Chapitre 7 : Le bal des damnés – 2

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Esther dut prendre son mal en patience pour sortir de la ville, dont les rues enneigées s’encombraient de bouchons. Les grands axes étaient cependant dégagés et la circulation s’y fluidifia considérablement. Elle parcourut sans accroc le reste de la route, rejoignant le Val d’Oise en une quarantaine de minutes. Il était à peine 21h lorsqu’elle gara sa voiture sur le parking de la clinique Sainte Espérance. Le bâtiment, de taille modeste, se dressait en bordure d’un bois dont une partie était aménagée en parc pour les patients. Dans la nuit noire, Esther ne distinguait que les premiers arbres du bosquet. Tous poudrés de blancs, ils émergeaient de l’obscurité comme des bras blafards et tendus. Lorsqu’Esther sortit de son véhicule, le froid cristallisa sa respiration en un nuage glacé. Elle se hâta vers l’entrée de la clinique.

Les portes automatiques se refermèrent derrière elle avec un chuintement. Le hall était éclairé d’une lumière intense qui se reflétait sur son lino usé. Sur la gauche, quelques chaises inoccupées entouraient une table basse recouverte de vieux magazines. Petite et sans service d’urgence, la clinique se trouvait dépourvue de visiteurs à cette heure. Seule une jeune secrétaire gribouillait sur un calepin derrière le comptoir d’accueil. Elle redressa la tête à son approche.

— Bonjour, Madame. Que puis-je pour vous ? L’heure des visites est dépassée.

Esther lui tendit sa carte professionnelle et s’avança vers elle :

— Bonjour, Esther Levernier du SSCP. Je voudrais savoir quelle chambre occupait une patiente, Bérengère Cordier, décédée ici le 15 octobre dernier.

La secrétaire plissa les yeux et se pencha par-dessus le comptoir pour mieux examiner la carte, remontant ses lunettes sur son nez.

— Le SSCP ? Pourquoi ça me dit quelque chose…

Elle se repoussa sur sa chaise à roulette, pensive. Esther aperçut plus en détails le calepin sur lequel elle prenait des notes un peu plus tôt : un carnet de sudoku. Le regard de la jeune fille s’illumina soudain :

— Mais oui ! Quand j’étais encore étudiante, mon voisin de palier s’est suicidé dans sa salle de bain ! Quand les pompiers ont forcé la porte, a priori il s’était fait un truc trop bizarre aux yeux et tout. Bon, moi j’ai pas vu… C’est la concierge, Madame Bonpetit qui me l’a répété. Ensuite des gars de votre agence sont venus et ont tout embarqué. On n’a jamais rien su de plus. Madame Bonpetit m’a dit que c’était prévisible, car on ne dit jamais rien aux petites gens comme…

— Excusez-moi, Mademoiselle ? l’interrompit Esther. Je dois avouer que je suis assez pressée.

La secrétaire arrêta là son monologue et releva des yeux stupéfaits vers elle. Elle parut soudain reprendre conscience de sa présence.

— Madame Bérengère Cordier vous dites ? demanda-t-elle en commençant à taper sur son clavier. Décédée le…

— Le 15 octobre.

— Oui, voilà. Je l’ai. Elle était dans la chambre 343, aux soins palliatifs.

— Je peux aller y jeter un coup d’oeil ?

La secrétaire haussa un sourcil curieux, puis pianota de nouveau sur son clavier sans faire de commentaire. Sans doute se demandait-elle ce qu’Esther espérait trouver là après tant de temps. Au bout de quelques instants, elle détourna les yeux de son écran.

— Elle est inoccupée actuellement, alors je n’y vois pas d’inconvénient. Mais vous savez, le ménage est passé plusieurs fois depuis…

— Ce n’est pas grave.

Ce que cherchait Esther ne s’effaçait pas avec une serpillère et un peu de produit à lessiver les sols. La secrétaire haussa les épaules et poussa vers elle un carnet ouvert en son milieu.

— Signez le registre. Les escaliers sont dans le couloir à droite.

Esther parafa puis s’éloigna dans la direction indiquée. Une fois au troisième étage, elle poussa une porte battante pour pénétrer aux soins palliatifs. Un long couloir sans fenêtre s’étira devant elle, seulement éclairé par des néons au plafond. Ils projetaient aux alentours une lumière blanche et froide. Une odeur diffuse de chlore flottait dans l’air et en recouvrait une autre, plus ténue et aigre, prégnante aux narines. Les murs avaient été peints en rose bonbon dans une probable tentative d’égayer les lieux. Les chambres s’enchaînaient en file ininterrompue dans le corridor. Par moment, des gémissements plaintifs s’en échappaient. Alors qu’Esther progressait sur son chemin, surveillant du coin de l'œil la succession des numéros, une sensation d'oppression l’enserra au cœur et s’accrut à chaque pas.

Quel endroit lugubre pour mourir.

Une infirmière sortit d'une chambre un peu plus haut dans le couloir. Elle poussait un chariot chargé de compresses et de seringues. Occupée à faire sa tournée, elle passa à côté d'Esther sans la regarder. La vision des nombreuses bannettes de médicaments entassés sur le plateau lui donna le vertige. Tant de vies dans ces lieux, figées à attendre leur heure.

Enfin la chambre 343 apparut devant elle. Esther se hâta d'y entrer. Plus vite en aurait-elle fini, plus vite quitterait-elle cet endroit. Il lui semblait que toutes ces âmes agonisantes s'accrochaient à sa peau dans une tentative désespérée de s’extraire à leur destin. La chambre était vide comme prévu. Esther en fit le tour à la recherche d’appareils électroniques en marche ; tout était cependant débranché, les moniteurs éteints. Elle passa son téléphone en mode avion et sortit de son sac le détecteur de champ électromagnétique. Elle avait craint que la sensibilité du dispositif ne soit trop élevée et ne détecte les instruments des chambres voisines. Il ne s’enclencha pas. Elle fit soigneusement le tour de la pièce, d’abord le long des murs, puis au ras du sol. Rien. Se hissant sur une chaise, elle passa alors le détecteur au plafond. Il n’émit aucun son. Esther pinça les lèvres de dépit. Elle devait se rendre à l’évidence. Malgré ses espoirs, la chambre ne présentait pas de trace de faille vers le monde impair. Sur un soupir de découragement, elle redescendit de son perchoir et sortit de la pièce.

Encore un coup dans l’eau.

Peut-être Anmar et Lydia avaient-ils raison. Peut-être perdait-elle son temps.

Non ! Et Léna ? Qu’est-ce que tu fais de Léna ?

Elle ne savait pas, n’en savait rien ! Esther avait déjà vu tant de victimes malheureuses de démons. Pour autant, aucune n’avait captivé son attention comme Léna auparavant. Etait-ce à cause de la photographie qu’elle avait subtilisée sur la scène de crime, comme par instinct, sur une pulsion irrépressible ? Du détail sordide des pleurs sur ses joues ? Quoi qu’il en soit, elle ne parvenait pas à s’en libérer.

— Alors ? lui demanda la secrétaire lorsqu’Esther reparut dans le hall. Vous avez trouvé quelque chose ?

— Rien à signaler.

La fille eut un sourire en coin, de ceux qui sous-entendent : Je vous l’avais bien dit. Elle reprit sa grille sans ajouter de remarque et inscrivit un 9 sur la première ligne.

Esther allait quitter les lieux lorsqu’elle se figea, songeuse. Elle pivota sur ses pieds :

— Dites, c’est votre seul parking, là devant ?

— Oh non, il y en a un autre derrière le bâtiment principal, à côté des livraisons.

— Merci.

En sortant, Esther fut saisie par la température glaciale. La nuit s’était bien installée et amenait avec elle de premiers frimas. Esther contourna le bâtiment pour atteindre le parking arrière. La neige crissait sous ses pieds, le froid mordant lui piquait les doigts. Elle passa entre les rangées de voitures, les contrôlant les unes après les autres. L’une d’elles finit par attirer son attention, tout au fond du parking. Au contraire de toutes celles qui l’entouraient, la voiture disparaissait sous la neige, les vitres couvertes de givre. De toute évidence, elle stationnait ici depuis un moment. Esther s’en approcha et l’éclaira de son téléphone. Alors qu’elle s’avançait, une tension la parcourut. La couleur grise du véhicule transparaissait par endroit. Le cœur battant, elle le contourna pour atteindre le capot. Miroitant à la lumière de la torche, l’étoile à trois pointes de la marque Mercedes émergea de la poudreuse. La respiration d’Esther s’emballa. Elle se pencha et, du plat de la main, épousseta les flocons sur la plaque d’immatriculation.

CE-145-BU.

Bingo.

Elle se redressa, fébrile. Ses doigts tremblaient tandis qu’elle composait le numéro de Céline. Contenir son excitation lui était difficile : la voiture, enfin là, devant elle ! Elle qui se doutait depuis si longtemps qu’il fallait chercher dans cette direction ! Elle ne gisait pas au fond d’un ravin, le long d’une route du Val d’Oise. Non, elle était là, garée au cordeau dans le parking de l'hôpital où la grand-mère de Léna était décédée, la nuit même de son meurtre.

Il y a quelque chose là-dessous. Forcément.

— Allo ? Je suis à la clinique Sainte Espérance. Attends ! Avant que tu ne dises quoi que ce soit : j’ai trouvé la voiture de Benjamin Schneider.

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