu'à maintenant. En semaine on était trop épuisés par les examens blancs et le week-end on sortait tous ensemble.

- Et donc ?

Elle relève ses lunettes haut sur l'arrête de son nez.

- Il est temps que nous parlions des non-dits.

- Quels non-dits ?

Elle agite son doigt sous mon nez en souriant.

- Non non non ! Ne joue pas à ça avec moi ! On avait dit pas de secret entre nous !

- C'est pas juste, j'ai plus de problèmes que toi !

- Justement ! Pas de secrets pour résoudre les problèmes ensemble !

Elle se penche sur moi.

- Mais ne change pas de sujet. Je veux tout savoir.

- Je sens que je n'arriverais pas à y échapper.

- Je confirme.

J'écarte mes bras comme le Christ et penche la tête sur le coté.

- Vas-y, pose ta question.

- J'en ai plusieurs en fait.

- Eh bien vas-y.

Elle compte sur ses doigts et me sourit.

- Premièrement : Vous êtes allés où avec Learth le soir du concert après l'incident Gorka ?

Je ris. Évidemment, ils savent bien que nous ne sommes pas allés chez Heinesy. Je hausse les épaules.

- On est allé chez lui pour dormir.

Elle me regarde intensément. Je souffle.

- Après on est entré par effraction dans le zoo pour libérer des animaux.

Elle plisse les yeux et recule. Je ne veux pas parler du toit, je ne sais pas si les autres sont au courant. Elle hoche la tête.

- Pendant une seconde j'ai cru que tu te moquais de moi. Mais connaissant notre petite caille ça ne m'étonne pas en fait.

Elle revient vers moi.

- Deuxième question : vous avez fait quoi tout le week-end ?

- J'ai dormi, j'étais vraiment épuisé par les événements.

J'évite de trop réfléchir à cette question. Je ne veux pas me trahir. Mais elle a un doute.

- Tu as répondu bien vite, dis-moi.

- Pas besoin de réfléchir. On a discuté et j'ai dormi pendant deux jours.

Elle fait la moue. Elle a dû mal à y croire. Elle reprend son souffle.

- D'accord. Alors troisième question : Il se passe quoi entre vous ? Et ne dis pas rien, parce que je sais que c'est faux !

J'essaie de faire le vide dans ma tête, mais c'est dur.

- Qu'est-ce qui te fait croire qu'il se passe quelque chose ?

- Déjà parce que vous êtes tout bizarre depuis ton retour au lycée. Et aussi parce que tu es en train de rougir.

Je rougis ? Merde ! Je porte mes mains à mon visage, sachant que je suis vaincu. Nesta se lève et me pointe du doigt en criant « AH HA ! ».

C'est vrai que nous n'avons pas été très discret. Nous ne nous sommes pas retrouvés seuls depuis, mais je l'évite le plus possible. J'évite même de croiser son regard. Lui, en revanche, fait preuve d'un naturel remarquable, si l'on omet qu'il ne cesse de me regarder. Et partout. Dans les yeux, les cheveux, le corps. Je l'ai surpris en train de regarder mes fesses ! Comme si ce que nous avions fait lui permettait de retirer tous ses filtres. Et quand il me parle, je bégaye. C'est horriblement gênant. Je suis encore plus intimidée par lui qu'avant ! Pourtant, après l'avoir vu perdre le contrôle, je devrais le voir sous un autre jour... le problème, c'est que lui aussi m'a vu dans tous mes états. Et je n'arrive pas à m'empêcher de penser qu'il doit me voir perdre la tête à chaque fois que je suis dans le coin. Moi, en tout cas, je le visualise nu avec moi à chaque fois. Ça s'est calmé depuis, mais c'est toujours incontrôlable.

Nesta sautille sur place en tapant dans ses mains. Elle passe trop de temps avec Hely, elle commence à prendre ses mimiques. Elle se rassoit et pose ses coudes sur l'accoudoir qui sépare nos sièges.

- Alors, il embrasse bien ?

Ouf ! Elle pense que nous nous sommes juste embrassés. Je fais oui de la tête pour lui répondre. Mais je n'arrive pas à parler. J'ai le film de notre coucherie qui passe en accéléré dans ma tête. À force de repousser ce moment loin dans ma mémoire, il a fini par revenir ! Je ferme les yeux et me mords la lèvre. Nesta ne bouge plus. Elle a du mal à comprendre ma réaction. Je l'entends inspirer d'un coup. Ça y est, grillée. J'ouvre un œil, elle me regarde avec la bouche en O et les mains sur les joues. Elle se met à sourire de plus en plus.

- NON !

Je décèle mes lèvres et serre les dents. Elle se met à rire et poussant mon épaule.

- Oh merde ! J'aurais jamais cru ! T'as couché avec lui !

- Chut Nesta !

- Rhô ! On s'en fout ! Personne nous connaît dans ce train !

Elle gesticule dans tous les sens. Au moins, cette histoire fait une heureuse.

- Mais comment c'est possible !?

- On a passés la nuit à parler et... je sais pas. Je me suis sentie plus proche de lui d'un coup. Et au moment de rentrer chez moi on s'est disputés. Et derrière ma mère qui me fait ça... j'ai craqué. J'ai complètement craqué. J'étais perdue et désespérée. Je savais pas quoi faire, où aller, alors je suis allée chez lui et quand je l'ai vu... j'ai perdue le contrôle de moi-même.

Nesta boit mes paroles, la bouche grande ouverte sur un sourire béa.

- Je te jure Nesta, au moment où je me suis rendue compte de ce que je venais de faire, on a mis les points sur les i.

- Mais vous êtes pas ensemble du coup ?

- Non !

- Pourquoi pas ?

- Nesta, je me suis jetée sur lui ! Il m'a même repoussé au début !

Sa tête part en arrière quand elle rit.

- Si j'avais été un prédateur, il serait mort !

Elle rit encore plus. Elle se tient le ventre, pliée en deux contre son siège. Elle reprend son souffle et s'essuie les yeux sous ses lunettes.

- Mais vous pourriez sortir ensemble. Il est beau, gentil, drôle, intelligent...

- Mais je veux pas !

- Pourquoi ?

- Je... je n'en sais rien, mais c'est non.

Je croise les bras contre ma poitrine et détourne la tête.

- C'est idiot, tu pourrais te sentir bien avec lui.

Je laisse lentement tomber mes bras sur mes genoux. Je ne souris plus. Je regarde dans le vide.

- Je crois que j'ai peur.

- C'est normal d'avoir peur.

- Non Nesta. Pas comme tu le penses. J'ai peur de perdre le contrôle. Je n'ai jamais rien eu à moi. Même pas ma vie. Et aujourd'hui j'ai tout ce que je veux. Je dois admettre que j'ai aimé coucher avec lui. Vraiment aimé. Mais je ne peux pas. Quelques secondes m'ont suffit pour le comprendre. À l'instant où nos corps se sont détachés. Et puis je ne suis pas amoureuse de lui.

Elle me sourit.

- Tu sais, moi j'ai plus l'impression que tu te cherches des excuses. Et puis si tu ne ressentais absolument rien envers lui, ce serait pas ton dernier argument.

- Je ressens quelque chose pour lui, mais ce n'est que charnel.

- En attendant, c'est à sa porte que tu as frappé, et pas à celle de Heinesy où tu pouvais retrouver Lokian, ton cousin, la personne qui t'es la plus chère.

Elle remet ses écouteurs et ferme les yeux.

- Médite là-dessus.

Mais je ne le ferais pas. Je vais vite oublier ses arguments. Je ne veux pas y penser.

***

Après toute une matinée de voyage, nous arrivons au chalet de Nesta. La montagne et les rues sont couvertes de neige. Nous marchons jusqu'en haut de la rue pour atteindre le chalet. Nesta ouvre la porte qui n'était pas fermée à clef. À peine la porte passée, elle lâche sa valise et son sac. Elle va en courant vers un homme.

- Grugru !

- Nessou !

Elle se jette dans ses bras.

- Tu m'as manqué ! Papa avait dit que t'étais pas sûr de venir !

- J'ai réussi à me libérer au boulot.

Il embrasse sa joue et lui frotte le haut du crâne. Nesta revient vers moi et me tire à lui.

- Numidia, voilà Grunter ! Ou numéro deux.

- Numéro deux ? je demande.

- On est sept gosses, notre mère nous numérotait pendant les sorties en famille.

- Moi c'est numéro quatre et Nestor quatre bis, vu qu'on est jumeau.

Elle revient sur son grand frère.

- Bixente est pas là ?

- Non, il est ''occupé''. (il fait des guillemets avec ses doigts)

- Ah ouais, je vois le genre.

Elle lève les yeux au ciel. Elle reprend ses affaire et me fait signe de monter. Elle va dans la chambre d'amis et pose ses bagages.

- Puisque je partage ma chambre avec Clove, on pourras pas dormir ensemble. Du coup je dors dans la chambre d'amis avec toi !

- Tu es sûre ? Je ne veux pas que tu te prives pour moi.

- Un lit est un lit. Et puis tu dormiras mieux si tu n'es pas seule.

- Je suppose.

C'est vrai que je dors très mal.

Ce que Nesta ne sait pas, c'est que je ne dors pas mieux en sa compagnie, j'ai juste appris à être silencieuse. Je fais des cauchemars très prenants et je réveillais Nesta toutes les nuits. Elle se levait pour me calmer et elle s'endormait dans mon lit avec moi. Je culpabilisais en la voyant fatiguée le matin. Alors petit à petit, j'ai été de plus en plus discrète, au point de ne faire presque aucun bruit. La douleur n'en est pas moins forte, au contraire. Mais on ne peut rien faire pour moi. Alors que je peux faire en sorte de n'être un poids pour personne. Je refuse d'être un boulet.

Nous avons déballé nos affaires et nous sommes descendues. J'en sais plus sur Grunter maintenant. Il est ingénieur en informatique. Il n'a pas encore quitté l'école du haut de ses vingt-et-un ans, mais il est prometteur et il fait de l'alternance. Il aime particulièrement la programmation. Il m'a expliqué pleins de détails dont je n'ai rien compris. C'est Nesta qui, au bout d'un moment, il a dit que je n'avais touché un ordinateur qu'à l'école. Il s'est mis à paniquer en disant que je pouvais pas passer à coté de cette merveille de la technologie. Je reconnais bien Nesta dans son dynamisme.

Clove est arrivée une heure après nous. C'est une fille très élégante et soignée, grande, mince et belle. Nesta m'a dit qu'elle voulait devenir mannequin ou actrice, et qu'elle aurait largement les compétences si elle n'était pas aussi caractérielle. Elle est très capricieuse aussi.

Le père de Nesta est arrivé en début d'après-midi avec Nestor, le jumeau de Nesta, Tofian et Dontran. Et je suis assez déçue. Nestor et Nesta n'ont aucune ressemblance marquante, si ce n'est les cheveux noirs. Mais toute la fratrie a les cheveux noirs avec des reflets plus ou moins bruns, sauf Clove qui est blonde mais Nesta m'a dit que c'était une décoloration. Je suis venue me présenter à M. Mercier le plus poliment possible en m'excusant pour la gêne occasionnée par ma présence. Il m'a dit de me détendre et que ma présence n'était pas un problème. Cet homme est très calme est détendu pour un père de famille aussi nombreuse. Il doit aimer les enfants. Mes parents n'ont jamais été aussi sympathique avec une seule enfant.

M. Mercier a sorti des sandwiches d'une glacière et les pose sur la table en disant « On a le temps de mourir de faim en attendant Bixente ». Tout le monde en prend un et mange dans un brouhaha. Nesta parle avec son jumeau en se moquant de lui. Il est à peine plus grand qu'elle, mais très costaud. Je me demande pourquoi il ne sont pas dans le même lycée. Nesta me l'a peut être déjà dit et j'ai oublié, ou elle n'a jamais donné ce détail.

Quand le fameux Bixente passe la porte, tout le monde applaudit. Il râle et tire la langue. Il est accompagné d'une femme d'à peu près son âge. Elle est très belle et sa peau noire ressort parfaitement avec ses yeux bleus. Presque tout le monde se lève pour lui dire bonjours. Nesta se penche vers moi et me dit : « C'est la meilleure amie de Bixente. Elle a une maladie génétique assez rare. Elle est presque aveugle. » C'est vrai que ses yeux son mi-clos. Elle sourit.

- Il manque quelqu'un. Nesta me fait la tête ?

- Non, j'arrive Latika.

Nesta me fait signe de me lever pour la rejoindre. Latika tourne les yeux vers moi et sourit.

- On se connaît pas encore nous deux.

- Je m'appelle Numidia, je suis une amie de Nesta.

- Oh, c'est toi Numidia ?

Elle me connaît ? Elle se met à rire.

- Ne t'en fait pas, je suis pas une espionne. Les nouvelles tournent vite dans cette famille. Nesta parle beaucoup de toi.

- Eh bien, je ne m'attendais pas à une quelconque célébrité.

Elle rit. Cette femme est magnifique. Ses cheveux tombent en tresses jusqu'à ses cuisses, c'est la deuxième chose qui me marque. Elle n'a pas de canne blanche, mais elle tient la main de Bixente. Ils doivent être proches. On pourrait croire qu'ils sont en couple. Bixente pousse tout le monde.

- On fait que passer. On retourne chez des potes après.

- Est-ce que nous aurons l'honneur de ta présence à Noël, Latika ?

- Non, ma mère tient à m'avoir pour les fêtes, on se voit plus trop depuis que je travaille. Mais je reviendrais après le 25.

Ils vont à l'étage. Grunter se moque.

- Moi qui croyais qu'il était avec une de ses occupations.

- Il va peut être y aller après. dit Nestor.

- Avec Latika, je pense pas. ajoute Clove.

- Ce mec pense qu'à ça. précise Tofian.

- Laissez-le tranquille un peu. Si il a envie de s'amuser un peu... le défend Nesta.

- Pas étonnant que tu le défendes, t'as vu la tête de ton mec ? demande Nestor, moqueur.

- Non non, c'est son ex. dit Grunter.

- Et non, elle est retournée dans ses bras. répond Clove.

- Quoi ! Pourquoi je suis toujours le dernier au courant ?

- Eh oh, je suis là et vous parlez de l'homme que j'aime !

- L'homme, l'homme... il est à peine majeur... dit Clove.

- T'as à peine un an de plus que lui, t'es gonflé de dire que je sors pas avec un homme !

- Allons les enfants, laissez votre sœur sortir avec qui elle veut. C'est pas de sa faute si elle a un penchant pour les hommes-arbre.

- Papa !

- De toute façon, être en couple c'est nul.

- Tais-toi, Dontran, t'as à peine trois ans ! crie Nesta.

En voyant cette famille bruyante et animée, je me mets à les envier. Ils sont eu des coups durs avec la mort de leur mère, mais ils restent unis. Moi, je n'ai jamais eu personne dans mon immense maison vide et silencieuse.

***

Nous nous couchons avec Nesta dans des lits cote-à-cote. Nous branchons nos téléphones et nous installons confortablement. Nesta se tourne vers moi.

- Demain, les grands vont emmener Nestor et Tofian à la station de ski. Tu veux qu'on y aille ?

- Je n'ai jamais fait de ski.

- Alors c'est l'occasion !

- Non, je le sens pas trop. Mais vas-y toi si ça te donne envie.

- Non, j'y vais tous les ans, je peux bien m'en passer une fois pour rester avec toi. Sinon mon père va faire les courses de Noël avec Dontran, genre les repas, le sapin... donc nous on peut aller avec mon père ou rester ici. En plus ce sera le 24, alors on fera la fête que le soir.

- Vous donnez les cadeaux le 24 au soir ou le matin du 25 ?

- Les deux. On en donne quelques uns le soir puis le reste le matin. C'est plus sympa quand on en reçoit deux fois !

Je n'ai pas besoin de réfléchir.

- Je te propose quelque chose : demain on reste ici à boire un vin chaud et du chocolat et le 26 on va faire du ski.

Elle se lève et sautille dans tous les sens.

- On fera les biscuits de Noël !

- Pourquoi pas.

L'enthousiasme de Nesta est contagieux, et j'ai du mal à m'endormir.

***

Nous avons passé la journée à faire des biscuits de Noël, des gâteaux et des chocolats. On a mis la musique à fond et j'ai commencé à mémoriser les paroles de certaines. Je complexe un peu de ne connaître aucune chanson. Alors je me rattrape comme je peux. Nesta m'a proposé de me faire une playlist avec des chansons sur un CD, mais je n'aurais pas de quoi le lire alors bon... mais son attention me touche.

Au retour de M. Mercier avec Dontran, ce dernier a insisté pour nous aider. Il est vraiment tout petit, je n'étais pas très à l'aise, mais Nesta l'a occupée de sorte à ce qu'il nous aide avec ses petites et pauvres capacités.

Le soir venu, tout le monde est là, le brouhaha le prouve. Les cadeaux sont sous le sapin synthétique, monté et décoré par Dontran et son père. Je me sens très mal à l'aise parce que je n'ai rien à leur offrir. Nesta m'avait demandé de l'aide pour choisir les cadeaux de chacun de sa part la semaine dernière. « D'une certaine façon, tu contribues aux cadeaux comme ça. » Nous avons déjà mangé le repas et c'est bientôt l'heure des cadeaux. Il fait bon vivre ici. Mais je ne me sens pas à ma place. Je ne me sens à ma place nulle part.

Je me lève furtivement et m'éloigne du bruit et de la chaleur humaine. Je sors sur le balcon avec mon chocolat. Je me retourne une seconde pour les observer. Ils ont tous un bonnet rouge et un sourire. Je fais tâche dans ce cadre. Je m'appuie sur les coudes à la rambarde et admire le paysage. Le lac est gelé et la nature blanche. J'aime l'hiver. J'ai toujours aimé l'hiver. Alors pourquoi je me sens triste quand je vois tout ce blanc et que j'entends le feu d'artifice derrière moi ? La joie et les rires dans ce chalet devrait me réchauffer le cœur. Mais j'ai froid. J'ai le cœur froid et douloureux.

Je me sens seule. Je me sens seule depuis que je ne parle plus à Learth. Pourtant nous ne parlions pas si souvent avant. Pourquoi maintenant ça m'affecte autant ? J'ai l'impression d'être très loin de mon corps. Comme si je flottait au dessus du monde, de tout ce qui est et sera. Que je me débattais pour revenir dans mon corps, sans jamais avancer. Je m'éloigne de plus en plus de tout, et je ne peux rien y faire. Oui, je me sens seule et j'ai froid. Je n'ai jamais été aussi seule de toute ma vie. Parce qu'avant, ça ne me faisait rien d'être seule. Je m'étais fait à l'idée de vivre, grandir et finir seule. Aujourd'hui ça m'effraie. Je tremble face à cette réalité, à moins que ce ne soit les températures hivernales.

La porte coulisse derrière moi. J'ai besoin d'être en face à face avec moi-même encore un peu. Je ne veux pas revenir dans cette bulle de chaleur à laquelle je n'appartiens pas. Je souffle.

- Ne t'en fais pas, Nesta. J'ai juste besoin de réfléchir. Tout va bien.

- Nesta a raison, t'es du genre à souffrir en silence.

Je me retourne et vois son jumeau. Je souris.

- Excuse-moi, j'ai cru que c'était ta sœur.

Je refais face à la montagne. Il vient à coté de moi et regarde au loin.

- Pourquoi t'as accepté de venir ?

Je le regarde, ne sachant pas comment prendre sa question. Je hausse les épaules.

- Je n'ai nulle part où aller. Et Nesta est gentille. Elle est toujours là quand j'ai besoin d'elle. Elle compte beaucoup pour moi.

- Fait attention. Évite de trop te rapprocher d'elle.

De quoi je me mêle ? Mais je ne lui montre pas mon agressivité. Je me contente de le regarder, avec toutes les questions possibles flottantes dans ma tête. Il expire et me regarde.

- En tout cas, t'es pas très réactive.

- Pardon !?

Je commence à être sur les dents. Il n'est pas très poli. Il sourit.

- Désolé, je suis pas comme elle. Je tiens plus de ma mère.

Je ne sais pas comment réagir face à cet aveux.

- Nesta est fragile, mais elle cache bien son jeu. Elle essaie d'être forte pour tout le monde, mais elle est très faible face à l'adversité. Elle était inconsolable à la mort de notre mère. Et elle tient beaucoup à toi. Ça va être dur pour elle de voir quelqu'un d'autre mourir.

- Et tu penses qu'en la repoussant je calmerais sa peine à venir ?

Il ricane.

- Ok, t'as pas tort. Mais...

Il souffle.

- Laisse tomber. C'est juste que je m'inquiète pour elle. Je veux pas qu'elle s'éteigne encore. C'est elle qui vit le moins bien la mort. Je veux pas que ma sœur soit brisée par la vie. Je refuse qu'elle devienne comme moi.

Rien qu'en regardant son visage, je vois qu'il souffre. Pas une douleur atroce, mais poignante. Une douleur perpétuelle et inguérissable, qui pulse dans ses veines. Ça fait parti de lui. Je me tourne complètement vers lui.

- Alors il faut que tu sois fort pour elle. Je sais que c'est beaucoup demandé. Et je ne suis pas la mieux placée pour te dire ça. Moi-même, je suis quelqu'un de faible. Mais je fais comme elle, je me cache pour les autres. Quand je serai morte, il faudra que tu sois là, et que tu l'obliges à retirer ses boucliers. Sinon, elle n'avancera jamais. Il faut qu'elle apprenne à vivre un deuil, peu importe comment, mais pas en se cachant.

Je lui souris.

- Montre-lui que tu es là. Et surtout, ne lui lâche jamais la main.

Je tourne la tête vers la montagne, comme si je pouvais voir mon être flotter dans l'air vers les cieux. Nestor rit et se re-penche sur la rambarde.

- Toi aussi tu caches bien ton jeu. Vu comme ça, on croirait pas que tu puisses sortir un truc aussi médité.

Je laisse mon corps frêle et vide perdre ça chaleur, degré par degré.

***

Tout le monde est levé et autour du sapin. Je bois mon café, assise devant la cheminée. Je les regarde s'extasier sur leurs nouvelles possessions. Nesta me fait signe de venir. Je pose mon mug sur le petit guéridon à ma gauche et m'accroupis à coté d'elle. Elle me tend un petit paquet. Je fais les gros yeux.

- Pour moi ?

- Oui. J'ai demandé à mon père de te l'acheter pour pas me faire griller.

J'arrache le papier coloré pour découvrir...

- Un téléphone ?

- Ta mère a détruit l'ancien. Il est temps de se remettre à la page.

Je la prends dans mes bras. Ça fait du bien.

- C'est aussi de la part des autres. Si tu veux, je t'aiderais à faire les réglages.

- Je veux bien, merci.

Nous avons passé la journée à utiliser nos cadeaux. Sauf Nesta qui passait son temps à me montrer comment utiliser mon téléphone. Elle a entré le numéro de tout le monde et m'a promis de mettre des chansons dedans. Elle a déjà commencé à en mettre de coté pour moi sur son ordinateur. Nous avons passé la soirée à trier les musiques dans son ordinateur pour savoir lesquelles iraient dans mon téléphone.

Nous nous sommes tous couchés tard, mais j'ai vu Nesta sur son ordinateur, continuant de chercher pour moi alors que j'étais aux portes du monde des rêves.

***

Je suis allongée sur le dos. Je le sais parce que la surface dure sur laquelle je suis couchée me torture la colonne vertébrale. J'ai particulièrement mal à la nuque, juste sous la boîte crânienne. Je n'arrive pas à ouvrir les yeux.

J'ai mal. Je sens mille mains me tenir en place pour m'empêcher de bouger, des serres froides et charnues. Je sens quelque chose me ronger le cou, les jambes, la tête. Des sons de chair et d'os réduits en charpie m'angoissent et l'odeur du sang me donne des haut le cœur. J'ai la nausée. J'ai le goût du sang jusque dans ma bouche.

Je ne peux me fier qu'à mon odorat, mon ouïe, mon goût et mon toucher. Je suis aveugle, et mes sens actifs m'alerte d'un danger. Quelque chose de répugnant est en train de se produire. Quelque chose infâme et malsain. Ça bouge, je le sens.

Je me réveille en inspirant fort. Je me tiens le corps en agrippant mes cotes, croisant mes bras sur moi-même. J'ai mal. Je crie en silence. Seul de l'air sort de ma gorge. Des larmes de souffrance tombent. Je n'arrive pas à fermer les yeux. Je veux voir maintenant. Je ne veux pas fondre dans le noir et l'oubli. J'ai l'impression de mourir. Chacune de mes cellules se désagrègent dans une brûlure froide. Je n'arrive pas à respirer.

Je reste comme ça pendant des heures, jusqu'à m'endormir. Anesthésiée par la fatigue et l'angoisse. Encore une nuit cauchemardesque.

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