Chapitre XXII

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En temps de dictature, l'État séquestre le peuple de diverses façons : ils brûlent les bibliothèques et les livres, ils instaurent un couvre-feu, font de la propagande, parlent de l'Ennemi - leur ennemi, la liberté ou la résistance – comme d'un mal qu'il faut éradiquer. Le règne par la terreur. Ils sont souvent sûr que c'est nécessaire pour eux, leur dictature mais aussi pour l'humanité. Et quand on leur jette la pierre, à la fin de leur règne, ils crient « J'ai fait ça pour nous ! ».

Ma mère aurait été un parfait dictateur.

***

Nous sommes lundi matin. Je n'ai pas encore envoyé le message à Nesta pour lui dire que nous ne nous verrons plus. Je n'ai pas trouvé les mots. Il faut que je le fasse. Sinon ça va être un cauchemar pour elle et pour moi. Et si elle appelle vraiment la police ? Comment justifier une chose pareille ? Aller, il faut que je me lance, un peu de courage bon sang !

Mes doigts flottent au-dessus de l'écran tactile. J'abats mes pouces lentement sur le clavier, par mon manque d'habitude et par regret. En effet, je regrette presque de ne pas avoir fuis vendredi midi. J'aurais pu dire au revoir à Nesta correctement, comme il faut, dans les yeux. Mais je n'aurais eu nulle part où aller, surtout dans mon état. C'est tellement dommage.

« Je suis désolée, Nesta. Comme tu as pu le voir je ne suis pas là, et je ne viendrais pas... je ne viendrais plus. Ma mère m'a désinscrite du lycée. Je ne pense pas que nous nous reverrons, et j'en suis très triste. En tout cas, je te remercie pour tout ce que tu m'as apporté ses dernières semaines. Ce fut les plus belles de ma vie. Apporte mes excuses auprès des autres, dis-leur que je suis désolée. Et pardon de vous avoir fait perdre votre temps. Tu as été une vraie amie pour moi, je ne te remercierais jamais assez pour ça. J'espère que vous aurez tous votre diplôme et que vous ferez de grandes choses. Quoi qu'il arrive, je ne serais plus là pour les voir.

Encore merci pour tout, Nesta. Et ne culpabilise pas. Je n'ai pas abandonné, je n'ai juste pas le choix.

Numidia. »

Chaque mot que j'écris est comme une pierre dans ma poitrine. C'est un véritable message d'adieu. J'aurais aimé lui donner un aspect plus joyeux et laisser place à plus d'espoir. Mais j'ai menti dans ce message. J'ai abandonné.

Je suis sur le point de le remettre dans sa cachette habituelle, mais on ouvre la porte sans toquer. Je n'ai pas le temps de le cacher. Je frôle le malaise, mais ce n'est que mon père. Ouf. Il est dans un état déplorable. Il fait pitié. Il ferme la porte derrière lui, comme s'il voulait fuir quelque chose. Il se rue sur moi.

- Numidia, vite ! Donne-moi ton portable !

è Quoi ? Pourquoi ?

- Pas le temps d'expliquer. Donne !

- Non !

Je le mets sous mon matelas, hors de sa portée. Il est soûl, avec un peu de chance assez pour qu'il n'y parvienne pas. Mais il saute presque sur mon lit et tente de glisser sa main sous le matelas. Je le repousse.

- Je refuse que tu me le prennes ! C'est la seule chose qu'il me reste maintenant !

- Il faut que tu me le donnes !

- Hors de question ! C'est tout ce qui me sépare de mes amis !

- Je m'en fous, donne je te dis !

La porte s'ouvre alors que mon père a enfin le téléphone en main. Ma mère le voit immédiatement. Mince. Elle nous regarde tous les deux, dans des positions grotesques. Et ses yeux s'arrêtent sur le téléphone. Son visage se glace.

- Royd. Ce téléphone portable n'est pas à toi. Je me trompe ?

Il ne dit rien. Pourquoi ne dit-il rien !? J'ai le moyen de me venger de mon père et de me sortir de là.

- Il me l'a offert il y a quelques semaines. Il voulait me convaincre d'écouter mes amis plutôt que toi. Tu comprends, c'est mon père, je devais lui obéir. Après tout, c'est lui le chef de la maison.

Elle approche de nous doucement, tel un félin dans les hautes herbes sur le point de bondir sur une proie en train de brouter tranquillement. Elle prend le téléphone, se dirige vers la fenêtre, l'ouvre et le jette violemment dehors. Par réflexe, je me lève et, malgré mes blessures douloureuses, cours comme je peux jusqu'à la fenêtre. Le téléphone est sur le bord en béton de la maison, en miettes. C'est terminé, je n'ai plus rien.

Ma mère attrape une bonne poignée de mes cheveux et me tire en arrière. Je tombe et me blesse d'avantage.

- Ton père n'est pas assez courageux pour se retourner contre moi. Toi, par contre, tu es assez stupide pour le faire.

Elle prend le bras de mon père pour l'éjecter hors de ma chambre. Elle me regarde depuis sa hauteur, moi étant étalée au sol, grimaçant de douleur.

- Tu te lèves et tu te prépares. Nous allons à l'hôpital régler le problème une bonne fois pour toute.

***

Nous arrivons à l'hôpital avant dix heure du matin. Parfait, je vais éviter une correction dû à notre retard une fois à la maison. Nous allons à l'accueil, enfin ma mère y va en me hurlant d'aller plus vite sur la jambe et la béquille. Je vois au loin le docteur Austin qui, quand elle me remarque à son tour, dévie son regard et part à toute vitesse. Pourquoi ces yeux fuyants ? Je rejoins ma mère.

- Numidia Leroi. J'ai appelé samedi.

- Bonjour. Oui madame, il vous attend dans la salle d'examen numéro quatre.

Ma mère part sans remercier la réceptionniste qui lève les yeux au ciel. ''Il'' nous attend ? Mais qui ?

Ma mère toque à la porte de la salle d'examen n°4 et je vois un homme avec une blouse blanche. Il est gras, dégarni, rouge écarlate et il a des petits yeux de cochon. Son sourire me fait mal au cœur, des dents courtes et gencives longues. Le gens ayant cette particularité m'ont toujours donné de longs frisson d'horreur. Il tend sa main à ma mère puis à moi. Je la serre fort mais stop le geste le plus vite possible, sa main est froide et humide. Je n'aime clairement pas cette homme.

- Bonjour, tu dois être Numidia.

Je hoche la tête.

- Je me présente, je suis le docteur Montcuq.

Une irrésistible envie de partir en courant pour hurler de rire me vient. Montcuq. Il s'appelle Montcuq. J'ai peur d'entendre son prénom maintenant. J'imagine Learth faire des blagues sans finesse sur son nom. C'est encore plus drôle. Je sens que je deviens écarlate à force de retenir mon fou rire et ma respiration. Je vois ma mère du coin de l'œil me menacer du regard, sûrement qu'elle doit me trouver immature. C'est de sa faute aussi, quelle idée de me présenter un médecin avec un nom pareil !... un médecin ? Je reprends presque mon sérieux quand je m'en rends compte.

- Vous être docteur ? Mais... vous êtes spécialisé ou..?

- Oui, je suis oncologue.

- Mais... le docteur Austin l'est aussi...

- Ta maman a jugé qu'elle n'était pas assez objective.

Le docteur Austin, pas assez objective ? C'est la femme la plus perspicace que je connaisse... mais ce n'est pas comme si j'en connaissais beaucoup, des femmes. Je me tourne vers ma mère.

- C'est une plaisanterie ?

Avec ce nom, je m'attends à voir des cameramans sortir de derrière les meubles. Ma mère inspire brutalement mais garde son sourire d'hypocrite.

- Numidia, je t'en prie. Nous en avons parlé. C'est même toi qui a jugé ce changement nécessaire.

- C'est faux. C'est totalement faux ! Tu peux me museler en me privant de l'école et de mes amis, mais je refuse de cautionner ça !

- Numidia, tu voulais quitter l'école je te rappel.

Elle ne me regarde même pas. Elle fixe Montcuq en lui souriant. Sale hypocrite. J'aurais dû écouter le docteur Austin. J'aurais dû écouter Nesta. Je suis une idiote. Je suis sur le point de partir mais ma mère retient la béquille.

- Où vas-tu ?

- Voir le docteur Austin. Je vais lui présenter mes excuse et lui parler.

- Lui parler de quoi ?

- De la raison de ma venue il y a une semaine.

- Ta chute d'escaliers ? Mais pourquoi ?

Sa voix est douce et aiguë. Cette voix d'hypocrite m'insupporte. Je n'en peux plus.

- Arrête... arrête ! Tu m'as changé de spécialiste parce que tu savais qu'elle avait compris et qu'elle était de mon coté ! Tu veux avoir un contrôle total sur moi. C'était bien parti depuis vendredi, mais tu viens de griller ta chance !

- Je ne vais pas te laisser m'insulter aussi facilement !

Ça y est, le masque se brise. Je n'ai plus qu'à insister un peu, et ce médecin sera témoin de ce que je vis. Je verrai après pour les autres problèmes qui suivront.

- Qu'est-ce que tu vas faire, me frapper ? Tu aurais peut être la décence d'attendre d'être à la maison pour le faire !

Ses poings se serrent et ses mâchoires s'enfoncent l'une dans l'autre. J'y suis presque.

- Aller, un peu de courage. Tu n'as qu'une chose à dire et on rentre pour que je reçoive ma correction. Mais sache une chose : je n'abandonne plus. Je vais te donner du fil à retordre. De nous deux, ce n'est pas moi la plus faible.

Elle est face à moi, dos au médecin. Elle sourit une seconde et s'effondre en pleurant. Je ne comprends pas... qu'est-ce qui ce passe ? Le docteur Montcuq vient la prendre dans ses bras pour la consoler.

- Tu as raison ma chérie, je suis si faible ! Je ne peux plus vivre comme ça ! Aidez-moi docteur ! Vous voyez ? Elle me fait vivre ça tous les jours ! J'ai fini par craquer un soir où elle m'a provoqué une fois de trop ! J'ai si honte ! J'ai levé la main sur ma propre fille ! Ma fille qui n'a plus que quelques mois à vivre !

Quelques mois à vivre ? Je ne lui ai jamais dit combien de temps il me reste ! Mon père a dû lui dire... encore. Je n'aurais jamais dû lui parler.

Elle continue de pleurer à chaudes larmes. Sa détresse semble tellement réelle... je ne savais pas qu'elle jouait aussi bien la comédie... à moins qu'elle pense être honnête. Non, elle a sourit juste avant de s'écrouler. Elle fait ça pour me renvoyer la balle. Elle est prête à tout pour gagner. Le médecin l'aide à s'asseoir sur une chaise et lui tend un paquet de mouchoir. Moi ? Et bien il me déteste, ça me paraît évident vu le regard qu'il m'envoie. Il m'attrape brusquement par mon bras blessé pour m'asseoir à mon tour mais sur la table d'examen. Je laisse échapper un râle de douleur. Il ricane méchamment.

- Tu as mal ? Laisse imaginer l'agonie que tu fais vivre à ta mère tous les jours.

Je t'emmerde. Je le pense si fort et j'ai une irrépressible envie de le lui dire, mais ça donnerais raison à ma mère. Et puis ça ne me ressemble pas. Il pose ma béquille à l'autre bout de la pièce, pour m'empêcher de partir je suppose. Il agrippe fort mes poignets de ses mains et approche son visage du miens le plus près possible. Il n'est pas crédible en ''monsieur pas content''. Cet homme est aussi ridicule que son nom en plus de n'être pas moins naïf que les autres victimes de ma mère.

- Écoute-moi bien. Tu vas obéir à ta mère maintenant. Tu vas arrêter de lui faire du mal en faisant n'importe quoi. Tu vas être une gentille petite fille attentive aux besoins de sa maman belle et attentionnée.

Et puis quoi encore ? Je ne fais que ça depuis des années, j'en ai marre ! Et puis qu'est-ce que c'est que ça ? ''Belle et attentionnée''... ma mère, attentionnée ? Elle est tellement cruelle que je n'ai jamais su si elle était belle ou non, alors attentionnée il ne faut pas rêver. Et mince. Je crois que ma mère a tapé dans l'œil du docteur Montcuq.

- Mais...

- Il n'y a pas de mais qui tienne.

Rah ! Je déteste cette phrase toute faite ! Ma mère recommence son cinéma.

- Vous voyez ? Elle refuse quoi que ce soit ! Elle n'était pas comme ça avant ! C'est son cancer qui l'a transformé ! Rendez-moi ma petite fille docteur, je vous en prie !

- Pas d'inquiétudes, madame. Je suis d'accord avec vous. Tant pis pour son état physique, je vais lui prescrire la chimio.

La chimio ? C'est pour ça qu'elle voulait me changer de médecin, elle savait que le docteur Austin refuserait sans mon accord ! Non, je refuse ! Je ne veux pas de chimio ! Je refuse ! Je refuse !

Je me lève et pousse le plus fort possible Montcuq sur ma mère, histoire de les ralentir tous les deux. Je boite jusqu'à ma béquille et file aussi vite que possible. Il faut que je trouve le docteur Austin. Elle pourra m'aider. Elle acceptera de m'aider. C'est ma dernière chance. Malheureusement, je ne suis pas assez rapide. Le docteur Montcuq m'attrape sous les bras dans mon dos et me retiens dans ma course. Je me débats. Je refuse d'abandonner sans me battre. Nesta avait raison, je dois me battre ! Je donne un coup de coude aussi affligeant pour lui que pour moi dans son nez. Je repars mais je tombe. J'essaie de me relever, mais il a appelé des infirmiers. Ils me retiennent au sol. Je vois une aiguille remplie s'approcher de moi. Je n'ai plus qu'une option.

- DOCTEUR AUSTIN !

Je hurle à m'en déchirer la gorge et les poumons. Mais je recommence encore. Encore. Encore. Encore...

Ma voix s'affaiblit avec mes paupières. Je n'émets presque plus aucun son. Je me sens lourde. J'essaie de tenir, j'y arriverais... je dois...

***

Je me réveille dans ma chambre. Qu'est-ce que je fais ici ? Je fouille ma mémoire... j'étais à l'hôpital. Le docteur au nom grossier avec ma mère... et la chimio... la chimio ! Je me redresse brutalement, mais je suis retenue aux bras. Je regarde, des sangles. Sérieusement ? Je suis prisonnière de ma propre chambre ! Je regarde mon bras, descends à ma main. J'ai un cathéter planté dans ma main. Je suis le tuyau. ''CHIMIOTHERAPIE''. Non. Je suis perfusée à... Non ! Je crie, je me secoue, je me fais mal, je m'en fous. Je ne voulais pas ça ! Pourquoi dois-je encore subir les choix d'un autre !? Je refuse ! Je crie encore. Je crie ma détresse, ma colère, ma peine, mon refus.

Quelqu'un ouvre la porte. Je ne sais pas quelle heure il est et depuis combien de temps je suis là, à recevoir ce poison dans mes veines, mais ce doit être ma mère. Elle va certainement me dire de me taire. Osera-t-elle me frapper alors que je suis affaiblie par son venin ? Mais ce n'est pas elle. C'est un garçon que j'ai déjà vu à la messe. Il est un peu plus âgé que moi je crois. Il me sourit.

- Bonjour Numidia, tu as bien dormi ?

Je le regarde comme s'il venait d'une autre planète. Il approche et s'assoit sur le bord de mon lit.

- Tu ne dois pas te souvenir de moi. Je m'appelle Jarke. On s'est déjà vu à...

- À l'église. Oui, je sais. Je suis là depuis combien de temps ?

- Tu es rentrée il y a plus ou moins vingt-quatre heures. J'ai commencé la chimio hier soir.

- Et tu l'arrêtes quand ?

C'est une journée de chimio toutes les trois semaines en général. Je te l'enlève dans quelques heures et je reviendrai dans trois semaines, selon ta disponibilité bien sûr.

- D'accord. Mais qu'est-ce tu fais là ?

- Ta mère a insisté pour que le traitement se fasse chez toi, pour que tu te sente plus en sécurité.

Plus en sécurité, mes fesses. Elle voulait avoir un œil sur moi vingt-quatre heures sur vingt-quatre oui !

- Ton oncologue a accepté à condition que quelqu'un de qualifié t'administre les soins. Il se trouve que je suis en fac de médecine. Je serais interne l'année prochaine.

- C'est bien beau tout ça mais... pourquoi je suis attachée ?

- Ta mère m'a prévenu que tu demanderais ça. Tu as fait preuve d'agressivité envers ton docteur. Elle veut être sûre que tu ne blesseras personne.

Il doit être du coté de ma mère. Je ne dois pas être brutale avec lui. Non, je dois l'amadouer.

Il est très laid, et ma mère affirme que beaucoup de jeunes étudiants à l'église ont des vues sur moi. Elle a même essayé de me caser avec l'un d'entre eux. Avec un peu de chance, il fait partie du lot. Je lui offre mon plus beau sourire disponible en ce moment.

- Je suis désolée, j'oublie toutes mes manières. Il se trouve que j'étais contre la chimiothérapie. Ce qui explique ma perte de sang froid.

- Et maintenant, tu es d'accord pour la recevoir ?

Non !

- Bien sûr ! J'ai déjà moins mal à la tête.

C'est faux. J'ai mal partout, autant qu'hier. J'ai mal au ventre et à la tête, j'ai envie de vomir et je suis épuisée. Ce poison me pompe toute mon énergie. Il fait des prolongations.

- Mais pourquoi tu étais contre au départ ?

- J'avais peur. Je sais que la chimio tue tout. Le cancer, certes, mais aussi le corps. J'avais peur de ne pas réussir à tenir le choc.

- Et maintenant ?

Je t'ai déjà répondu, imbécile.

- Maintenant je n'ai plus peur. Je sais que c'est ce qu'il y a de mieux à faire.

- Tu as pris la sage décision !

Il se lève, tout fier de lui. J'en ai pas fini avec toi.

- Attends !

Il se retourne.

- J'ai mal aux poignets, tu pourrais enlever ça, s'il te plaît ?

Aller, vas-y, mord ! Il a l'air désolé.

- Je suis navré, mais les ordres de ta mère son strictes.

- Je t'en pris, j'ai envie d'aller aux toilettes !

- Ne t'en fais pas. Je t'ai mis une couche pour ça. Tu peux te laisser aller.

Il me sourit comme s'il m'avait rendu un fier service. Une couche ?

- C'est toi qui l'a mise ?

- Oui.

- Tu m'as... mis une couche ?

- Oui, je t'ai lavé aussi. Ta mère ne voulait pas le faire.

Ce garçon... il m'a touché ? Avec ses mains répugnantes ? Il m'a souillé ? Je ne peux plus me contenir. Je me secoue de spasmes incontrôlables et violents.

- Libère-moi ! Je ne veux pas rester ici avec cette atrocité dans les veines ! Laisse-moi partir !

Il sursaute et recule.

- Je suis désolé, je ne peux pas.

Mais ce n'est pas à lui que je parle.

***

Nous sommes mercredi matin. Je me réveille avec la chimio accrochée à ma main. Encore ? Il avait dit une journée. Voilà trente-six heures maintenant. Je me sens faible, si faible. J'ai à peine la force de bouger. Jarke entre dans la pièce. Depuis mon pétage de plombs d'hier, je n'ai plus de souvenir. Il est peut être revenu, avec ses mains immondes sur mon corps. Quelle horreur ! Il m'apporte de quoi manger. Son visage est froissé de peur, non, de crainte. Il me tend une tartine. Je ne mangerais rien de ce que ce garçon touchera. Je fais non de la tête, du moins j'essaie.

- Pourquoi j'ai toujours la chimio ?

Ma voix est faible et lointaine, comme moi.

- Ta mère a insisté. Elle a dit qu'elle avait vu sur internet que des cas désespérés de cancer incurable avaient guéri d'une chimio intensive. Elle veut essayer.

- Alors qu'elle vienne voir dans quel état je suis. Cette nuit j'ai avalée mon vomi pour ne pas dormir dedans.

Cette confession vient tout juste de me revenir en mémoire. Et pourquoi je lui dit ça, à lui ? Il grimace. Une chose est sûre, ma mère ne peut plus me marier à lui.

En parlant de vomir, je sens que ça arrive. Je lui fais signe et il approche une bassine dans laquelle je vide mes boyaux. Je ne peux même pas tenir mes cheveux à cause de ces maudites sangles ! Il m'essuie la bouche. Dire que je serais encore moins capable à la fin de ma vie, dans quelques mois. Je secoue la tête. Mes régurgitations sont acides, c'est atroce comme sensation. Mon estomac est complètement vide, je dégobille de la bile. Il me tend encore sa tartine. Je détourne le visage.

- Si tu ne manges pas, tu vas encore moins bien vivre la chimio.

- Je m'en fiche. Je n'ai qu'à mourir de faim. Ce sera moins long et douloureux. Et au moins, ce sera mon choix.

Il est choqué par mes paroles. On dirait moi il y a quelques mois. C'est vrai alors, la religion nous affecte tant que ça.

- Il faut que tu gardes espoir. Si tu t'accroches, Dieu te viendra en aide.

- Mais arrêtez avec Dieu, tous ! J'ai toujours fait ce qu'il fallait pour m'attirer ses bonnes grâces et voilà où j'en suis ! Tu sais ce que ça fait d'être pris pour un pigeon ? Quand tu seras mourant avant la trentaine, reviens me voir avec ton discours sur la bienfaisance de Dieu.

Je parle mal. Je ne suis même plus douce et délicate. Je n'arrive pas à voir à qui je me fais penser. Je sais que ce n'est pas de moi, ce que je viens de faire. Comme si j'étais possédée. Mais je le suis, par mon cancer, mais il n'influe pas sur mes choix... enfin, pas sur mon comportement et mon refus de la chimio. Ce n'est pas lui, c'est moi. Rien que moi. J'en ai la certitude.

Il est plus de midi, je ne veux toujours pas manger. Je n'en ai ni la force ni l'envie. Je me sens lourde, comme une pierre qui tombe dans un puit d'eau sans fond. J'aimerai me laisser couler, mais quelque chose m'en empêche. Je n'ai plus la force de me battre, de me débattre, de crier, de pleurer. Je ne sais pas quoi faire. Mais je sais une chose : sur ma tombe, je veux qu'il soit inscrit « Je ne voulais pas la chimio ». Avec un peu de chance, ma mère mourra de culpabilité... pourquoi rêver ? Ma mère a autant d'empathie qu'un poisson rouge, avec un coté cruel et sans pitié bien prononcé.

Jarke entre dans ma chambre, avec encore plus de nourriture qu'il y a une heure. Il veut absolument m'engraisser. Il a fait de la soupe. Il me tend une cuillerée du breuvage. Je tourne la tête.

- Aller, Numidia. C'est ton cancer qui parle. Il essaie de t'affamer pour que j'arrête la chimio. Tu dois le combattre.

- Qu'est-ce que tu racontes ? C'est un cancer, pas un parasite qui contrôle ma conscience.

- Il est dans ton cerveau. Il peut prendre le pas sur toi et avoir le contrôle de ton cerveau. Il faut que tu luttes.

- Et tu es en médecine ? C'est effrayant de voir qui sauvera l'humanité plus tard. On t'a vraiment appris ça en cours ?

- Aller, mange.

Il élude la question. Ce garçon est un idiot, son esprit a été modelé par la religion. Il veut soigner les gens à coup d'espoir et de prières. Ça ne marche pas comme ça, je suis bien placée pour le savoir.

Voyant mon refus total, il laisse encore tomber et repart avec son plateau-repas. J'ai du mal à garder les yeux ouvert. J'ai l'impression que mon corps va lâcher d'une seconde à l'autre.

- Aller, mange !

Je me réveille avec la bouche pleine de nourriture. Je la recrache par réflexe... sur le visage de ma mère. Elle s'essuie le visage avec la blouse bleu de Jarke qui se tient à coté d'elle. Elle reprend une fourchette du contenu de l'assiette et me la met de force dans la bouche. Elle maintient ma bouche fermée et me pince le nez. Je ne peux plus respirer.

- Avale !

Je n'arrive pas à avaler, je n'ai plus la force. Je n'arrive même pas à me débattre pour qu'elle retire ses mains de mon visage. Je me sens partir d'un coup.

***

Encore ces bips insupportables. Je dois encore être à l'hôpital. Ma mère a laissé tomber l'idée de me gérer seule ? Je n'arrive pas à ouvrir les yeux. Il y a un de ces boucans ici. Des gens hurlent non loin. Dans la pièce où je me trouve.

- Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait au moins ?!

C'est la voix du docteur Austin ?

- Clairy, ce n'est plus ta patiente.

Et le docteur Montcuq ? Qu'est-ce qu'ils font là tous les deux ?

- Oh la ferme, Brahiat ! J'espère que tu es fier de toi au moins.

- Pardon ?

- Parfaitement ! Cette pauvre gamine en prend plein la tête depuis des mois, voire des années par cette femme, et toi tu lui permets de repartir avec elle et pas une mais plusieurs poches de chimio !?

- Cette garce est ingérable ! Il fallait que je fasse quelque chose. C'était mon devoir de médecin.

- On verra ce qu'en pense l'Ordre des Médecins quand je leur parlerai de ta magouille !

- Je vous en prie, ne vous disputez pas à coté de mon petit ange !

C'est ma mère, je reconnaîtrais cette voix d'hypocrite entre mille. J'entends des mouvements brusques.

- Sortez d'ici, tous les deux. Brahiat, je parlerais tout à l'heure de ça avec les autres. Madame Leroi, nous n'en avons pas fini toutes les deux.

- Vous n'êtes plus son docteur, vous n'avez pas le droit de m'obliger à partir.

- Si je considère que votre fille est en danger je fais ce que je veux. Maintenant sortez avant que je n'appelle la police, pour vous deux.

Pas de bruit. Puis la porte qui s'ouvre et se ferme. Je compte jusqu'à trente dans ma tête.

… 28... 29... 30. Toujours pas de dialogue. Le docteur Austin doit être seule. Je pousse un long gémissement qui a du mal à se faire entendre. Je sens une main sur mon poignet.

- Numidia, vous m'entendez ?

Je gémis encore. Elle ouvre mes paupières l'une après l'autre et fait danser une lumière au-dessus de mes pupilles. Elle met un verre d'eau dans ma main et m'aide à boire.

- Vous arriverez mieux à parler après.

Je racle ma gorge pour la rehausser.

- Comment vous sentez-vous ?

J'ai du mal à parler.

- Je ne voulais pas la chimio. Ils m'ont obligée... ma mère a fait croire que je méritais d'être battu...

Ma voix est caverneuse.

- Je sais, Numidia. Je suis au courant.

Je sens ses mains examiner mon corps alors que mes yeux sont toujours clos.

- Je vous avais dit que se taire n'était pas la solution.

- Je sais.

- Alors, vous êtes prête à parler ?

Le docteur Austin est directe et brutale dans ses mots. Mais elle n'est pas méchante, loin de là. Je la vois comme une femme clairvoyante, toujours dans le juste, les choses lui saute aux yeux. Mais elle ne peut pas forcer les gens à l'écouter et à faire le bon choix, ou le moins pire. Alors elle ne fait pas dans la finesse, elle dit les choses telles qu'elles sont, puisque formuler autrement ne rendra pas la chose plus douce. Mais j'accepte, j'apprécie. Elle n'est pas hypocrite au moins, au contraire. Je préfère les brutes aux hypocrites.

Je hausse les épaules. Je n'ai toujours pas de plan, à part fuir ma mère. Mais ce n'est pas un plan. Je hausse les épaules.

- Je ne sais pas. J'ai besoin d'y réfléchir.

- Alors si vous le voulez je peux faire des prélèvements et des analyses pour prouver que vous avez été battu. Je les ressortirais au moment voulu.

Je hoche la tête. Je l'entends écrire rapidement et fort sur ses notes.

- Que s'est-il passé ? Pourquoi je suis là ?

- Votre mère a faillie vous étouffer en vous nourrissant de force. Pas étonnant vu la quantité de chimio que vous avez subit.

- Mais des gens l'ont déjà fait...

- Ce n'était que votre première prise. Votre corps ne connaît pas ce produit. Il n'a pas eu le temps de l'assimiler. Et surtout ça ne se fait pas n'importe comment. Votre mère est une irresponsable.

Je souris. Si seulement elle pouvait entendre ça.

J'essaie d'ouvrir les yeux, la lumière me fait mal. Je les plisse au maximum. Je vois la silhouette du docteur Austin. Je lui souris.

- Vous allez redevenir mon oncologue ?

- Je vais tout faire pour.

Je souris davantage.

- Je suis contente de vous revoir.

Elle approche son visage du miens pour que je puisse mieux la distinguer. Elle me sourit brièvement mais franchement.

- Moi aussi je suis contente de vous revoir, Numidia.

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