Le sergent d'Istaphan

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— … Et puisse la Divine Lumière guider nos pas et préserver l’Empereur.

— Et puisse la Divine Lumière guider nos pas et préserver l’Empereur, répéta l’assemblée en cœur.

Au moment où les fidèles sortirent de l’édifice, un individu se dirigea vers Jabel.

— Tu as encore manqué l’office, lança celui-ci.

— J’irai à celui de la semaine prochaine.

— Depuis combien de temps tu me racontes ça, toi ? Bon, qu’est-ce que tu me veux ?

— On a reçu des directives. Elles devraient vous plaire. On va enfin débarrasser notre bonne ville de toute la racaille !

— On nous a refilé des moyens ?

— Mieux, un laisser-aller complet. Le seigneur nous lâche enfin la bride.

— Qu’est-ce qui se passe encore là-haut. Fais-moi voir ton papelard. Hmm… « Soldats de l’Empereur, un complot se trame contre sa Majesté et ses ennemis s’organisent au sein même de votre bonne cité. La rébellion est bien plus puissante que nous le supposions et les derniers rapports font état de groupes entiers. Vous recevez, par la présente, la sainte mission d’éradiquer tous les hérétiques que vous croiserez. Vous devrez vous montrer durs, impitoyables et infatigables. Ne reculez devant aucune méthode car, eux, ne reculeront devant rien. Chaque ennemi de la nation et de son peuple devra signer de son sang les fiches qu’on vous a distribuées et être exécuté dans les plus brefs délais. Tous les recours traditionnels ont été suspendus jusqu’à nouvel ordre. Ne tardez pas, abandonnez toute autre tâche, la survie de l’état dépend de vous. En ces heures sombres, le zèle se verra récompensé et la pusillanimité châtiée. Akshan, satrape du Bilhel. »

Le sergent sourit. Il allait pouvoir accomplir ce pourquoi il avait rejoint la milice. Depuis le temps qu’il répétait à qui voulait l’entendre que le monde entier était gangréné par ces parasites d’infidèles. Que l’Empire se montrait bien trop tolérant envers les impies. Qu’à force de tout laisser passer, la patrie risquait de trembler sur ses fondations. Seule sa grande discipline et l’obéissance aveugle qu’on demande à tout soldat l’avaient empêché d’éradiquer lui-même cette vermine dans l’œuf. Ce laxisme ambiant lui avait offert la possibilité de se multiplier et de prospérer. Désormais, il fallait agir et il ne comptait pas reculer. « On aurait pu éviter bien des drames si on s’y était pris plus tôt », rumina-t-il. Qu’importe, il était encore temps d’éviter la catastrophe. Cela dépendait de lui. De l’ardeur qu’il mettrait à la tâche et de la vigueur avec laquelle il arracherait ce parterre de mauvaises herbes avant qu’elles ne prolifèrent davantage encore.

— Enfin, ce pleutre se décide à agir ! Pas trop tôt. On en a combien, des fiches ?

— De quoi inscrire un bon millier de noms.

— Autant ? C’est encore pire que ce que j’imaginais. Il a dû recevoir de sacrés nouvelles, le patron. Bon, on ne traine pas. Réunis tous les gars.

— Ils nous attendent à la caserne.

— Tous ? Personne n’assistait à l’office ou quoi ? Tsss, je te jure, c’est par vous qu’il faudrait commencer…

Sa position et l’importance qu’il s’attribuait l’empêchaient de courir. Il n’en marcha pas moins aussi vite que possible jusqu’au baraquement où le reste de ses gars patientait. De toute évidence, on les avait mis au vent de ce qui les attendait. Dans un coin de la pièce, les fiches attendaient qu’on les remplisse. « Encore un moyen de nous faire perdre du temps », maugréa le sergent. Il se retourna vers sa troupe.

— Bon, les filles, aujourd’hui on éradique l’hérésie. On sait qu’ils sont au moins un millier à se tapir dans nos murs.

Des chuchotements tantôt inquiets, tantôt incrédules s’élevèrent dans la pièce.

— Silence ! Vous me ramenez les enfoirés qu’on connaît déjà et vous leur faite cracher le nom de leurs potes.

Un sombre ricanement s’éleva.

— Pas de question ? Exécution !

À ces mots, tel un flot de rats quittant leur trou, les gardes se mirent en quête des ennemis du pays. Jabel, de son côté, s’assit devant son bureau face à ces maudites fiches. Pourquoi l’emmerdait-on à remplir tous ces registres ? Des confessions rédigées à l’avance et des signatures. Et une notice pour éclairer l’officier :

« Indications de remplissage :

- Les condamnés devront écrire leur nom de leur sang puis être exécutés.

- S’ils ne savent pas écrire, guidez leur doigt.

- Interdiction absolue d’utiliser un même sang sur plusieurs lignes, toute infraction à cette obligation sera sévèrement punie.

- Envoyez-moi ces fiches ainsi qu’un rapport détaillé de vos actions avant le début du mois prochain.

Akshan, satrape du Bilhel. »

Lui qui ne voulait pas trainer, le voilà contraint d’extorquer des aveux. Pfff… Quelle utilité ? Il savait reconnaître un traître quand il en voyait. Et la seule constante qu’il leur connaissait était leur propension à toujours nier. Évidemment. Lâches jusqu’au bout. Tant pis. Les grands seigneurs possèdent leurs raisons que la raison ignore. Et puis, cela lui changeait des directives dans lesquelles on l’enjoignait à rester modéré dans ses arrestations. Il obéirait d’autant mieux à ces ordres-là qu’on l’avait retenu jusqu’ici.

Il n’attendit pas très longtemps avant que les infidèles les plus en vue soient trainés devant lui, déjà quelque peu molestés par ses collègues.

— Vous n’avez pas le droit, hurla le premier. Le juge vous…

— Ta gueule ! Asséna un milicien avant de lui décocher une frappe au visage.

— Effectivement, terminé les juges qui vous sauvaient la mise. Désormais, nous n’avons qu’une question à te poser : qui sont tes coreligionnaires ? conclut Jabel.

Devant le refus du suspect et son absence d’entrain à la coopération, on le traina dans une pièce isolée après s’être saisit d’une fiche. Les hurlements qui en jaillirent tétanisèrent les malheureux qui attendaient leur tour. Une dizaine de minutes plus tard, le groupe de soldats ressortit, trainant une loque par la peau du cou et enjoignant le suivant à les rejoindre. La bastonnade fut plus courte. En deux heures, tous les premiers arrêtés avaient parlé et signé. Le sergent n’en revenait pas. Ils crachaient des noms à la pelle. Certains revenaient en double ou en triple mais aucune piste ne devait être négligée. Le temps pressait. La fin du moins arrivait dans trois semaines. Et les effectifs manquaient. Tant pis. Plus de jour de repos, réduction du temps de sommeil, quota pour chaque groupe, il fallait remplir ces fiches au plus vite. Lui-même accompagna ses troupes pour la descente du soir. Les bas quartiers de la ville regorgeaient de miséreux prompts à la sédition et à provoquer le désordre. La demi-douzaine de gardes fendait la nuit à travers bicoques et masures. Provoquant la débandade des clochards et des clébards. L’escouade prit position devant la porte d’une maisonnée aussi insalubre que grande. Ils l’enfoncèrent et crièrent :

— Tout le monde descend ! Plus vite que ça !

Aussitôt, une ribambelle d’enfants accompagnés de leurs parents et grands-parents apeurés sortit de leur lit en sursaut. Les plus petits pleuraient tandis que les grands frères les réconfortaient comme ils pouvaient. Autour d’eux, meubles, literie et vaisselle volaient sans interruption.

— Ah ! Ah ! jubila un troupier à la forte carrure en brandissant une poupée en bois. Une effigie hérétique !

— Ce… hésita la mère. Ce n’est qu’une poupée, un jouet pour ma fille.

— Bien sûr, avec cette croix au milieu ? Tu nous prends pour qui ? Tous les adultes avec nous !

Devant le manque d’entrain de ces derniers, il se saisit des cheveux de la femme. Le mari tenta de la défendre mais se prit un violent coup de coude de la part d’un collègue goguenard. La bagarre ne dura pas. En deux temps trois mouvements, tout ce beau monde se retrouvait dans les rues froides de la cité, en petite tenue, trainé de force jusqu’à la caserne.

— Et nos enfants ? Que vont devenir nos enfants ? pleura le père.

— Pas notre problème. T’avais qu’à t’en soucier avant de vénérer de fausses idoles !

Le quartier entier s’en trouva réveillé. Certains fermaient leurs volets. D’autres applaudissaient les gardes et crachaient sur les hérétiques. Lorsque le groupe s’en retourna à la caserne, une longue file de suspects s’étendaient déjà devant le vieux bâtiment. La procédure fut vite rodée. Quelques questions, des refus d’obtempérer, quelques coups, et voilà les suspects transformés en coupables. Sans connaissance personnelle dans la milice, difficile d’en réchapper. Les fiches se remplissaient à un rythme effréné.

— Toi, deux individus nous ont informé que tu participais à des messes noires et que tu projetais des actions contre l’état.

— Snif… Je… Je ne sais rien de tout ça…

— Parle ou il t’en coutera !

— Je… J’ai quatre enfants, pitié…

— Pas de ça avec la vermine ! Elle passe à l’arrière !

Dommage, pensa Jabel. Une si jolie fille. Quel gâchis. Il y a encore un mois, il aurait pu éprouver des remords. Il aurait même pu la libérer. Dans de rares cas évidents, il avait consenti à relâcher quelques captifs mais il recevait de plus en plus de fiches. Il savait ce que cela signifiait quant à la corruption de la cité. « Argh ! » Entendit-il en provenance de la salle du fond, comme il l’appelait. La pourriture s’était incrustée trop profondément dans la société, il fallait désormais en amputer des pans entiers. « Gouargh ! » Mais tout de même. Dès qu’il envoyait une fiche pleine, deux vierges lui revenaient. Et il avait entendu des rumeurs, des oui dire, presque des murmures, relatifs au sort d’une poignée d’officiers ayant manqué de zèle. On aurait retrouvé leurs noms sur certains de ces papiers. Le Mal se serait-il insinué jusque dans ses propres rangs ? Il ne l’aurait jamais soupçonné mais, désormais, il doutait. Peut-être… Non, impossible… mais si… mais si ses propres subordonnés se vouaient à de sombres puissances ? Si même ceux qui luttaient à ses côtés contre le Mensonge dédiaient en réalité leur âme au ténèbres… comment les reconnaître ? « Yaaarghhhh ! »

Comme tous les soirs depuis maintenant deux semaines, le jeune capitaine achevait son office par une tournée dans les tavernes. Seul. Il buvait, se remémorant sa journée. Que c’était atroce. Mais il devait persévérer. Il devait croire en ses supérieurs. On l’avait promu pour sa fidélité sans faille. Il devait obéir. Les hurlements déments de la jeune femme lui revinrent en tête. Un godet. Non, il ne fallait pas douter. Lui-même avait été partisan de ce genre de méthodes. Enfin il pouvait accomplir son devoir. Enfin, il pouvait débarrasser la société de toutes ces impuretés. Enfin, sa tâche acquérait du sens. Toutes ces fiches étaient la preuve indiscutable de la justesse de sa cause. On ne le lui en enverrait pas tant sans une bonne raison. Les pleurs d’un enfant lui agressèrent l’esprit cette fois. Un godet. Il… Son père, sa mère, ses frères, tous priaient de faux dieux. Il fallait arracher les mauvaises graines avant qu’elles ne prolifèrent. Il était trop tard de toute façon, désormais. S’il voulait donner un sens à ces interrogatoires, à ces tortures et à ces buchers il devait continuer. Les prières d’une petite fille en flamme se rappela à lui. Un pichet. Non… poursuivre, voilà la seule ligne à tenir. Poursuivre… toujours plus loin. La main tremblante, il rédigea un rapport tandis que des gouttes de sueur et d’alcool imbibaient le papier qu’il utilisait. Un godet.

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