Chapitre 2

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En ouvrant les yeux, je portai une main à mon crâne qui souffrait encore d'un léger sentiment d'étourdissement.

Je me trouvais dans une pièce aux murs sombres et à la luminosité basse, allongé sur un divan doux et moelleux. Devant moi, se tenait une table en bois sombre avec quatre ou cinq plats remplis de gâteaux, de fruits tandis que quelques coussins de sol étaient éparpillés autour. Plus loin, dans la pièce tamisée, je remarquais l’avant d’un grand lit rond surmonté de coussins. L’espace « sommeil » était placé dans une alcôve ronde où les murs étaient recouverts de plantes grimpantes parsemées de fleurs discrètes. Je pouvais facilement deviner un toit en verre, en voyant les jolies formes végétales qui se dessinaient sur la couette illuminée par le soleil. De mon point de vue, il semblait être un véritable petit havre de paix. Je vis aussi trois portes, l’une était faite d'arabesques en bois, qui laissaient passer une brise fraîche, faisant voler les tissus légers qui la recouvraient. Elle semblait mener dehors tandis que les deux autres, de simples battants en bois pleins, devaient amener à d’autres pièces. Toutes les fenêtres étaient recouvertes de lourds rideaux épais qui ne laissaient passer aucune lumière, donnant à cette porte une impression d'être le seul moyen de sortir d'ici.

Je me suis redressé lentement, scrutant la pièce. Qu'est-ce qu'il s'était passé ? Je fouillai dans mon esprit, cherchant à dénicher des bribes de souvenirs. Mais tout ce que je récupérai n'était que la douleur de ma peau qui fondait sous le sel, me provoquant des frissons de dégoûts.

J'en profitai pour vérifier mon corps avec le peu que je voyais dans cette obscurité. Ce dernier était encore endolori et j'avais quelques courbatures, néanmoins, je ne saignais plus. Cependant, je ne savais toujours pas où j'étais – ou du moins, chez qui j'étais. Je me suis levé, prenant un tissu qui recouvrait le canapé pour me couvrir un minimum et tenter de fuir cet endroit.

En avançant vers la sortie, je me suis dit que mon calvaire allait prendre fin. Un fin sourire s'est dessiné sur mes lèvres, ils avaient été stupides de ne pas me surveiller. Ces êtres étaient finalement si bêtes ! C’était une véritable bénédiction. J’allais rentrer en héro, pour m’être échappé si vite de leur monde de vermines ! Arrivant près de la porte, j'ai saisi la poignée en métal avant de l'actionner. Ce faisant, je remarquai que je portais un bracelet en cuir qui ne m'appartenait pas.

J'ai haussé les épaules et j'ai ouvert la porte. De toute façon, j’aurais bien le temps de l’enlever après m’être échappé d’ici. Mais avant même que j'ai pu voir ce qui se trouvait au dehors, un bruit strident m'a stoppé dans mon geste, comme immobilisé par la peur et une grande lumière m’a aveuglé. Je me suis senti tant agressé que je suis tombé à genoux. La puissance de la sonnerie qui hurlait dans ma tête m'a fait reculer et j’ai fermé les yeux de douleur face à la luminosité excessive. J'avais l'impression que mon cerveau allait exploser. Mes oreilles bourdonnaient et mon corps s'est mis à trembler. J'ai poussé la porte du pied, maintenant mon crâne avec mes mains et au moment où elle s'est fermée, le bruit et la lumière ont disparu.

Je me suis laissé retomber au sol, le souffle court et la tête douloureuse comme si elle était dans un étau.

- La fuite n'est pas la bonne solution.

En entendant cette voix, je me redressais vivement et scrutais la pièce une nouvelle fois. Je la reconnaissais, c’était celle que j’avais entendu avant de m’évanouir. Cette voix si profonde qui m’avait intimé le silence par sa seule présence. Je finis par trouver le démon, assis sur le divan où j'étais il y a encore quelques instants. Comment et quand était-il entré au juste ? Était-il là depuis le début ? Je plissai les yeux pour mieux le voir car l’ambiance plus que tamisée de la pièce ne me laissait que peu de pouvoir visuel. Il a dit quelque chose dans cette langue que je ne comprenais pas et quand il a refermé la bouche, des dizaines de petites billes se mirent à s'illuminer et à voleter dans la pièce, apportant un peu de lumière.

Je pus alors bien voir le démon. La première chose que je remarquais était sa peau, d'un joli marron sombre. Tout comme le démon de plus tôt, son épiderme semblait être fait de velours, luisant légèrement aux rayons des billes de lumière qui passaient près de lui. En me concentrant un peu plus, je remarquais de longues arabesques qui couraient sur son corps. Elles étaient bleues, un bleu semblable à la couleur de la nuit, tout aussi puissant, tout aussi profond, tout aussi captivant où semblaient briller de minuscules points de lumière, comme des étoiles dans le firmament. Pour couronner le tout, il n’était habillé que d’un pagne qui recouvrait ses cuisses, fait dans un tissu léger qui, s’il n’avait pas été doublé, m’aurait laissé absolument tout voir de son anatomie.

En relevant la tête vers lui, je m'attardais sur ses yeux, de la même couleur que les miens, un bleu froid, même glacial, proche des tons azur striés de blanc des glaces ancestrales. Ses cheveux courts semblaient aussi blancs que la neige la plus pure, contrastant largement avec les tons sombres de sa peau. Puis, j'observais son visage dans sa globalité. On m'avait dit que les démons étaient abominables, difformes et ceux que je croisais sur le champs de bataille ne dérogeaient pas à cette règle. Pourtant, l'être qui me faisait face aurait certainement plu à toutes les demoiselles du royaume céleste. Je pouvais même dire qu'il avait un physique plaisant, un visage harmonieux et bien proportionné, un corps athlétique et entraîné. Il ne ressemblait en aucun cas aux démons que nous combattions au front.

- As-tu fini de m'admirer ?

Je baissais la tête en grognant à cette remarque. Moi, l'admirer ? Quel déshonneur ! Je ne faisais que jauger l'ennemi ! Un long rire caverneux sorti de sa bouche.

- Tu es si facile à comprendre Fen.

Je serrais les poings au surnom. Mon nom était Fenvir, pas Fen ! Pour qui se prenait-il exactement ?

- Je m'appelle Fenvir, espèce d’abominable animal !, crachais-je en le regardant droit dans les yeux.

Il se mit à rire, me faisant perdre de ma superbe. Moi, le dieu originel de l'hiver, encore à moitié allongé sur le sol de la chambre de cette abomination, je me retrouvais à baisser les yeux devant cette horreur apparemment viable. Cette constatation m’énervait. Je ne supportais pas de sentir cette aura qui émanait de lui, cette force qui m’ordonnait à ne pas trop tenter de jouer les gros durs.

- Tu n'es plus au royaume céleste, mon beau. Maintenant tu m'appartiens. Et si je décide de changer ton nom, ton corps ou la façon dont tu vois le monde, tu n'auras absolument rien à y redire.

Pris d'une violente envie de noyer son monde sous une aire glacière, je me suis relevé - non sans tanguer un peu - et j'ai fermé les yeux. Cependant, mes sourcils se sont vite froncés. Où était ma glace ? Aucun flocon ne volait dans la pièce ! Aucune brise glacée ne chatouillait mon visage ! Je relevais une nouvelle fois les yeux vers lui tandis qu'il me souriait.

- Non, tu ne pourras plus utiliser ton pouvoir. Dis adieu à ton don, à ton ancien statut et à la croyance que tu seras à jamais le dieu de l'hiver. Tu vois le bracelet à ton poignet ?

Je baissais les yeux sur le bijoux en cuir marron, semblable à la peau du démon.

- Il est précisément là pour que tu ne puisses pas l’utiliser. Il est aussi présent pour t’empêcher de sortir de chez moi. Tant que tu ne seras pas obéissant, tu ne sortiras pas d’ici.

Je me renfrognais encore plus à ces mots.

- C’est de l’esclavage ! Ces pratiques sont interdites ! Tu n’as pas le droit de me garder ici. Je suis un dieu originel, rends-moi au royaume céleste et tu auras droit à une grande récompense !, tentais-je.

J’étais prêt à tout pour m’enfuir d’ici. Et cette offre était presque ma dernière idée. Je l’ai alors vu foncer les sourcils.

- Tu penses vraiment que je vais te rendre alors que je cherche un spécimen comme toi depuis des centaines années ? Ne sois pas stupide et résigné. Tu m’appartiens. Tu auras beau te débattre, désobéir et te montrer insultant, mets-toi dans la tête que tu ne quitteras plus le monde démoniaque. Avec moi, tu es bien tombé. Tu aurais pu finir au fond d’un cachot ou servir de nourriture aux bêtes des profondeurs. Moi, je t’offre un toit et ta propre chambre avec salle de bain. Tu seras nourri et bien traité. Alors estime-toi heureux avant que je décide que je t’ai trop offert.

Il avait parlé calmement, sans une once de colère. Je ne pus que grogner à sa tirade. La réfuter aurait été stupide, car tout ce qu’il venait de me dire était vrai. Au royaume céleste, nous ne savions pas ce que devenaient les prisonniers de guerre, mais avec ce qu’il venait de me dire, je m’en faisais une bonne idée. Puis, un morceau de sa phrase me revint en mémoire.

- Un spécimen comme moi ?

Je vis ses traits se détendre et il tapota le divan à côté de lui pour me signifier que je devais m’y installer. J’ai secoué la tête.

- C’est hors de question. Même respirer le même air que toi me rend malade. Je ne veux pas t’approcher.

Il soupira.

- Très bien. Vois-tu, ma race est ancienne. Très ancienne même, cependant, au fil des siècles qui passaient, nos femelles sont devenues plus faibles et le nombre de naissance féminine a baissé jusqu’à disparaître complètement. Ma race a perdu sa dernière femelle il y a trois-cent-cinquante ans. Depuis, nous utilisons des femelles d’autres races similaires à la nôtre qui nous servent d’incubateurs. Mais leurs corps sont chauds et trop extensibles. Nos enfants naissent faibles et nos espérances de vie ont diminuées de moitié. Alors, plusieurs d’entre nous sont à la recherche d’une race qui pourra nous offrir des enfants en bonne santé. Et toi, avec ta magie de glace, tu es absolument parfait.

Je reculais de plusieurs pas. Débecté par ces paroles sans aucun sens.

- Je suis un homme. Je ne peux pas porter d’enfant, tu es complètement fou. De toute façon, même si je pouvais, je préférerai tuer ton enfant que le porter pour te permettre de faire évoluer ta race de vermines. Je suis heureux que vous disparaissiez petit à petit. C’est exactement ce que vous méritez ! Une mort lente et douloureuse en sachant vos enfants avortons et votre avenir voué à disparaître !

Il m’a écouté parler, puis il s’est levé et m’a fixé avant d’avancer dans ma direction. Soudainement, je me suis mis à trembler. Plus il se mouvait vers moi, plus j’avais peur. J’avais été stupide, j’étais désarmé et vulnérable ! Quand il fut face à moi et qu’il a entamé le geste de lever la main, j’ai gémi de peur et j’ai levé les bras pour me protéger. Il a alors caressé mes cheveux doucement, laissant certains de ses doigts effleurer mes cornes recourbées, s’arrêtant quelques secondes sur celle qui était brisée. J’ai lentement baissé les bras afin de le regarder avec méfiance. Je ne m’en étais pas rendu compte avant, mais il était bien plus grand que moi, une bonne tête nous séparait. Il était aussi beaucoup plus massif ! En se plaçant devant moi, il pouvait m’obstruer complètement de la vue des autres. J’ai relevé la tête pour le regarder dans les yeux. Il a sourit, faisant glisser sa main sur ma joue.

- Je ne te demande pas de comprendre ou d’accepter. Tout cela viendra avec le temps. Mais tu m’as demandé alors je t’ai répondu. Je vais te laisser un peu tranquille, je pense que tu en as besoin. La porte là-bas mène à une salle de bain et les placards du fond sont déjà remplis de vêtements pour toi. La domestique te rejoindra quand tu seras détendu. Je te préviens, en dehors de la salle de bain, tu n’as pas le droit de sortir de ta chambre sinon, l’expérience que tu as vécue tout à l’heure se reproduira et les effets seront à chaque essai plus violents. Sois sage en attendant mon retour.

Sur ces mots il m’a simplement tourné le dos pour quitter la pièce. J’ai recommencé à respirer normalement quand la porte s’est fermée. Il pouvait me dire ce qu’il voulait, il était hors de question que je me tienne bien et que je le laisse avoir l’ascendant sur moi ! Et cette histoire de porter ses enfants… Quelle horreur… Mais dans quelle maison de fous j’étais tombé ? Ne sachant pas comment gérer ma colère et ma peur, je me suis alors mis en tête de m’en prendre au mobilier. J’ai arraché les rideaux des tringles où ils étaient suspendus, j’ai tenté de briser les fenêtres avec tout ce qui me tombait sous la main, mais sans aucun résultat, j’ai même renversé la table basse où se trouvait la nourriture.

J’étais hors de moi et complètement apeuré. Après avoir vidé tous les placards et mis au sol les meubles que je pouvais faire basculer, j’ai fini par m’asseoir sur le lit et pleurer longtemps. Je n’arrivais pas à croire que j’allais passer ma vie ici avec cette vermine, cet être inférieur et abominable !

Pour couronner le tout, il faisait trop chaud ici ! Cette humidité constante me mettait mal à l’aise. J’avais besoin de fraîcheur pour me sentir bien, ce n’était pas pour rien que j’étais un dieu de l’hiver ! Le froid, la glace, c’était ça mon monde ! Finalement, je me suis levé pour rejoindre la salle de bain.

En ouvrant la porte, j’ai soupiré. La « salle de bain » était en fait une grande pièce entièrement carrelée de dalles blanches et un grand bassin central recevait de l’eau en continu depuis le plafond dans un cercle parfait. Le bord du bassin était composé de pierres luminescentes, certainement récupérées illégalement au royaume céleste. Je remarquais que des coussins et des serviettes bien pliées étaient disposés un peu partout autour du bain avec des fioles contenant des produits de couleurs différentes. Au milieu de l’eau se dressait la statue en marbre blanc d’une démone dont je ne reconnaissais pas la race. Assise sur son rocher, elle jouait avec sa longue chevelure. En avançant un peu plus dans la salle, j’y décelais une odeur florale prenante et agréable. Au fond , je repérais une autre porte. J’y allais pour découvrir que ce n’était que les WC.

En revenant vers le bassin, je m’attardais sur les grandes fenêtres rondes qui parsemaient l’un des murs donnant sur l’extérieur. Je pouvais affirmer sans me tromper que je me trouvais dans un des étages. J’ai parcouru le jardin du regard, ce faisant, j’ai vu ce qui ressemblait à un jardin paysagé. J’apercevais un morceau de piscine, un verger où travaillaient plusieurs personnes toutes habillées de noir et un coin repos où s’agglutinaient une belle quantité de coussins colorés, de couvertures plus ou moins épaisses et des plats prêts à être remplis.

Finalement après une longue série de soupirs, de grognements d’insatisfaction et de marmonnements fleuris, j’enlevais ce qui me servait de vêtements pour aller dans l’eau. Je fus surpris d’y sentir une température fraîche qui me revigora et j’y entrais bien plus volontiers pour m’asseoir sur un large rebord immergé, prévu à cet effet. Je me sentais déjà mieux qu’à mon réveil, moins anxieux. Au moins, le démon ne m’avait pas fait de mal. Il m’avait clairement dit que c’était ma chambre et j’avais bien l’intention de me servir de ça. Si cette chambre m’appartenait, je pouvais donc choisir qui y entrait. Cette pensée me mit presque de bonne humeur. Après m’être immergé jusqu’aux épaules, je lâchais un long soupire d’aise en fermant les yeux et laissant retomber mon dos contre les pierres. Un bain, c’était une merveilleuse idée et l’odeur qui émanait de cette grande salle m’aidait vraiment à calmer la terreur qui me tenait compagnie depuis que je m’étais réveillé dans le cachot, juste avant le supplice du sel.

Puis dans le silence seulement troublé par la chute de l’eau dans le bain, j’entendis soudain un rire féminin. Je me redressais, alerte, regardant rapidement autour de moi comme un suricate préposé à la surveillance. Qu’est-ce que c’était encore ?

- Alors, c’est toi le nouveau chouchou d’Esteban ?

Je relevais une tête ahurie vers la statue qui venait de prendre vie. Son aspect de pierre blanche avait disparu, laissant à la place une peau de couleur pastelle où se mêlaient des tintes de bleu, vert, rose et jaune sur un épiderme composés de fines écailles qui reflétaient la lumière. Ses longs cheveux bleu ciel ressemblaient à des algues ondulées et ses grands yeux d’un rose éclatant renvoyaient beaucoup de malice. Elle ne portait qu’un large bandeau de cuir blanc autour de la poitrine, lacé dans son dos et un short qui laissait voir la plus grande partie de ses jambes où couraient d’impressionnantes cicatrices, montrant des écailles brisées et arrachées.

J’ai tenté de reculer, apeuré par l’apparition de cette femme. Cachant au mieux mon intimité. Elle se mit alors à rire de nouveau.

- Et bien, pour un dieu, tu sembles très peureux. Tu n’as pas à te méfier de moi, je ne te ferai pas de mal. Je suis Estia, ta domestique !

Elle me fit un grand sourire, où je décelais facilement quatre rangées de dents pointues, puis elle se laissa tomber de son rocher pour plonger dans l’eau. Elle refit surface et sortie rapidement pour s’asseoir sur une pierre un peu éloignée de moi. De mon côté, je trouvais cela très étrange ; est-ce qu’elle était aussi emprisonnée ici ? Pourquoi était-elle en pierre tout à l’heure ? Cherchait-elle à me surveiller ?

- Tu t’appelles comment ?, me demanda-t-elle. Esteban n’a pas voulu me le dire.

- Fenvir, dis-je d’une voix faible, méfiant devant l’inconnue.

- C’est un beau prénom !

Cette démone ne semblait pas méchante, mais en même temps, c’était quoi son problème à se cacher là ? Depuis quand est-ce qu’elle m’observait ? Je sentis une grande gêne monter en moi en comprenant qu’elle m’avait peut-être vu me déshabiller et m’installer dans l’eau. Décidément, les démons n’étaient qu’un ramassis de pervers !

- T’es quoi ?, finis-je par demander, un peu gêné, mais n’osant pas sortir de l’eau pour autant.

- Je suis une démone de l’eau ! Je suis au service d’Esteban depuis environ cinq-cent ans et je peux t’assurer que je ne l’ai pas vu aussi heureux depuis longtemps, dit-elle en appuyant bien sur le dernier mot. Tu sais, il commençait à perdre espoir de pouvoir sauver sa race. Tu es un peu arrivé comme un sauveur ! Je ne sais pas si tu te rends compte de ce que ta vie va devenir ! Tu vas devenir l’être dont tout un peuple va prendre soin !

Je baissais la tête, incapable de répondre à son enthousiasme et surtout, incapable de comprendre pourquoi elle était si heureuse.

- Il est hors de question que je fasse ça Estia. Je ne veux pas porter cette chose en moi. En plus de ça, je n’ai pas de matrice, alors c’est impossible.

Elle soupira à son tour, puis hésita à parler, jouant dans l’eau avec ses pieds, mais elle se lança tout de même.

- On a le moyen de t’implanter une matrice. Ils l’ont fait sur moi, bien que ça ait été un véritable échec quand on a voulu procéder à l’incubation. Mais ce n’est pas douloureux. En plus, il vaut mieux que ce soit des hommes qui portent les enfants des Kh’iaušinimackh’a (*)...

- Pardon ? Les quoi ?, la coupais-je.

Elle rit pour la troisième fois.

- Entre nous on les appelle les Sicka. Ne t’en fais pas, tu te feras à la langue démoniaque.

Je fronçais les sourcils, vraiment peu certain de la véracité des propos tenus par cette démone et complètement convaincu de mon envie que ça n’arrive pas.

- Et… Pourquoi il vaut mieux que ce soit des hommes?

- Parce que nos œufs doivent être maintenus en place et pas en libre circulation dans une matrice, sonna la voix d’Esteban.

En comprenant qu’il était de nouveau là, je m’enfonçais un peu plus dans l’eau tandis qu’Estia s’en extirpait afin de courir vers lui.

- Esteban ! Tu as vu, il est dans le bain !, a-t-elle dit en frappant plusieurs fois dans ses mains. Comment s’est passée ta réunion ?

J’entendis le démon rire doucement, mais je ne me suis pas retourné pour le regarder.

- C’était long et rébarbatif, toujours les mêmes problèmes et toujours aucune solution en vue. Estia, tu veux bien nous laisser ? Je crois que Fen t’a laissé du travail dans la chambre.

La jeune démone quitta la pièce après avoir ri et un lourd silence s’abattit sur la salle. Je n’osais pas le regarder et encore moins lui parler. Pourtant, je l’entendis marcher derrière moi. Je continuais de lui tourner le dos, basculant en même temps qu’il marchait pour être certain d’éviter son regard. C’est donc trop tard que j’ai compris trop tard ce qu’il faisait. Et avant que j’ai pu faire le moindre geste, il entrait dans l’eau à son tour, s’installant près de moi.

J’ai rabattu mes bras contre mon corps et je me suis décalé. Il n’en avait pourtant rien à faire de moi. En tentant un coup d’oeil vers lui, je le trouvais affalé contre les pierres, les yeux fermés. Je lui tournais à nouveau le dos alors que j’entendais Estia pester dans la pièce d’à côté.

- Elle va t’en vouloir. Elle n’aime pas trop qu’on abîme une déco sur laquelle elle a bossé pendant plusieurs jours. Attends-toi à recevoir ses foudres en sortant d’ici.

Je ne répondis pas. De toute façon, qu’est-ce que j’aurais pu lui dire ? Il ne s’est pas laissé démonté et a repris la parole.

- Tu t’es calmé ? Tu as pu extérioriser ta peine ?

Avant que je puisse répondre, un tissu humide fut posé sur mon épaule. Je m’écartais d’un geste vif et me tournais face au démon.

- Je peux savoir ce que tu fais ?! Ne m’approche pas !

Il n’a pas semblé énervé ou blessé. Il m’a uniquement regardé d’un air détaché.

- Je veux seulement t’aider à te laver. Après ce que tu as vécu hier, tu dois être courbaturé. Laisse-moi t’aider.

Il a tendu la main et j’ai soupiré avant de lui tourner le dos. Je préférais encore qu’il frotte mes omoplates plutôt que de me lever et qu’il me voit nu. Il a alors de nouveau plaqué le tissu sur mon épaule et a doucement frotté ma peau. Je fixais l’eau, voulant poser une question mais n’osant pas. Avant que je n’ai le courage de commencer à parler, il reprit la parole.

- Je suis désolé pour hier. Ils ont été stupides, ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient.

Mon visage s’est fermé au souvenir de ma peau qui fondait.

- C’était de la torture. Rien d’autre.

Le tissu descendit sur mon dos, frottant ma colonne vertébrale avec beaucoup de douceur alors que je croisais les bras sur mon torse.

- Et je t’assure qu’ils ne recommencerons pas.

Une nouvelle fois, ma bouche resta scellée. La douleur était encore trop présente dans mon esprit, trop vivace sur mon épiderme. Je me replongeais dans mes pensées, je tentais de m’imaginer à la maison, mais c’était peine perdue. J’avais absolument tout perdu en me faisant capturer et me voilà maintenant nu dans un bassin, avec un démon. Je n’étais jamais tombé aussi bas. J’étais bien conscient que je ne pourrais plus récupérer mon honneur et que même si je parvenais à rentrer au royaume céleste, je ne serais pas bien traité. Tandis que mes épaules tressaillaient légèrement, une larme roula sur ma joue pour rejoindre l’eau du bassin. Je ne comprenais pas comment tout avait pu basculer si vite. Une seconde avant, j’étais dans mon armure, sur le champs de bataille, puis la seconde suivante j’appartenais à un démon. C’était si déshonorant, si injuste ! J’avais toujours bien travaillé à mon poste : tous les ans, je supervisais l’arrivée de l’hiver dans les différents mondes. J’aurais dû écouter mon second et ne pas aller combattre. Tout ça c’était de ma faute. Au moins, je pouvais me consoler en me disant qu’il pourrait facilement prendre ma suite pendant que je dépérirai ici, seul et oublié de tous ceux que j’aimais.

- Fen ?

Les notes graves de la voix d’Esteban me firent reprendre contact avec la réalité.

- Quoi ?, demandais-je avec une voix bien plus brisée que je voulais.

- Tu verras, tu te feras à la vie ici et tu finiras par ne plus vouloir partir.

Son assurance m’énervait. Alors que j’étais au fond du trou, il se complaisait dans son bonheur de « m’avoir ». Le tissu a quitté ma peau, je me suis détendu avant de sentir les doigts du démon sur le haut de mon dos. Il a d’abord palpé la base de ma nuque, puis sa main a lentement glissé sur mon omoplate avant de rejoindre ma taille. Mes muscles se sont à nouveau contractés, et j’ai avalé bruyamment une grande goulée d’air. L’eau a ondulé autour de moi, me prévenant qu’il bougeait. J’ai senti son torse se rapprocher sensiblement de mon dos, sa chaleur a ondulé jusqu’à moi, me provoquant une vague de frissons que je n’ai pas réussi à déterminer. Ensuite, il s’est rapproché encore plus, son souffle glissant dans mon cou. J’ai fermé les yeux, puis il a chuchoté :

- En tant que dieu de l’hiver, tu as beaucoup travaillé, mais il est temps de prendre ta retraite et de te laisser aller un peu.

Sa main sur ma taille s’est dirigée sur mon ventre dans un geste rapide mais doux. Surpris par la nouvelle position de sa main, j’ai reculé dans un réflexe, cognant mon dos contre son torse. Je n’eus pas le temps de m’éloigner à nouveau, son bras s’est rabattu sur moi et sa main a caressé mon ventre. D’abord lentement, effleurant à peine mon épiderme. Puis, comme je ne bougeais absolument pas, son geste s’est fait plus présent, plus possessif.

***

Heya! Bon, on rentre dans le vif du sujet là, non?

Juste un petit mot pour vous dire, parce que je sais que vous avez bug dessus (même moi je bug dessus) :


Explication du Kh’iaušinimackh’a !
1) Dans la langue démoniaque " h' " se dit en claquant la langue et " š " est un sifflement. Vous pouvez donc le prononcer k-claquement-i-o-sifflement-inimak-claquement-a. (Je sens que je me tire une balle dans le pied avec ce langage, mais bon, quitte à tenter de nouvelles choses...)

2) Je l'ai formé grâce à deux mots : "oeuf" qui se dit "kiaušini" en littuanien et "tentacule" qui se dit "macka" en polonais. (Ces traductions viennent du site Webdictionnaire.fr, alors s'il y a une erreur, corrigez-moi !)

Voilà. Je ne vous promets pas de placer beaucoup de mots de la langue démoniaque. Je ne suis pas linguiste, je parle même pas bien anglais, alors je n'inventerai pas de langage! >.< Mais un ou deux mots intéressants, ça ça peut se jouer!

Sur ce, je vous laisse! Merci d'avoir lu!

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